# Les quarante principes de la religion

*Kitâb al-Arbaʿîn fî usûl ad-dîn*

**Abû Hâmid al-Ghazâlî**

Traduction française intégrale d’après l’édition Dâr al-Kutub al-ʿIlmiyya, Beyrouth, 1re édition, 1409 H / 1988. Texte arabe établi à partir de l’OCR du scan (Internet Archive), vérifié sur les images. Traduction par IA (Claude), sans relecture humaine. Les notes de l’éditeur de 1988 sont regroupées en fin de document. Les passages où le texte imprimé est incertain sont suivis d’une ligne « Passage douteux ».

---

## Introduction

Au nom d'Allah, le Tout-Miséricordieux, le Très-Miséricordieux.

Louange à Allah, Seigneur des mondes, et que la prière et la paix soient sur Muhammad et sur toute sa famille.

« Cela dit », peut-être diras-tu : ces versets que j'ai rapportés dans la deuxième partie[^1] renferment diverses sortes de sciences (*ʿulûm*) et d'œuvres ; est-il donc possible d'en distinguer les visées et d'en expliquer les grandes lignes de manière détaillée et ordonnée, de sorte que l'on puisse méditer chacune d'elles séparément, afin que l'homme connaisse dans le détail les portes de la félicité dans la science et dans l'œuvre, et qu'il lui devienne aisé d'en acquérir les clés par l'effort spirituel (*mujâhada*) et la réflexion ? « Je réponds » : oui, cela est possible. L'ensemble de leurs visées se divise en sciences et en œuvres ; les œuvres se divisent en extérieures et intérieures ; et les intérieures se divisent en purification (*tazkiya*) et en parure (*tahliya*). Elles forment donc quatre parties : les sciences ; les œuvres extérieures ; les caractères blâmables dont il faut se purifier ; et les caractères louables dont il faut se parer. Chaque partie se ramène à dix principes. Le nom de cette partie est : *Kitâb al-Arbaʿîn fî usûl ad-dîn* (Le Livre des Quarante sur les principes de la religion). Que celui qui veut le copier séparément le fasse, car il renferme la quintessence des sciences du Coran.

## Première partie : sur l'ensemble des sciences et leurs principes, qui sont au nombre de dix

### Premier principe : l'Essence

Nous disons : louange à Allah, qui S'est fait connaître à Ses serviteurs par Son Livre révélé, par la bouche de Son Prophète envoyé, comme étant Un en Son Essence, sans associé ; Unique, sans semblable ; l'Impénétrable (*as-Samad*), sans contraire ; Seul, sans égal ; et qu'Il est Éternel (*qadîm*), sans premier ; Prééternel (*azalî*), sans commencement ; d'existence continue, sans dernier ; Perpétuel (*abadî*), sans fin ; Subsistant par Lui-même (*Qayyûm*), sans interruption ; Permanent, sans terme. Il n'a cessé et ne cessera d'être qualifié par les attributs de la majesté ; nul ne saurait Lui imposer l'achèvement ni la séparation, ni l'écoulement des âges et l'échéance des termes ; bien au contraire, Il est le Premier et le Dernier, l'Apparent et le Caché, et Il connaît toute chose.

### Deuxième principe : la Sanctification

Et qu'Il n'est pas un corps façonné, ni une substance limitée et mesurée ; qu'Il ne ressemble aux corps ni par la mesure ni par la divisibilité ; qu'Il n'est pas une substance (*jawhar*) et que les substances ne résident pas en Lui, ni un accident (*ʿarad*) et que les accidents ne résident pas en Lui ; bien plus, Il ne ressemble à aucun existant et aucun existant ne Lui ressemble ; rien n'est semblable à Lui et Il n'est semblable à rien. Et que la mesure ne Le délimite pas, que les contrées ne Le contiennent pas, que les directions ne L'entourent pas et que les cieux ne L'enveloppent pas. Et qu'Il est établi sur le Trône de la manière qu'Il a dite et dans le sens qu'Il a voulu, d'un établissement exempt de contact et d'assise, d'installation, de transformation et de déplacement. Le Trône ne Le porte pas ; bien au contraire, le Trône et ceux qui le portent sont portés par la subtilité de Sa puissance et soumis dans Sa poigne. Il est au-dessus du Trône et au-dessus de toute chose jusqu'aux profondeurs de la terre, d'une supériorité qui ne Le rend pas plus proche du Trône et du ciel ; bien plus, Il est élevé en degrés au-dessus du Trône, comme Il est élevé en degrés au-dessus de la terre. Et Il est, avec cela, proche de tout existant ; Il est plus proche des serviteurs que leur veine jugulaire, et Il est témoin de toute chose, car Sa proximité ne ressemble pas à la proximité des corps, de même que Son Essence ne ressemble pas à l'essence des corps. Et qu'Il ne réside en rien et que rien ne réside en Lui ; Il est trop élevé pour qu'un lieu Le contienne, de même qu'Il est trop saint pour qu'un temps Le délimite ; bien plus, Il était avant de créer le temps et le lieu, et Il est maintenant tel qu'Il était. Et qu'Il est distinct de Sa création par Ses attributs : il n'y a en Son Essence rien d'autre que Lui, ni Son Essence en rien d'autre que Lui. Et qu'Il est exempt du changement et du déplacement : les événements ne résident pas en Lui et les accidents ne L'atteignent pas ; bien plus, Il ne cesse d'être, dans les attributs de Sa majesté, exempt de disparition, et dans les attributs de Sa perfection, dispensé de tout surcroît de perfectionnement. Et qu'en Son Essence, Son existence est connue par les intellects (*ʿuqûl*), et Son Essence est vue par les regards, par grâce et bonté de Sa part envers les hommes pieux dans la Demeure de la stabilité, et pour parachever leur félicité par la contemplation de Sa noble Face.

### Troisième principe : la Puissance

Et qu'Il est Vivant, Puissant, Contraignant, Dominateur ; ni insuffisance ni impuissance ne L'atteignent ; ni somnolence ni sommeil ne Le saisissent ; ni anéantissement ni mort ne Le contrarient. Et qu'Il est le Détenteur de la royauté (*mulk*) et du Royaume invisible (*malakût*), de la puissance et de la Toute-Puissance (*jabarût*) ; à Lui le pouvoir (*qudra*), l'autorité et la domination, la création et le commandement ; les cieux sont repliés dans Sa droite et les créatures sont soumises dans Sa poigne. Et qu'Il est Seul à créer et à inventer, Unique à donner l'existence et à produire sans modèle ; Il a créé les créatures et leurs actes, et a déterminé leurs subsistances et leurs termes. Rien de ce qui relève de Sa puissance n'échappe à Sa poigne, et les vicissitudes des choses ne se dérobent pas à Sa puissance. Les objets de Sa puissance ne se dénombrent pas et les objets de Sa science n'ont pas de fin.

### Quatrième principe : la Science

Et qu'Il connaît tous les connaissables et embrasse tout ce qui se produit depuis les profondeurs des terres jusqu'aux plus hauts des cieux ; le poids d'un atome ne se dérobe pas à Sa science, ni sur la terre ni dans le ciel ; bien plus, Il connaît le cheminement de la fourmi noire sur le roc compact par la nuit obscure, et Il perçoit le mouvement des grains de poussière dans l'air ; Il connaît le secret et ce qui est plus caché encore, et Il est informé des pensées qui traversent les consciences, des mouvements des idées et des replis cachés des cœurs, par une science (*ʿilm*) éternelle et prééternelle, dont Il n'a cessé d'être qualifié de toute prééternité, et non par une science nouvelle, survenue en Son Essence par transformation et déplacement.

### Cinquième principe : la Volonté

Et qu'Il veut les êtres et administre les événements : rien ne se produit dans le monde de la royauté et dans le Royaume invisible, peu ou beaucoup, petit ou grand, bien ou mal, profit ou dommage, foi ou mécréance, reconnaissance ou reniement, succès ou perte, accroissement ou diminution, obéissance ou désobéissance, si ce n'est par Son décret et Son destin (*qadâ'* et *qadar*), Son jugement et Sa volonté (*mashî'a*) ; ce qu'Il veut est, et ce qu'Il ne veut pas n'est pas. Ni le coup d'œil d'un regard ni l'éclair d'une pensée n'échappent à Sa volonté ; bien plus, c'est Lui qui donne le commencement et qui fait revenir, qui fait ce qu'Il veut ; nul ne repousse Son jugement, nul ne revient sur Son décret, et le serviteur n'a d'échappatoire à la désobéissance envers Lui que par Son assistance et Sa miséricorde, ni de force pour Lui obéir que par Son aide et Son vouloir. Si les hommes, les djinns, les anges et les démons s'unissaient pour mouvoir un atome dans le monde ou pour l'immobiliser sans Son vouloir (*irâda*) et Sa volonté, ils en seraient incapables. Et que Son vouloir subsiste par Son Essence parmi l'ensemble de Ses attributs ; Il n'a jamais cessé d'en être qualifié, voulant dans Sa prééternité l'existence des choses en leurs temps qu'Il a déterminés ; elles sont donc venues à l'existence en leurs temps comme Il l'a voulu dans Sa prééternité, sans avance ni retard ; bien plus, elles sont advenues conformément à Sa science et à Son vouloir, sans altération ni changement. Il a administré les choses sans enchaînement de pensées ni attente du temps ; c'est pourquoi aucune affaire ne Le distrait d'une autre.

Sache que cette station est celle où glissent les pieds, et les pieds de la plupart y ont glissé, car la pleine réalisation de cette question puise au courant d'un océan immense situé au-delà du *tawhîd* (unicité divine), alors qu'eux la recherchent par l'investigation et la dispute. Or l'Envoyé d'Allah (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Aucun peuple ne s'est égaré après avoir été guidé sans que la dispute lui ait été donnée. » Ils argumentent à partir des versets du Coran en les interprétant, alors qu'ils ne sont pas des gens de l'interprétation (*ta'wîl*) ; or si chacun atteignait le rang de l'interprétation, le Prophète (paix et bénédictions sur lui) n'aurait pas dit, en invoquant en faveur d'Ibn ʿAbbâs (qu'Allah les agrée) : « Ô Allah, donne-lui la compréhension profonde de la religion et enseigne-lui l'interprétation », et Yaʿqûb n'aurait pas dit à Yûsuf (paix sur notre Prophète et sur eux deux) : « Ainsi ton Seigneur te choisira et t'enseignera l'interprétation des récits. » L'auteur du *Kashshâf* a dit dans son commentaire de ce verset : il s'agit des sens des Livres d'Allah et des traditions des prophètes (paix sur eux), et de ce qui, dans leurs intentions et leurs visées, est resté obscur et équivoque pour les gens, et qu'il leur explique et commente, en leur indiquant les sagesses qui y sont déposées. Si les pieds de la plupart ont glissé en cette station, c'est seulement parce qu'ils suivent ceux qui suivent ce qui y est équivoque, recherchant la sédition et recherchant son interprétation, alors que nul n'en connaît l'interprétation hormis Allah et ceux qui sont enracinés dans la science ; or ceux-là n'y sont pas enracinés, ils sont au contraire limités et impuissants ; en raison de leur limitation, ils n'ont pu envisager le fond de cette affaire, et on les a bridés, avec le reste des gens limités, par le mors de l'interdiction, à l'égard de ce dont ils ne pouvaient affronter les abîmes. On leur a dit : taisez-vous, car ce n'est pas pour cela que vous avez été créés : « Il n'est pas interrogé sur ce qu'Il fait, mais eux seront interrogés » [Al-Anbiyâ' : 23]. D'après Abû Hurayra (qu'Allah l'agrée), qui a dit : l'Envoyé d'Allah (paix et bénédictions sur lui) sortit vers nous alors que nous disputions au sujet du destin ; il se mit en colère (paix sur lui) au point que son noble visage s'empourpra, et il dit : « Est-ce cela qu'on vous a ordonné, ou est-ce pour cela que j'ai été envoyé vers vous ? Ceux qui vous ont précédés n'ont péri que lorsqu'ils se sont disputés sur cette affaire. Je vous adjure, je vous adjure, en cette affaire, de ne pas vous disputer à son sujet. »

D'après Abû Jaʿfar, qui a dit : j'ai dit à Yûnus ibn ʿUbayd : « Je suis passé auprès de gens qui se disputaient au sujet du destin. » Il répondit : « Si leurs péchés les préoccupaient, ils ne se disputeraient pas au sujet du destin. » Et la niche de certains d'entre eux s'est emplie d'une lumière puisée à la lumière d'Allah ; leur huile était si pure qu'elle éclairerait presque sans qu'aucun feu ne la touche ; elle s'est alors embrasée, lumière sur lumière, et les contrées du Royaume invisible ont resplendi devant eux de la lumière de leur Seigneur, de sorte qu'ils ont perçu les choses telles qu'elles sont ; il leur a alors été dit : adoptez les convenances d'Allah et taisez-vous ; et lorsqu'il est question du destin, abstenez-vous ! Voilà pourquoi ʿUmar s'abstint lorsqu'on l'interrogea sur le destin ; il dit à celui qui le questionnait : « Un océan profond : n'y pénètre pas. » Comme celui-ci répétait la question, il dit : « Un chemin ténébreux : ne l'emprunte pas. » Et comme il la répétait une troisième fois, il dit : « Un secret d'Allah qui t'est caché : ne le fouille pas. » Celui qui veut connaître les secrets du Royaume invisible, qu'il s'attache à leur porte avec amour (*mahabba*), sincérité (*ikhlâs*) et véracité (*sidq*), en se détournant de leurs ennemis, en se conformant à leurs ordres et en s'efforçant de faire ce qui les satisfait. De même, celui qui aime connaître les secrets de la Seigneurie, qu'il s'attache à la porte d'Allah (à Lui la puissance et la gloire) avec amour, sincérité, véracité et révérence, avec pudeur et soumission aux ordres, en s'abstenant des péchés, par l'effort spirituel et en se tournant vers Lui de toute la profondeur de sa résolution, et en s'exposant à Ses souffles, en vertu de sa parole (paix sur lui) : « Votre Seigneur a, dans les jours de votre temps, des souffles ; exposez-vous donc à eux », et en s'efforçant de faire ce qui Lui agrée. S'il n'en est pas capable, qu'il croie, en cette question, ce que tiennent Abû Hanîfa (qu'Allah lui fasse miséricorde) et ses compagnons, lorsqu'ils ont dit : la production de la capacité (*istitâʿa*) dans le serviteur est l'acte d'Allah, et l'usage de la capacité produite est l'acte du serviteur, en réalité et non par métaphore. Les qadarites ont nié le décret d'Allah et ont considéré que le bien et le mal venaient d'eux-mêmes ; ils voulaient par là déclarer Allah exempt de l'injustice et de l'acte laid, mais ils se sont égarés, puisqu'ils ont, implicitement, attribué l'impuissance à Allah le Très-Haut, sans s'en rendre compte. Les jabrites se sont appuyés sur le décret et ont considéré que le bien et le mal venaient d'Allah, sans voir en eux-mêmes aucun acte, pas plus qu'ils n'en voyaient chez les êtres inanimés ; ils voulaient par là déclarer Allah le Très-Haut exempt de l'impuissance, et ils se sont égarés, puisqu'ils Lui ont, implicitement, attribué l'injustice, à Lui le Très-Haut ; et ils ont égaré leurs sots : ceux-ci désobéissaient à Allah, Lui en imputaient la cause et se disculpaient eux-mêmes du blâme et du reproche, à la manière de Satan, lorsqu'il « dit : “Puisque Tu m'as égaré, je les guetterai assurément sur Ton droit chemin” » [Al-Aʿrâf : 16].

> **Passage douteux** — Le texte imprimé ne précise pas à qui renvoie « leur porte » ; traduction littérale.

En somme, les qadarites ont affirmé le libre choix total du serviteur dans tous les actes des serviteurs, et ont totalement nié le décret et le destin d'Allah le Très-Haut dans les actes volontaires. Les jabrites ont totalement nié le libre choix dans les actes des serviteurs et se sont appuyés sur le décret et le destin ; celui qui débat avec eux devrait donc les frapper, déchirer leurs vêtements et leurs turbans, leur griffer le visage, leur arracher les cheveux, les moustaches et la barbe, puis s'excuser par l'excuse même dont ces sots s'excusent pour l'ensemble des actes laids qui émanent d'eux. Les muʿtazilites se sont imputé à eux-mêmes le mal seulement, et se sont attribué le libre choix total, pour se garder d'attribuer la laideur et l'injustice à Allah ; mais ils ont, implicitement, attribué l'impuissance à Allah, sans s'en rendre compte. Qu'Allah soit exalté bien au-dessus de cela !

Quant aux gens de la Sunna et de la Communauté, ils ont tenu le juste milieu entre eux : ils n'ont pas totalement nié le libre choix pour eux-mêmes, ni totalement nié le décret et le destin pour Allah le Très-Haut ; ils ont dit au contraire : les actes des serviteurs viennent d'Allah sous un aspect, et du serviteur sous un autre aspect. Et le serviteur dispose d'un libre choix dans la production de ses actes.

Sache que le décret d'Allah le Très-Haut est de quatre sortes : le décret des actes d'obéissance, le décret des péchés, le décret des bienfaits et le décret des adversités. La doctrine droite à ce sujet est la suivante : lorsqu'Il décrète pour le serviteur l'obéissance, celui-ci doit l'accueillir par l'effort et la sincérité, afin qu'Allah l'honore de l'assistance divine et de la guidance, en vertu de la parole du Très-Haut : « Et ceux qui luttent pour Nous, Nous les guiderons certes sur Nos chemins » [Al-ʿAnkabût : 69], c'est-à-dire : ceux qui luttent dans Notre obéissance et dans Notre religion, Nous leur accorderons certes l'assistance pour cela. Lorsqu'Il décrète le péché, le serviteur doit l'accueillir par la demande de pardon, le repentir (*tawba*) et le regret du fond du cœur, en vertu de la parole du Très-Haut : « Allah aime ceux qui se repentent et Il aime ceux qui se purifient » [Al-Baqara : 222]. Lorsqu'Il décrète le bienfait, il doit l'accueillir par la gratitude (*shukr*) et la générosité, afin qu'Il l'honore d'un surcroît, en vertu de la parole du Très-Haut : « Si vous êtes reconnaissants, Je vous accorderai certes davantage » [Ibrâhîm : 7]. Lorsqu'Il décrète l'adversité, il doit l'accueillir par la patience (*sabr*) et l'agrément (*ridâ*), afin qu'Il lui accorde la faveur d'honneur dans la Demeure dernière, en vertu de la parole du Très-Haut : « Allah aime les patients »[^2], et Il a dit : « Les patients recevront leur pleine récompense sans compter » [Az-Zumar : 10]. L'éminent imam, notre maître ʿAlâ' ad-Dîn, a mentionné dans son commentaire des *Masâbîh* : « La différence entre le décret et le destin est que le décret est l'existence de tous les existants dans la Table gardée, de façon globale et non détaillée, tandis que le destin est le détail de Son décret antérieur, par leur réalisation dans les matières extérieures, l'un après l'autre. On a dit aussi : le décret est la volonté prééternelle et la providence divine qui requiert l'ordonnance des existants selon un agencement particulier, et le destin est le rapport de cette volonté aux choses en leurs temps particuliers. Puis les musulmans divergent au sujet du destin. Certains ont soutenu que tout ce qui se produit dans le monde — bien et mal, actes et paroles — se fait par le décret et le destin d'Allah, sans que les serviteurs y aient aucun libre choix ; on appelle ces gens les jabrites (*jabriyya*). Le *jabr* est la contrainte et la coercition : ils disent qu'Allah a contraint Ses serviteurs à leurs paroles et à leurs actes sans qu'ils y aient de choix, et ils prétendent que les leur attribuer revient à les attribuer aux êtres inanimés, comme lorsque nous disons : la meule a tourné, la gouttière a coulé. Cette doctrine est fausse : ils ont en effet tenu ce propos pour se décharger des obligations, et se sont assimilés aux enfants et aux fous, à qui le discours divin ne s'adresse pas ; ils ont ainsi mécru, car leur doctrine mène à l'abolition des Livres et des Envoyés. Et s'ils l'ont dit pour magnifier Allah, se rabaisser eux-mêmes et reconnaître leur impuissance à repousser le décret d'Allah, ce sont des innovateurs, car ils contredisent le consensus.

D'autres ont soutenu que tout ce qui émane des serviteurs à la suite de leur intention et de leur volonté se produit par leur propre pouvoir et leur propre choix, sans que le pouvoir et la volonté d'Allah s'y rapportent en particulier ; on les appelle qadarites (*qadariyya*) parce qu'ils nient le destin, et non parce qu'ils l'affirment. Cette doctrine aussi est fausse : car s'ils ont tenu ce propos en croyant possible qu'Allah le Très-Haut soit impuissant à déterminer, ce sont des mécréants — qu'Allah soit exalté bien au-dessus de cela ! — ; et s'ils l'ont dit par erreur dans leurs efforts d'interprétation et pour déclarer le Vrai exempt de déterminer et de créer leurs actes laids, ce sont des innovateurs, car ils contredisent le consensus. Parmi ce groupe, il en est qui disent : le bien est déterminé par Allah, et le mal n'est pas déterminé par Lui.

La doctrine vraie est que ce qui produit l'effet est la réunion des deux pouvoirs : le pouvoir d'Allah et le pouvoir des serviteurs. Les actes qui émanent des serviteurs se font donc tous par le décret et le destin d'Allah, mais les serviteurs ont un libre choix : la détermination vient d'Allah, et l'acquisition (*kasb*) vient des serviteurs. Cette doctrine tient le milieu entre la contrainte et le destin, et c'est celle des gens de la Sunna et de la Communauté. » Fin de ses propos.

Nous avons mentionné dans le livre *al-Maqsad al-aqsâ* que l'administration du Seigneur des seigneurs et Causateur des causes — principe de l'institution des causes, afin qu'elle se dirige vers les effets — est Son jugement ; que Son établissement des causes universelles, fondamentales, fixes et stables, qui ne disparaissent ni ne se transforment, comme la terre, les sept cieux, les astres et les sphères, ainsi que de leurs mouvements harmonieux et permanents, qui ne changent ni ne cessent, jusqu'à ce que le terme prescrit soit atteint, est Son décret, ainsi qu'Il a dit : « Il en fit sept cieux en deux jours et révéla à chaque ciel son commandement » [Fussilat : 12] ; et que Son orientation de ces causes — par leurs mouvements harmonieux, délimités, mesurés et calculés — vers les effets qui en adviennent instant après instant, est Son destin. Le jugement est donc l'administration première et universelle, et l'ordre prééternel est comme un clin d'œil. Le décret est l'institution universelle des causes universelles et permanentes. Le destin est l'orientation des causes universelles, par leurs mouvements mesurés et calculés, vers leurs effets dénombrés et délimités, selon une mesure connue qui n'augmente ni ne diminue ; c'est pourquoi rien n'échappe à Son décret et à Son destin. Tu ne comprendras cela que par un exemple. Peut-être as-tu vu la boîte des heures par laquelle on connaît les heures des prières ; et si tu ne l'as pas vue, en voici l'essentiel : il y faut un appareil en forme de cylindre contenant une quantité connue d'eau, et un autre appareil, creux, placé dedans, au-dessus de l'eau, et un fil dont une extrémité est attachée à cet appareil creux, et l'autre au fond d'un petit récipient placé au-dessus de l'appareil creux, dans lequel se trouve une bille et sous lequel se trouve une coupe, de sorte que, si la bille tombait, elle tomberait dans la coupe et l'on entendrait son tintement. Puis on perce au bas de l'appareil cylindrique un trou d'une dimension connue, par lequel l'eau s'écoule peu à peu. Lorsque l'eau baisse, l'appareil creux posé à la surface de l'eau baisse aussi ; le fil qui y est attaché se tend et meut l'extrémité où se trouve la bille d'un mouvement qui la rapproche du basculement, jusqu'à ce qu'elle bascule : la bille en roule alors, tombe dans la coupe et tinte ; et à la fin de chaque heure, une bille tombe. L'intervalle entre deux chutes n'est déterminé que par la mesure de l'écoulement de l'eau et de sa baisse, laquelle dépend de la mesure de la largeur du trou par lequel l'eau s'écoule, et cela se connaît par le calcul. La descente de l'eau se fait donc selon une quantité déterminée et connue, du fait que la largeur de l'orifice a été déterminée selon une mesure connue ; la baisse du niveau de l'eau se fait selon cette quantité et est déterminée par elle, de même que la baisse de l'appareil creux, la traction du fil qui y est attaché et la naissance du mouvement dans le récipient où se trouve la bille ; et tout cela est déterminé selon la détermination de sa cause, sans augmenter ni diminuer. On peut faire de la chute de la bille dans la coupe la cause d'un autre mouvement, et de cet autre mouvement la cause d'un troisième, et ainsi de suite sur de nombreux degrés, jusqu'à ce qu'il en naisse des mouvements merveilleux, mesurés selon des quantités délimitées, dont la cause première est la descente de l'eau selon une mesure connue.

> **Passage douteux** — Longue phrase à la syntaxe ambiguë dans l’imprimé (« tadbîr Rabb al-arbâb… ») ; la traduction suit l’interprétation la plus probable.

Lorsque tu te seras représenté cette image, sache que celui qui l'a conçue a besoin de trois choses. La première est l'administration, c'est-à-dire le jugement établissant quels appareils, quelles causes et quels mouvements il faut pour aboutir à la réalisation de ce qui doit se réaliser ; c'est cela le jugement. La deuxième est la production de ces appareils, qui sont les éléments fondamentaux : l'appareil cylindrique pour contenir l'eau, l'appareil creux pour être posé à la surface de l'eau, le fil qui y est attaché, le récipient où se trouve la bille et la coupe où tombe la bille ; c'est cela le décret. La troisième est l'établissement d'une cause qui entraîne un mouvement mesuré, calculé et délimité : c'est le percement, au bas de l'appareil, d'un orifice d'une largeur déterminée, afin que, par la descente de l'eau à travers lui, se produise dans l'eau un mouvement qui conduit au mouvement de la surface de l'eau par sa baisse, puis au mouvement de l'appareil creux posé à la surface de l'eau par sa baisse, puis au mouvement du fil, puis au mouvement du récipient où se trouve la bille, puis au mouvement de la bille, puis au choc contre la coupe — lorsqu'elle tombe —, puis au tintement qui en résulte, puis à l'éveil de l'attention des personnes présentes et à leur écoute, puis à leurs mouvements pour s'occuper des prières et des œuvres lorsqu'elles apprennent que l'heure est écoulée ; et tout cela se fait selon une mesure connue et une quantité déterminée, du fait que l'ensemble est déterminé par la mesure du premier mouvement, qui est le mouvement de l'eau.

Lorsque tu auras compris que ces appareils sont des fondements indispensables au mouvement, et que le mouvement doit nécessairement être mesuré pour que soit mesuré ce qui en naît, comprends de la même manière la survenue des événements déterminés, dont aucun n'avance ni ne recule : lorsque leur terme arrive,

c'est-à-dire lorsque leur cause est présente. Et tout cela se fait selon une mesure connue : « Allah atteint ce qu'Il décrète ; Allah a assigné à toute chose une mesure. » Ainsi, les cieux, les sphères célestes, les astres, la terre, la mer et l'air, ces corps immenses de l'univers, sont comme ces instruments ; la cause qui meut les sphères, les astres, le soleil et la lune selon un calcul connu est comme cet orifice qui provoque l'écoulement de l'eau selon une mesure connue ; et le fait que le mouvement du soleil, de la lune et des astres conduise à la survenue des événements sur terre est comme le fait que le mouvement de l'eau conduise à ces mouvements qui aboutissent à la chute de la boule annonçant l'écoulement de l'heure. L'exemple de l'enchaînement des mouvements du ciel jusqu'au changement de la terre est que le soleil, par son mouvement, lorsqu'il atteint l'orient, le monde s'éclaire, il devient aisé aux gens de voir, et il leur devient aisé de se répandre pour vaquer à leurs occupations ; puis, lorsqu'il atteint l'occident, cela leur devient impossible et ils regagnent leurs demeures. Lorsqu'il s'approche du milieu du ciel et se trouve à l'aplomb[^3] des têtes des habitants des contrées, l'air s'échauffe, la canicule redouble et les fruits viennent à maturité ; lorsqu'il s'éloigne, survient l'hiver et le froid redouble ; et lorsqu'il occupe une position moyenne, survient la douceur tempérée : le printemps apparaît, la terre fait pousser ses plantes et la verdure se montre. Juge, à partir de ces choses bien connues que tu connais, des merveilles que tu ne connais pas. La diversité de toutes ces saisons est donc mesurée selon une mesure connue, car elle dépend des mouvements du soleil et de la lune, et « le soleil et la lune [évoluent] selon un calcul » [Ar-Rahmân : 5], c'est-à-dire que leur mouvement suit un calcul connu. Voilà ce qu'est la détermination (*taqdîr*). La mise en place des causes universelles est le décret (*qadâ'*). Et l'ordonnance première, qui est comme un clin d'œil, est le jugement (*hukm*). Et de même que le mouvement de l'instrument, du fil et de la boule ne sort pas de la volonté de celui qui a mis en place l'instrument, mais que c'est cela même qu'il a voulu en mettant l'instrument en place, de même tout ce qui survient dans le monde comme événements, mal ou bien, profit ou dommage, ne sort pas de la *mashî'a* (volonté) d'Allah le Très-Haut ; c'est au contraire ce qu'Allah le Très-Haut a voulu, et c'est pour cela qu'Il en a disposé les causes. Faire comprendre les réalités divines au moyen d'exemples tirés de l'usage courant est difficile ; mais le but des exemples est d'éveiller l'attention : laisse donc l'exemple, sois attentif à ce qu'il vise, et garde-toi de la représentation par l'image et de l'assimilation.

### Sixième principe : l'ouïe et la vue

Et qu'Il est, le Très-Haut, Celui qui entend tout et qui voit tout ; Il entend et Il voit : nul audible n'échappe à Son ouïe, si discret soit-il, et nul visible n'échappe à Sa vue, si ténu soit-il ; aucune distance ne voile Son ouïe et aucune obscurité ne fait obstacle à Sa vue. Il voit sans prunelle ni paupières et entend sans conduits auditifs[^4] ni oreilles, de même qu'Il sait sans cœur, saisit sans membre et crée sans instrument ; car Ses attributs ne ressemblent pas aux attributs des créatures, de même que Son essence ne ressemble pas à l'essence des créatures.

### Septième principe : la Parole

Et qu'Il parle, ordonne et interdit, promet et menace, par une Parole (*kalâm*) prééternelle et éternelle, subsistant par Son essence, Sa Parole ne ressemblant pas à la parole des créatures, de même que Son essence ne ressemble pas aux essences des créatures ; elle n'est donc pas un son produit par l'échappement de l'air et le heurt des corps, ni une lettre que l'on articule en joignant les lèvres ou en remuant la langue. Et que le Coran, la Torah, l'Évangile et les Psaumes sont Ses Livres révélés à Ses messagers. Et que le Coran est récité par les langues, écrit dans les exemplaires, conservé dans les cœurs. Et que, malgré cela, il est éternel, subsistant par l'essence d'Allah le Très-Haut, n'admettant ni séparation ni dissociation par son passage dans les cœurs et sur les feuilles. Et que Moïse (paix sur lui) a entendu la Parole d'Allah sans son ni lettre, de même que les hommes pieux verront l'essence d'Allah (gloire à Lui) sans substance, ni forme, ni couleur, ni accident. Et puisqu'Il possède ces attributs, Il est vivant, savant, puissant, voulant, entendant, voyant, parlant, par la vie, la science, la puissance, la volonté, l'ouïe, la vue et la Parole, et non par la seule essence.

### Huitième principe : les actes

Et qu'il n'existe rien hormis Lui qui ne soit produit par Son acte et n'émane de Sa justice, selon les modalités les meilleures, les plus parfaites, les plus accomplies et les plus justes. Et qu'Il est sage dans Ses actes, juste dans Ses décrets ; Sa justice ne se mesure pas à la justice des serviteurs, car l'injustice est concevable de la part du serviteur lorsqu'il dispose du bien d'autrui, tandis que l'injustice n'est pas concevable de la part d'Allah le Très-Haut (gloire à Lui), car Il ne trouve à nul autre que Lui une propriété dont Il disposerait de sorte que Sa disposition serait une injustice. Ainsi tout ce qui est autre que Lui, hommes et djinns, démons et anges, ciel et terre, animaux et végétaux, substance et accident, intelligible et sensible, est produit dans le temps : Il l'a inventé par Sa puissance après le néant, l'inventant et le produisant alors qu'il n'était rien ; car Il existait seul dans la prééternité, et rien d'autre n'était avec Lui. Puis Il a fait advenir la création pour manifester Sa puissance, réaliser ce qui avait précédé de Sa volonté et ce qui s'était avéré dans la prééternité de Sa parole, à savoir Sa parole : « J'étais un trésor caché, et J'ai aimé être connu », non parce qu'Il en aurait besoin ni par nécessité. Et qu'Il accorde la création, l'invention et l'imposition de la Loi par pure faveur, non par obligation, et prodigue[^5] Ses bienfaits et Son amélioration [des choses] par libéralité, non par contrainte ; à Lui donc la grâce, la bienfaisance, le bienfait et la générosité, puisqu'Il aurait eu le pouvoir de déverser sur Ses serviteurs toutes sortes de châtiments et de les éprouver par toutes espèces de douleurs et de maux[^6] ; et s'Il l'avait fait, cela aurait été de Sa part justice, et non une laideur ni une injustice. Et qu'Il récompense[^7] Ses serviteurs pour leurs actes d'obéissance en vertu de la générosité et de la justice, et non en vertu d'un droit acquis ou d'une obligation, car aucun acte ne Lui est obligatoire, aucune injustice n'est concevable de Sa part, et nul n'a de droit sur Lui. Et que Son droit à l'obéissance est obligatoire pour les créatures parce qu'Il l'a rendu obligatoire par la langue de Ses prophètes, et non par le seul intellect ; mais Il a envoyé les messagers et manifesté leur véracité par des miracles évidents ; ils ont alors transmis Son ordre et Son interdiction, Sa promesse et Sa menace, et il est devenu obligatoire pour les créatures de tenir pour vrai ce qu'ils ont apporté.

### Neuvième principe : le Jour dernier

Et qu'Il sépare, par la mort, les esprits des corps, puis les leur restitue lors du rassemblement et de la résurrection ; Il ressuscite alors ceux qui sont dans les tombes et fait apparaître ce que renferment les poitrines[^8]. Chaque être responsable voit alors ce qu'il a fait de bien ou de mal, rendu présent[^9], et en trouve le moindre détail comme le plus manifeste consigné dans un livre qui ne laisse ni petite ni grande chose sans la dénombrer. Chacun connaît la mesure de son œuvre, de son bien et de son mal, par un étalon véridique que l'on désigne par la Balance, même si la balance des œuvres n'est pas semblable à la balance des corps pesants, de même que l'astrolabe, qui est la balance des heures, la règle, qui est la balance des mesures, et la prosodie, qui est la balance des poèmes, ne sont pas semblables aux autres balances. Puis Il leur demande compte de leurs actes et de leurs paroles, de leurs secrets et de leurs consciences, de leurs intentions et de leurs croyances, de ce qu'ils en ont manifesté ou caché ; et ils s'y répartissent en celui dont le compte est examiné avec rigueur, celui à qui l'on accorde l'indulgence, et celui qui entre au Paradis sans compte. Et qu'ils sont conduits vers le Sirât, un pont tendu entre les demeures des malheureux et les demeures des bienheureux, plus tranchant que le sabre et plus fin que le cheveu ; il est léger à celui qui, ici-bas, s'est tenu droit sur le droit chemin, qui lui correspond en subtilité et en finesse, et celui qui s'est écarté du milieu du droit chemin y trébuche, sauf celui à qui l'on pardonne en vertu de la générosité. Et qu'ils sont alors interrogés : Il interroge qui Il veut parmi les prophètes sur la transmission du message, qui Il veut parmi les mécréants sur le démenti infligé aux messagers, qui Il veut parmi les innovateurs sur la sunna, et qui Il veut parmi les musulmans sur leurs œuvres ; Il interroge les véridiques sur leur véracité et les hypocrites sur leur hypocrisie. Puis les bienheureux sont conduits vers le Tout-Miséricordieux en délégation, et les criminels vers la Géhenne comme un troupeau assoiffé[^10]. Puis Il ordonne de faire sortir du Feu ceux qui professent l'unicité divine, après le châtiment, si bien qu'il ne reste dans le Feu personne ayant dans le cœur le poids d'un atome de foi ; et certains d'entre eux sortent avant l'achèvement de la punition et du châtiment, par l'intercession des prophètes, des savants, des martyrs et de quiconque possède le rang d'intercession. Puis les gens du bonheur s'établissent au Paradis, comblés de délices pour l'éternité des éternités, jouissant de la vision de la Face d'Allah le Très-Haut ; et les gens du malheur s'établissent dans le Feu, ballottés sous toutes sortes de châtiments, tenus éloignés, par le voile, de la vision de la Face d'Allah le Très-Haut, Celui qui possède la majesté et la munificence.

### Dixième principe : la prophétie

Et que le Très-Haut a créé les anges et envoyé les prophètes, et qu'Il les a soutenus par les miracles. Et que les anges sont tous Ses serviteurs ; ils ne s'enorgueillissent pas de L'adorer et ne s'en lassent pas[^11] ; ils Le glorifient nuit et jour sans relâche. Et que les prophètes sont Ses messagers auprès de Ses créatures ; Sa révélation leur parvient par l'intermédiaire des anges, et ils parlent selon une révélation qui leur est inspirée, non selon la passion. Et qu'Il a envoyé le Prophète illettré, le Qurayshite, Muhammad l'Élu (paix et bénédictions sur lui), avec Son message, à l'ensemble des Arabes et des non-Arabes, des djinns et des hommes ; par sa Loi, Il a abrogé les Lois [antérieures], Il a fait de lui le maître des humains, et Il n'a pas accordé la perfection de la foi par l'attestation de l'unicité, c'est-à-dire la parole « Il n'y a de divinité qu'Allah », tant que ne s'y joint pas l'attestation du Messager, c'est-à-dire la parole « Muhammad est le Messager d'Allah ». Il a imposé aux créatures de le croire en tout ce qu'il a rapporté de Sa part, dans les affaires d'ici-bas et de l'au-delà, et leur a imposé de le suivre et de le prendre pour modèle, en disant : « Ce que le Messager vous donne, prenez-le ; et ce qu'il vous interdit, abstenez-vous-en » [Al-Hashr : 7]. Il n'a donc laissé aucune chose qui les rapproche d'Allah (gloire à Lui) sans la leur ordonner et leur en indiquer le chemin, ni aucune chose qui les rapproche du Feu et les éloigne d'Allah le Très-Haut sans la leur interdire et leur en faire connaître la voie. Et que ce sont là des choses vers lesquelles le seul intellect, l'opinion et l'intelligence ne sauraient guider : ce sont au contraire des secrets dévoilés aux cœurs des prophètes depuis l'enclos de la Sainteté.

Louange à Allah pour ce vers quoi Il a guidé et dirigé, et pour ce qu'Il a manifesté de Ses plus beaux noms et de Ses attributs sublimes ; que la prière et la paix soient sur Muhammad l'Élu, le sceau des prophètes, ainsi que sur sa famille et ses Compagnons, et qu'Il leur accorde abondamment la paix. Amen, ô Seigneur des mondes.

### Conclusion : avertissement sur les livres où l'on cherchera la réalité de ce credo

Sache que ce que nous avons mentionné est le fruit des sciences du Coran, j'entends l'ensemble de ce qui, en elles, se rapporte à Allah et au Jour dernier ; c'est l'énoncé du credo que doit nécessairement renfermer le cœur (*qalb*) de tout musulman, en ce sens qu'il y croit et y adhère d'une adhésion ferme. Au-delà de ce credo apparent, il y a deux rangs : l'un est la connaissance des preuves de ce credo apparent, sans plonger dans ses secrets ; le second est la connaissance de ses secrets, de la moelle de ses significations et de la réalité de ses aspects apparents. Aucun de ces deux rangs n'est obligatoire pour l'ensemble du commun des croyants ; je veux dire que leur salut dans l'au-delà n'en dépend pas, ni leur réussite ; ce qui en dépend, c'est seulement la perfection de la félicité. Par « salut », j'entends la délivrance du châtiment ; par « réussite », l'obtention du principe même de la félicité paradisiaque ; et par « félicité », l'atteinte des plus hauts sommets de cette félicité. Ainsi, lorsqu'un sultan s'empare d'une ville et la conquiert de force, celui qu'il n'a ni tué ni châtié est sauvé, même s'il l'a expulsé de la ville ; celui qu'il n'a pas châtié et à qui, de plus, il a permis de demeurer dans sa ville avec sa famille et ses moyens de subsistance a, en plus de cela, réussi, outre le salut ; et celui qu'il a revêtu d'une robe d'honneur, associé à son pouvoir et nommé son lieutenant dans son royaume et son émirat est, outre le salut et la réussite, bienheureux ; puis l'accroissement des degrés de la félicité est sans limite. Sache que les créatures, dans l'au-delà, se répartissent selon ces catégories, et même en catégories plus nombreuses encore ; nous en avons expliqué ce qu'il était possible d'en expliquer dans le Livre du repentir : cherche-le là.

Le premier des deux rangs est la connaissance des preuves de ce credo ; nous l'avons consigné dans *Ar-Risâla al-Qudsiyya* (L'Épître de Jérusalem), en une vingtaine de feuillets, qui est l'une des sections du Livre des fondements de la croyance de l'*Ihyâ'* (*Ihyâ' ʿulûm ad-dîn*, Revivification des sciences de la religion). Quant à ses preuves, avec un surcroît d'examen approfondi et un surcroît de raffinement dans l'exposé des questions et des difficultés, nous les avons consignées dans le livre *Al-Iqtisâd fî l-iʿtiqâd* (La Juste Mesure dans la croyance), en une centaine de feuillets ; c'est un livre indépendant, qui renferme la quintessence de la science des théologiens (*mutakallimûn*), mais il est plus probant dans l'examen et plus proche de frapper aux portes de la *maʿrifa* (connaissance) que le discours conventionnel que l'on rencontre dans les livres des théologiens. Tout cela, cependant, relève de la croyance et non de la connaissance ; car le théologien ne se distingue pas de l'homme du commun par le fait qu'il serait connaissant tandis que l'homme du commun serait croyant : il est lui aussi un croyant qui, avec sa croyance, connaît les preuves de la croyance, afin de la consolider, de la rendre constante et de la protéger contre le trouble semé par les innovateurs. Or le nœud de la croyance ne se dénoue pas en l'épanouissement de la connaissance. Si tu veux respirer quelque chose des parfums de la connaissance, tu en trouveras une petite part consignée dans le Livre de la patience et de la gratitude, le Livre de l'amour et le chapitre du *tawhîd* (unicité divine) au début du Livre de la remise confiante à Dieu, et l'ensemble de cela fait partie de l'*Ihyâ'*. Tu en trouveras une part appréciable, qui t'enseignera comment frapper à la porte de la connaissance, dans le livre *Al-Maqsad al-asnâ fî maʿânî asmâ' Allâh al-husnâ* (Le But suprême, sur les significations des plus beaux noms d'Allah), en particulier à propos des noms dérivés des actes. Mais si tu veux la connaissance explicite des réalités de ce credo, sans faux-fuyant ni ménagement, tu ne la trouveras que dans certains de nos livres réservés à ceux qui en sont dignes ; et garde-toi de te laisser abuser et de te persuader que tu en es digne, au point de tendre le cou pour la rechercher et de t'exposer à un refus formel en face ; à moins que tu ne réunisses trois qualités. La première : la maîtrise indépendante des sciences exotériques et l'accès au rang de maître (*imâm*) en celles-ci. La deuxième : l'arrachement total du cœur à la *dunyâ* (bas-monde), après l'effacement des caractères blâmables, de sorte qu'il ne demeure en toi de soif que pour le Vrai, de préoccupation que pour Lui, d'occupation qu'en Lui et de halte qu'auprès de Lui. La troisième : que la félicité t'ait été accordée dès l'origine de ta nature innée, par un naturel limpide et une perspicacité pénétrante qui ne se lassent pas de saisir les subtilités des sciences et leurs difficultés, d'emblée et spontanément ; car l'esprit obtus, s'il fatigue sa pensée et s'épuise, parvient parfois à saisir lui aussi certaines subtilités, mais il n'en saisit qu'une petite part en un long laps de temps. Seul un cœur pur, tel un miroir poli, est apte à recueillir la connaissance véritable ; et il ne le devient que par la vigueur de la nature innée et la droiture de l'intention, puis par l'élimination des souillures de la *dunyâ* de sa surface ; car elle est la rouille[^12] et le sceau par lesquels Allah empêche les cœurs de Le connaître. Et « Allah s'interpose entre l'homme et son cœur » [Al-Anfâl : 24].

> **Passage douteux** — « mathbûtan » est probablement une coquille de l’imprimé pour « mabthûthan » (répandue) ; texte gardé, traduit par « consignée ». Mot mal lisible sur le scan : lu « majmaja » (faux-fuyant).

## Deuxième partie : les œuvres extérieures, qui sont dix principes

### Premier principe : la prière

Allah le Très-Haut a dit : « Et accomplis la prière pour te souvenir de Moi » [Tâ-Hâ : 14] ; et le Prophète (paix sur lui) a dit : « La prière est le pilier de la religion. » Sache que, dans ta prière, tu es en entretien intime avec ton Seigneur ; considère donc comment tu pries, et veille dans ta prière à trois choses, afin d'être du nombre de ceux qui veillent sur la prière et l'accomplissent :

#### [Première observance]

Allah le Très-Haut, en effet, n'ordonne que l'accomplissement [de la prière] en disant : « Accomplis la prière » [Al-Isrâ' : 78] et « Accomplissez la prière » [Al-Anʿâm : 72], et Il ne dit pas : « Prie » ou « Priez ». Et Il fait l'éloge de ceux qui veillent sur la prière en disant : « Et ceux qui croient en l'au-delà y croient, et ils veillent sur leur prière » [Al-Anʿâm : 92]. La première est de veiller sur la purification : parfaire[^13] les ablutions avant la prière, et les parfaire consiste à accomplir toutes leurs pratiques recommandées (*sunan*) et les invocations transmises pour chacun de leurs gestes ; et à prendre aussi ses précautions quant à la pureté de ses vêtements, de son corps et de l'eau avec laquelle il fait ses ablutions, des précautions telles que ne s'ouvre pas pour lui la porte des scrupules obsessionnels, car Satan lui inspire des scrupules dans la purification, et il perd ainsi la plus grande partie des moments de l'adoration.

Sache que le but visé par la pureté du vêtement, qui est l'écorce extérieure, puis par la pureté du corps, qui est l'écorce proche, est ensuite la pureté du cœur, qui est le noyau intérieur. La purification du cœur des impuretés des caractères blâmables est la plus importante des purifications, comme nous le mentionnerons dans la troisième partie ; mais il n'est pas exclu que la purification de l'extérieur ait elle aussi une influence dans le rayonnement de sa lumière sur le cœur ; car, lorsque tu as parfait tes ablutions et que tu ressens la propreté de ton extérieur, tu trouves dans ton cœur un épanouissement et une limpidité que tu ne trouvais pas auparavant. Cela tient au secret du lien qui existe entre le *ʿâlam ash-shahâda* (monde du visible) et le *ʿâlam al-malakût* (monde du Royaume invisible) ; car l'extérieur du corps appartient au monde du visible, tandis que le cœur appartient, par l'origine de sa nature, au monde du Royaume invisible, et sa descente dans le monde du visible fait de lui comme un étranger à sa constitution native[^14]. Et de même que, des connaissances du cœur, des traces descendent vers les membres, de même, des états des membres, des lumières montent vers le cœur. C'est pourquoi on a ordonné aux hommes la prière, bien qu'elle consiste en mouvements des membres, lesquels appartiennent au monde du visible ; et c'est pourquoi le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) l'a placée dans ce bas-monde et parmi les choses de ce bas-monde, en disant : « De votre bas-monde, trois choses m'ont été rendues aimables… »[^15], jusqu'à la fin du hadith. Il n'est donc pas invraisemblable que, de la pureté de l'extérieur, une influence se répande sur l'intérieur ; car parmi les merveilles de l'œuvre d'Allah se trouvent des choses plus étonnantes encore. On sait en effet par l'expérience que celui qui s'unit à son épouse, si, pendant l'union, il fixe longuement son regard sur une blancheur éclatante ou un rouge profond au point que cette image domine son âme, la couleur de l'enfant tend vers la couleur qui l'a dominé ; et que l'embryon, au moment où il commence à se mouvoir dans le ventre, voit sa forme tendre vers la beauté si la mère contemple à ce moment une belle forme, de telle sorte que cette forme domine son âme. C'est pourquoi le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) a ordonné à celui qui s'unit à son épouse de rendre présente en son cœur, au moment de l'union, l'intention de la droiture de l'enfant, et d'en prier Allah en disant : « Ô Allah, écarte de nous Satan et écarte Satan de ce que Tu nous accordes », afin qu'Allah (gloire à Lui) répande les principes de la droiture sur l'esprit qu'Il crée lors du dépôt de la semence dans le lieu du labour, par l'intermédiaire de la droiture qui domine le cœur du laboureur, de même qu'Allah répand la lumière, par l'intermédiaire du miroir placé face au soleil, sur certains des corps placés face au miroir. Et nous voici maintenant frappant à une porte immense de la connaissance des merveilles de l'œuvre d'Allah dans le monde de la royauté et dans le Royaume invisible ; et c'est à quelque chose d'approchant que se ramène le secret de l'intercession dans l'au-delà. Passons donc outre, car notre but présent est de mentionner les œuvres et non les connaissances. Nous t'avons fait respirer un peu des secrets de la purification extérieure ; si donc, après la purification et des ablutions parfaites, tu ne trouves rien de la limpidité que nous avons décrite, sache que la crasse qui s'est déposée sur ton cœur, faite des souillures des désirs de la *dunyâ* et de ce qui en détourne, a entraîné l'émoussement[^16] de la sensibilité du cœur, si bien qu'il ne perçoit plus les subtilités ni les choses cachées et délicates, et qu'il ne reste en son pouvoir que la perception des choses manifestes, si tant est qu'il en reste.

Applique-toi donc à polir ton cœur et à le purifier, car cela t'incombe davantage que tout ce à quoi tu t'occupes !

#### Deuxième observance

Veiller sur les pratiques recommandées (*sunan*) de la prière et ses actes extérieurs, ses formules d'évocation et ses glorifications, de sorte que tu y accomplisses l'ensemble des pratiques recommandées, des convenances et des attitudes, telles que nous les avons rassemblées dans le livre *Bidâyat al-hidâya* (Le Commencement de la bonne direction). Chacune d'elles, en effet, recèle un secret et exerce sur le cœur une influence, comme nous l'avons signalé au sujet de l'influence de la purification, et même plus forte et plus profonde ; mais l'exposer serait long. Si tu les accomplis, tu en tireras profit même si tu n'en connais pas les secrets, de même que celui qui boit un remède profite de l'avoir bu, même s'il ne connaît ni la nature de ses ingrédients ni les raisons pour lesquelles il convient à sa maladie.

Sache que la prière est une forme qu'a façonnée le Seigneur des seigneurs, comme Il a façonné l'animal, par exemple : son esprit est l'intention (*niyya*), la sincérité (*ikhlâs*) et la présence du cœur ; son corps, ce sont les actes ; ses membres essentiels, ce sont les piliers (*arkân*) ; et ses membres complémentaires, ce sont les parties (*abʿâd*)[^17]. La sincérité et l'intention y tiennent lieu d'esprit ; la station debout et la position assise tiennent lieu de corps ; l'inclinaison et la prosternation tiennent lieu de tête, de main et de pied ; l'accomplissement parfait de l'inclinaison et de la prosternation, la sérénité et la belle attitude tiennent lieu de beauté des membres, de beauté de leurs formes et de leurs couleurs ; les formules d'évocation et les glorifications qui y sont déposées tiennent lieu des organes des sens déposés dans la tête et dans les membres, tels que les yeux, les oreilles et les autres ; et la connaissance du sens des formules d'évocation, avec la présence du cœur au moment de les dire, tient lieu de la faculté sensible déposée dans les organes des sens, comme la faculté de l'ouïe, la faculté de la vue, l'odorat, le goût et le toucher, chacune en son siège.

Sache que ton rapprochement de Dieu par la prière est semblable à celui d'un serviteur du sultan qui cherche à s'en rapprocher en lui offrant une jeune servante. Sache que l'absence d'intention et de sincérité dans la prière est comme l'absence d'esprit dans la servante : celui qui offre une charogne inanimée se moque du sultan et mérite que son sang soit versé. L'absence d'inclinaison et de prosternation tient lieu d'absence des membres ; l'absence des formules d'évocation tient lieu de la perte des yeux de la servante et de l'amputation de son nez et de ses oreilles ; et l'absence de présence du cœur, lorsqu'il néglige de saisir le sens du Coran et des formules d'évocation, est comme la perte de l'ouïe et de la vue alors que subsistent le globe de l'œil et l'oreille. Il ne t'échappe pas dans quel état se trouvera auprès du sultan celui qui lui offre une servante de cette sorte. Sache que lorsque le juriste dit d'une prière dont les paroles et les pratiques recommandées sont incomplètes qu'elle est valide, c'est comme lorsque le médecin dit d'une servante aux extrémités amputées qu'elle est vivante et non morte. Si cela suffit pour se rapprocher du sultan en la lui offrant et obtenir de lui ses faveurs, sache que la prière incomplète convient elle aussi pour se rapprocher d'Allah (Gloire à Lui) et obtenir Ses faveurs. Mais s'il est à craindre qu'un tel présent soit renvoyé à celui qui l'offre et qu'il soit réprimandé, il n'est pas improbable qu'il en soit de même pour la prière : elle peut en effet être renvoyée au fidèle comme un chiffon usé[^18], ainsi que cela est rapporté dans la tradition. Sache que le fondement de la prière est la vénération et le respect, et que négliger les convenances de la prière contredit la vénération et le respect.

#### Troisième observance

Veiller sur l'esprit de la prière, c'est-à-dire la sincérité et la présence du cœur dans l'ensemble de la prière, et le fait que le cœur se revête, sur le moment, de ses significations. Ne te prosterne donc et ne t'incline que le cœur humble et soumis, en accord avec ton extérieur, car ce qui est visé est la soumission du cœur, non celle du corps. Ne dis pas « Allah est plus grand » alors qu'il y a dans ton cœur une chose plus grande qu'Allah le Très-Haut ; ne dis pas « J'ai tourné ma face » sans que ton cœur soit tourné tout entier vers Allah et détourné de tout autre que Lui ; ne dis pas « Louange à Allah » sans que ton cœur déborde de gratitude pour Ses bienfaits envers toi, s'en réjouissant et s'en félicitant ; ne dis pas « Et c'est Toi dont nous implorons l'aide » sans avoir pleinement conscience de ta faiblesse et de ton impuissance, et de ce que rien de l'affaire ne dépend de toi ni d'aucun autre. Il en va de même de toutes les formules d'évocation et de tous les actes ; mais l'exposer serait long, et nous l'avons expliqué dans le livre de l'*Ihyâ'* (*Ihyâ' ʿulûm ad-dîn*, Revivification des sciences de la religion).

Lutte donc contre ton âme pour ramener ton cœur à la prière, afin de ne pas être distrait du début à la fin de celle-ci, car il n'est inscrit à l'homme de sa prière que ce qu'il en a saisi. S'il t'est impossible de rendre ton cœur présent – et je ne te vois pas autrement –, alors examine : si la part de distraction équivaut à deux unités de prière (*rakʿa*), ne recommence pas la prière, mais comprends que les prières surérogatoires (*nawâfil*)[^19] réparent les prières obligatoires. Accomplis donc des prières surérogatoires en quantité suffisante pour que le cœur y soit présent l'équivalent de deux unités ; et chaque fois que la distraction augmente, augmente les prières surérogatoires, jusqu'à ce que ton cœur soit présent, par exemple, sur dix unités, l'équivalent de quatre unités, ce qui est la mesure de ton obligation. C'est l'une des miséricordes d'Allah envers toi qu'Il ait accepté de toi la réparation des obligations par les actes surérogatoires. Tels sont les fondements de l'observance de la prière.

### Deuxième principe : l'aumône légale et l'aumône volontaire

Allah (Gloire à Lui) a dit : « Ceux qui dépensent leurs biens dans le chemin d'Allah sont semblables à un grain qui produit sept épis, chaque épi portant cent grains ; et Allah multiplie à qui Il veut » [Al-Baqara : 261]. Et le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Les plus riches sont perdus, sauf celui qui dit avec son bien : ainsi, et ainsi. » Sache donc que la dépense des biens dans les bonnes œuvres est l'un des piliers de la religion. Le secret de l'obligation qui en est faite, outre ce qui s'y rattache d'intérêts pour le pays et pour les serviteurs de Dieu, et le fait de combler les besoins[^20] et les dénuements, est que les biens sont aimés des créatures ; or celles-ci reçoivent l'ordre d'aimer Allah et prétendent à cet amour par le seul fait de croire. Il a donc fait du don des biens la pierre de touche de leur amour et l'épreuve de leur sincérité dans leur prétention, car toutes les choses aimées sont sacrifiées pour l'aimé dont l'amour domine le cœur. Les créatures se sont ainsi réparties à cet égard en trois classes :

> **Passage douteux** — L’imprimé porte « thalâb » : coquille corrigée en « thalâth » (trois).

#### Première classe

Les forts : ce sont ceux qui ont dépensé tout ce qu'ils possédaient sans rien mettre en réserve pour eux-mêmes. Ceux-là ont été fidèles à l'engagement d'amour qu'ils avaient pris envers Allah, comme le fit Abû Bakr as-Siddîq lorsqu'il apporta la totalité de ses biens. Le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) lui demanda : « Qu'as-tu laissé pour toi-même ? » Il répondit : « Allah et Son Messager. » Puis il demanda à ʿUmar (qu'Allah l'agrée) : « Qu'as-tu laissé pour toi-même ? » Il répondit : « Autant », c'est-à-dire autant que ce que j'ai apporté. Il (paix et bénédictions sur lui) dit alors : « Entre vous deux, il y a ce qu'il y a entre vos deux paroles. »

#### Deuxième classe

Les intermédiaires : ce sont ceux qui n'ont pas été capables de se dessaisir de leurs biens d'un seul coup, mais qui les ont gardés, non pour jouir du bien-être, mais pour les dépenser lorsque se présente quelqu'un qui en a besoin. Pour eux-mêmes, ils se contentent de ce qui leur donne la force d'adorer ; et lorsqu'un nécessiteux se présente, ils s'empressent de combler son manque et son besoin, sans se limiter à la mesure obligatoire de l'aumône légale. Leur but le plus manifeste en gardant leurs biens est de guetter les besoins.

#### Troisième classe

Les faibles : ce sont ceux qui se limitent à s'acquitter de l'aumône légale obligatoire, sans rien y ajouter ni en retrancher.

Tels sont leurs degrés ; et chacun donne à la mesure de son amour pour Allah. Je ne te vois pas capable du premier ni du deuxième degré ; mais efforce-toi de dépasser le troisième degré pour atteindre les derniers rangs des modérés intermédiaires, en ajoutant à l'obligatoire, ne serait-ce qu'un peu, car s'en tenir au seul obligatoire est la limite des avares. Allah (Gloire à Lui, le Très-Haut) a dit : « S'Il vous les demandait et vous pressait, vous seriez avares » [Muhammad : 37], c'est-à-dire : s'Il exigeait de vous jusqu'au bout, vous vous montreriez avares. Efforce-toi donc qu'aucun moment ne passe sans que tu donnes quelque chose en aumône au-delà de l'obligatoire, ne serait-ce qu'un morceau de pain, afin de t'élever par là au-dessus du degré des avares. Et si tu ne possèdes rien, l'aumône ne réside pas tout entière dans les biens : toute bonne parole, toute intercession, toute aide apportée dans un besoin, toute visite à un malade, tout accompagnement d'un convoi funèbre, et en somme le fait de donner quelque chose de ce dont tu es capable – prestige, personne ou parole – pour réjouir le cœur d'un musulman, tout cela t'est inscrit comme aumône.

Veille, dans ton aumône légale, ta prière et ton aumône volontaire, sur cinq choses :

#### La première

Le secret. Il est rapporté dans la tradition que l'aumône faite en secret éteint la colère du Seigneur ; et celui qui donne de sa main droite de sorte que sa gauche ignore ce qu'il donne est l'un des sept qu'Allah ombragera de Son ombre le Jour où il n'y aura d'autre ombre que la Sienne. Allah le Très-Haut a dit : « Et si vous les cachez et les donnez aux pauvres, cela vaut mieux pour vous » [Al-Baqara : 271]. Par là, tu te libères de l'ostentation (*riyâ'*), car elle domine l'âme et elle est mortelle : elle se transforme dans le cœur – lorsque l'homme est déposé dans sa tombe – sous la forme d'un serpent, c'est-à-dire qu'elle fait souffrir comme fait souffrir le serpent ; et l'avarice (*bukhl*) se transforme sous la forme d'un scorpion. Le but de toute dépense est de se délivrer du vice de l'avarice ; si l'ostentation s'y mêle, c'est comme si l'on avait fait du scorpion la nourriture du serpent : on ne s'est pas délivré du scorpion, mais on a accru la force du serpent, car chaque qualité funeste dans le cœur a pour nourriture et pour subsistance le fait de répondre à ce qu'elle exige.

#### La deuxième

Te garder de rappeler tes bienfaits. Sa réalité est que tu te voies bienfaiteur du pauvre, lui accordant une faveur. Son signe est que tu attendes de lui un remerciement, ou que tu réprouves son manquement envers toi et sa connivence avec ton ennemi plus fortement que tu ne le faisais avant l'aumône : cela montre que tu t'es attribué un mérite sur lui. Son remède est de savoir que c'est lui qui est ton bienfaiteur, en acceptant de toi le droit d'Allah. Car parmi les secrets de l'aumône légale, il y a la purification du cœur et sa purgation du vice de l'avarice et de la souillure de la ladrerie. C'est pourquoi l'aumône légale est une purification, puisque par elle la pureté s'obtient : elle est comme l'eau qui a lavé une impureté. C'est pourquoi le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) et les gens de sa maison se sont élevés au-dessus de l'acceptation de l'aumône légale, et il (paix sur lui) a dit : « Ce sont les souillures des biens des gens. » Si donc le pauvre prend de toi ce qui est pour toi une purification, c'est à lui que revient le mérite sur toi. Vois-tu : si un saigneur te faisait une saignée gratuitement et extrayait de ton intérieur le sang dont tu crains le dommage dans la vie d'ici-bas, le mérite te reviendrait-il, ou à lui ? Celui qui extrait de ton intérieur le vice de l'avarice et son dommage dans la Vie dernière mérite donc davantage que tu le voies comme ton bienfaiteur.

#### La troisième

La donner de tes biens les meilleurs et les plus précieux. Allah le Très-Haut a dit : « Et ils attribuent à Allah ce qu'ils détestent » [An-Nahl : 62]. Et Allah a dit : « Et ne recherchez pas le mauvais pour en faire dépense, alors que vous-mêmes ne l'accepteriez pas » [Al-Baqara : 267], jusqu'à la fin du verset. Et il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Allah est bon et n'accepte que ce qui est bon », c'est-à-dire le licite. Car le but en cela est de manifester le degré de l'amour ; or l'homme réserve à celui qu'il aime le plus ce qui est le plus précieux, non ce qui est le plus vil.

#### La quatrième

Donner avec un visage épanoui et joyeux, heureux de le faire et sans contrainte. Le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Un dirham a devancé cent mille. » Il voulait parler de ce que l'on donne avec gaieté et de bon cœur, parmi les plus précieux et les meilleurs de ses biens : cela est supérieur à cent mille donnés à contrecœur.

#### La cinquième

Choisir pour ton aumône un destinataire par lequel l'aumône fructifie : c'est le savant pieux qui s'en aide pour obéir à Allah (à Lui la puissance et la gloire) et Le craindre, ou l'homme vertueux chargé de famille, ou le proche parent.

Si ces qualités ne sont pas réunies, l'aumône fructifie aussi par chacune d'elles prise isolément. Le souci de la vertu est le principe de toutes choses, car le bas-monde (*dunyâ*) n'est que le viatique suffisant[^21] des serviteurs de Dieu et une provision pour eux en vue du Retour ; qu'on le dépense donc en faveur de ceux qui voyagent vers Lui et qui prennent cette demeure pour une étape parmi les étapes du chemin. Le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Ne mange que la nourriture d'un homme pieux, et que ta nourriture ne soit mangée que par un homme pieux. »

### Troisième principe : le jeûne

Le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Allah (Gloire à Lui) dit : toute bonne action vaut dix fois son pareil, jusqu'à sept cents fois, sauf le jeûne, car il est à Moi et c'est Moi qui en rétribue. » Et il (paix sur lui) a dit : « Toute chose a une porte, et la porte de l'adoration est le jeûne. » Si le jeûne a été distingué par ces particularités, c'est pour deux raisons. La première est qu'il se ramène à une abstention, et c'est une œuvre secrète que nul autre qu'Allah le Très-Haut ne connaît, à la différence de la prière, de l'aumône légale et des autres. La seconde est qu'il est une victoire sur l'ennemi d'Allah : car le démon est l'ennemi, et l'ennemi ne se renforce que par l'intermédiaire des passions (*shahawât*) ; or la faim brise toutes les passions, qui sont l'instrument du démon. C'est pourquoi il (paix sur lui) a dit : « Le démon circule dans le fils d'Adam comme circule le sang ; resserrez donc les voies du démon par la faim. » Et c'est le secret de sa parole (paix et bénédictions sur lui) : « Lorsque vient Ramadan, les portes des Jardins sont ouvertes, les portes des Feux sont fermées, les démons sont enchaînés, et un crieur proclame : ô toi qui recherches le bien, viens ! et ô toi qui recherches le mal, arrête-toi ! »

Sache que le jeûne, au regard de sa quantité, comporte trois degrés, et au regard de ses secrets, trois degrés. Quant aux degrés de sa quantité, le moindre est de se limiter au mois de Ramadan, et le plus élevé est le jeûne de Dâwûd (David) (paix sur lui), qui consiste à jeûner un jour et à rompre le jeûne un jour. Il est rapporté dans la tradition authentique que cela est meilleur que le jeûne perpétuel et que c'est le meilleur des jeûnes. Son secret est que, pour celui qui jeûne perpétuellement, le jeûne devient une habitude ; il n'en ressent donc plus l'effet : dans son âme, par la contrition ; dans son cœur, par la pureté ; et dans ses passions, par l'affaiblissement. Car l'âme n'est affectée que par ce qui lui survient, non par ce à quoi elle s'est accoutumée[^22]. Cela n'a rien d'invraisemblable : les médecins, eux aussi, interdisent de s'habituer à prendre des remèdes, et ils disent : « Qui s'y habitue n'en tire plus profit lorsqu'il tombe malade, car son tempérament s'y accoutume et n'en est plus affecté. »

Sache que la médecine des cœurs est proche de la médecine des corps. C'est le secret de sa parole (paix et bénédictions sur lui) à ʿAbd Allâh ibn ʿUmar (qu'Allah les agrée, lui et son père), lorsqu'il l'interrogeait sur le jeûne ; il (paix sur lui) lui dit : « Jeûne un jour et romps le jeûne un jour. » Il dit : « Je veux mieux que cela. » Il (paix sur lui) répondit : « Il n'y a rien de mieux que cela. » C'est pourquoi, lorsqu'on dit au Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) : « Un tel jeûne perpétuellement », il (paix sur lui) dit : « Il n'a ni jeûné ni rompu le jeûne », de même que ʿÂ'isha (qu'Allah l'agrée) dit d'un homme qui récitait le Coran à toute vitesse[^23] : « Celui-là n'a ni récité le Coran ni gardé le silence. »

Quant au degré intermédiaire, il consiste à jeûner le tiers du temps. Si tu jeûnes le lundi et le jeudi et que tu y ajoutes Ramadan, tu auras jeûné, de l'année, quatre mois et quatre jours, ce qui dépasse le tiers. Mais il est inévitable qu'un jour tombe parmi les jours de *tashrîq*, et l'excédent se réduit alors à trois jours ; et il peut arriver que deux jours tombent lors des deux fêtes, ce qui fait trois jours, et l'excédent se réduit alors à un seul jour. Médite ce calcul, tu le comprendras. Ton jeûne ne devrait donc pas être inférieur à cette mesure, car elle est légère pour l'âme et sa récompense est considérable.

Quant aux degrés de ses secrets, ils sont trois. Le plus bas consiste à se limiter à l'abstention de ce qui rompt le jeûne, sans retenir ses membres de ce qui est répréhensible : c'est le jeûne du commun, qui se contente du nom. Le deuxième consiste à y ajouter l'abstention des membres : tu préserves la langue de la médisance (*ghayba*), l'œil du regard porté sur la parure, et de même pour le reste des membres. Le troisième consiste à y ajouter la préservation du cœur des pensées et des suggestions, et à le consacrer exclusivement à l'évocation (*dhikr*) d'Allah (à Lui la puissance et la gloire) : c'est le jeûne de l'élite de l'élite, et c'est la perfection.

Ensuite, le jeûne a un sceau par lequel il s'achève : c'est de rompre le jeûne avec une nourriture licite et non douteuse, et de ne pas manger abondamment, même du licite, au point de rattraper ce qui lui a échappé dans la matinée, de sorte qu'il aurait réuni deux repas en une seule fois. Son estomac s'alourdit alors, sa passion se renforce, le secret du jeûne et son bienfait sont réduits à néant, et cela mène à la paresse pour la veille nocturne (*tahajjud*) ; peut-être même ne se réveillera-t-il pas avant l'aube. Tout cela est une perte, et peut-être le bienfait du jeûne ne la compense-t-il pas.

### Quatrième principe : le pèlerinage

Allah le Très-Haut a dit : « Et c'est un devoir envers Allah pour les gens d'accomplir le pèlerinage à la Maison, pour quiconque en a les moyens » [Âl ʿImrân : 97]. Et il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Quiconque meurt sans avoir accompli le pèlerinage, qu'il meure, s'il le veut, juif, et s'il le veut, chrétien. » Et il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « L'islam est bâti sur cinq… », jusqu'à la fin du hadith[^24]. Le pèlerinage comporte des actes extérieurs que nous avons exposés dans le livre de l'*Ihyâ'*. Nous allons à présent attirer ton attention sur des convenances subtiles et des secrets intérieurs.

Quant aux convenances, elles sont sept :

#### La première

Rechercher pour la route un compagnon vertueux et des frais de voyage bons et licites ; car le viatique licite illumine le cœur, et le compagnon vertueux rappelle le bien et détourne du mal.

#### La deuxième

Se dessaisir des biens de commerce, afin que sa pensée ne se disperse pas, que son esprit ne se partage pas, et que son intention ne cesse pas d'être pure pour la visite.

#### La troisième

Être large en nourriture durant le voyage et user de bonnes paroles envers les compagnons et le loueur de montures.

#### La quatrième

Délaisser les propos obscènes[^25], les disputes et les conversations superflues sur les affaires du bas-monde, et, une fois réglé l'essentiel de ses besoins, réserver sa langue à l'évocation de Dieu et à la récitation du Coran.

#### La cinquième

Monter une bête de selle plutôt qu'une litière, être d'apparence négligée, échevelé et couvert de poussière, sans se parer, mais ayant l'allure des pauvres, afin de ne pas être inscrit au nombre de ceux qui vivent dans le luxe.

#### La sixième

Descendre parfois de sa monture, pour soulager la bête, réjouir le cœur du loueur et délasser ses membres par le mouvement ; ne pas imposer à la bête ce qu'elle ne peut supporter, mais la ménager autant que possible.

#### La septième

Être de bon cœur pour ce qu'il a dépensé, ainsi que pour ce qu'il a subi de fatigue et de pertes, et y voir un signe de l'acceptation du pèlerinage, en en espérant la récompense auprès de Dieu.

Quant à ses secrets, ils sont nombreux ; nous en évoquerons deux sortes. La première est qu'il a été institué en remplacement du monachisme qui existait dans les religions, comme cela est rapporté dans la tradition : Allah (Gloire à Lui) a fait du pèlerinage le monachisme de la communauté de Muhammad (paix et bénédictions sur lui). Il a honoré la Maison antique, l'a rattachée à Lui-même, l'a érigée en destination pour Ses serviteurs, et a fait de ses alentours un territoire sacré pour Sa Maison, afin d'en magnifier l'importance. Il a fait de ʿArafât comme une esplanade sur le parvis de Son territoire sacré, et Il a confirmé l'inviolabilité du lieu en interdisant d'en chasser le gibier et d'en couper les arbres. Il l'a établi à la manière des rois, afin que les visiteurs y viennent de tout défilé profond, faibles et poudreux[^26], humbles devant le Seigneur des mondes, soumis à Sa majesté et s'abaissant devant Sa puissance, tout en reconnaissant qu'Il est trop transcendant pour qu'une maison L'enveloppe ou qu'un lieu Le contienne, afin que cela exprime plus profondément leur servitude et leur adoration. C'est pourquoi Il leur a imposé des actes étranges qui ne conviennent ni à la nature ni à la raison, afin que leur accomplissement procède de la pure servitude et de l'obéissance à l'ordre, sans le concours d'aucun autre mobile. C'est là un grand secret de l'asservissement à Dieu. C'est pourquoi il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Me voici, pour un pèlerinage en toute vérité, par adoration et par servitude. »

#### La seconde sorte

Ce voyage a été institué à l'image du voyage vers l'au-delà (*âkhira*). Que l'aspirant se rappelle donc, par chacun de ses actes, une réalité de l'au-delà qui lui correspond ; il y a là en effet un rappel pour qui se souvient, et une leçon pour qui en tire leçon avec clairvoyance. Rappelle-toi, dès le début de ton voyage, lorsque tu fais tes adieux à ta famille, les adieux à la famille dans les affres de la mort ; en quittant ta patrie, la sortie de ce bas-monde ; en montant le chameau, la montée sur la civière funèbre ; en t'enveloppant des vêtements de sacralisation (*ihrâm*), l'enveloppement dans les étoffes du linceul ; en traversant le désert jusqu'au lieu fixé pour la sacralisation (*mîqât*), ce qui sépare la sortie de ce bas-monde du rendez-vous de la Résurrection ; en redoutant les coupeurs de route, l'interrogatoire de Munkar et Nakîr ; et en redoutant les fauves du désert,

… les scorpions et les vers de la tombe ; de ta séparation d'avec ta famille et tes proches, la solitude et l'isolement de la tombe ; et de la *talbiya*, la réponse à l'appel d'Allah — à Lui la puissance et la gloire — lors de la Résurrection. Il en va de même pour toutes les autres œuvres, car en chaque œuvre réside un secret, et sous elle un symbole, auquel chaque serviteur prend garde selon sa disposition à y prendre garde, par la pureté de son cœur et la restriction de sa préoccupation aux affaires essentielles de la religion.

### Cinquième principe : la récitation du Coran

L'Envoyé d'Allah (paix et bénédictions sur lui) a dit : « La meilleure adoration de ma communauté est la récitation du Coran. » Il (paix sur lui) a dit aussi : « Si le Coran était placé dans une peau[^27], le feu ne la toucherait pas. » Il (paix sur lui) a dit encore : « Il n'est pas d'intercesseur de plus haut rang auprès d'Allah, le Jour de la Résurrection, que le Coran : ni prophète, ni ange, ni personne d'autre. » Et il (paix sur lui) a dit : « Allah — Gloire à Lui — dit : Celui que la récitation du Coran a détourné de M'invoquer et de Me demander, Je lui donne la meilleure récompense de ceux qui rendent grâce. »

Sache que la récitation du Coran comporte des convenances extérieures et des secrets intérieurs. Les convenances extérieures sont au nombre de trois :

**La première** : que tu le récites avec respect et vénération. Or la révérence ne s'attachera pas à ton cœur tant que l'attitude de la révérence ne s'attachera pas à ton extérieur ; et tu as déjà appris de quelle manière le cœur est lié aux membres, et comment les lumières montent de ceux-ci jusqu'à lui. L'attitude de la révérence consiste à t'asseoir en état de pureté, silencieux, la tête baissée, face à la *qibla*, sans t'adosser, sans t'asseoir en tailleur ni t'étendre, comme tu t'assiérais devant ton maître de lecture ; et à le réciter de manière posée et articulée, avec ampleur et lenteur[^28], lettre après lettre, sans précipitation[^29]. Ibn ʿAbbâs (qu'Allah l'agrée) a dit : « Réciter "Quand la terre tremblera" et "Le Fracas" en les méditant m'est plus cher que de réciter "La Vache" et "La Famille de ʿImrân" à la hâte. »

**La deuxième** : que tu aspires, à certains moments, aux plus hauts degrés de mérite en cette récitation, et cela en le récitant debout dans la prière, surtout à la mosquée, et de nuit, car la nuit le cœur est plus limpide, étant plus libre. En effet, même si tu t'isoles le jour, les allées et venues des gens et leurs mouvements dans leurs occupations agitent ton for intérieur et te distraient, surtout si tu t'attends à devoir chercher quelque occupation parmi les œuvres et les affaires. Mais de quelque façon que tu le récites, fût-ce couché et sans être en état de pureté, tu n'es pas privé de mérite, car Allah le Très-Haut a fait l'éloge de tous, en disant : « Ceux qui invoquent Allah debout, assis et couchés sur le côté » [Âl ʿImrân : 191], jusqu'à la fin du verset. Ce que nous avons mentionné ne concerne que le surcroît de mérite ; or si tu es de ceux qui aspirent à l'au-delà, il ne te sera pas aisé de délaisser le surcroît de mérite. ʿAlî (qu'Allah l'agrée) a dit : « Celui qui récite le Coran debout dans la prière a, pour chaque lettre, cent bonnes actions ; celui qui récite le Coran hors de la prière, en état de pureté, en a vingt-cinq ; et celui qui le récite sans ablutions en a dix. »

**La troisième** concerne la quantité de la récitation, qui comporte trois degrés : le plus bas est de terminer une lecture complète du Coran une fois par mois, et le plus haut de la terminer une fois en trois jours. Il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Celui qui récite le Coran en moins de trois jours ne l'a pas compris. » Le plus équilibré est de le terminer une fois par semaine. Quant à le terminer chaque jour, ce n'est pas recommandé. Garde-toi de raisonner de ton propre intellect en disant : « Ce qui est bon et utile, plus il y en a, plus c'est utile. » Car ton intellect n'est pas guidé vers les secrets des choses divines : seule la faculté prophétique les reçoit. Tiens-toi donc à la conformité, car les propriétés cachées des choses ne s'atteignent pas par l'analogie. Ne vois-tu pas comment tu as été appelé à la prière, puis comment elle t'a été interdite tout au long de la journée et comment il t'a été ordonné de la délaisser après l'aube, après l'après-midi, au lever et au coucher du soleil, et au zénith ? Cela revient à près d'un tiers de la journée. Comme l'erreur de ton raisonnement par analogie est manifeste ! Il est semblable à celui qui dit : « Le remède est utile au malade ; donc, plus il y en a, plus il est utile. » Or tu sais que l'excès de remède peut tuer.

Quant aux secrets intérieurs, ils sont au nombre de cinq :

**Le premier** : que tu ressentes, au début de ta récitation, la grandeur de la Parole en ressentant la grandeur de Celui qui parle. Rends alors présents à ton cœur le Trône et le Piédestal, les cieux et la terre et ce qui est entre eux : les anges, les djinns, les hommes, les animaux, les plantes et les minéraux. Rappelle-toi que le Créateur de tout cela est unique, que tout est dans la poigne de Sa puissance, oscillant entre Sa grâce et Sa miséricorde, et que tu t'apprêtes à réciter Sa Parole, à contempler par elle l'attribut de Son essence et à considérer la beauté de Sa science et de Sa sagesse. Sache que, de même que seuls ceux qui sont purifiés extérieurement touchent l'extérieur du Livre, et qu'il est voilé aux autres, de même la réalité de son sens et son intérieur sont voilés à l'intérieur du cœur, à moins que celui-ci ne soit purifié de toute souillure et de toute impureté parmi les impuretés intérieures. C'est avec une telle vénération que ʿIkrima, lorsqu'il ouvrait le Livre, s'évanouissait parfois en disant : « C'est la Parole de mon Seigneur, c'est la Parole de mon Seigneur ! »

Sache que si les lumières de Sa Parole puissante et sa grandeur n'avaient pas été recouvertes du vêtement des lettres, la faculté humaine n'aurait pu supporter de l'entendre, en raison de sa grandeur, de son empire et des splendeurs de sa lumière. Et si Allah — à Lui la puissance et la gloire — n'avait pas affermi Mûsâ (paix sur lui), celui-ci n'aurait pu supporter de l'entendre dépouillée du vêtement des lettres et des sons, de même que la montagne ne put supporter les prémices de Sa manifestation, au point d'être réduite en poussière.

**Le deuxième** : que tu récites en méditant ses sens, si tu es de ceux qui en sont capables. Tout ce que ta langue prononce dans l'inattention, répète-le, et ne le compte pas parmi tes œuvres, car la récitation posée n'a pour but, extérieurement, que de permettre la méditation. ʿAlî (paix sur lui) a dit : « Il n'y a pas de bien dans une adoration sans compréhension, ni dans une récitation sans méditation. » Garde-toi de devenir épris du nombre de lectures complètes que tu accomplis : répéter un seul verset toute une nuit en le méditant vaut mieux pour toi que deux lectures complètes. L'Envoyé d'Allah (paix et bénédictions sur lui) récita en effet « Au nom d'Allah, le Tout-Miséricordieux, le Très-Miséricordieux » et le répéta vingt fois. Abû d-Dardâ' (qu'Allah l'agrée) a dit : « L'Envoyé d'Allah (paix et bénédictions sur lui) passa une nuit en prière avec nous, et il se tint debout sur un verset qu'il répétait : "Si Tu les châties, ce sont Tes serviteurs" ; Tamîm ad-Dârî passa une nuit debout sur Sa parole — Gloire à Lui — : "Ceux qui commettent des méfaits comptent-ils…", jusqu'à la fin du verset ; et Saʿîd ibn Jubayr passa une nuit debout sur Sa parole : "Séparez-vous aujourd'hui, ô criminels !" » Peut-être ce qui te convient le mieux est-il ce qu'a dit l'un des *ʿârifîn* (connaissants) : « J'ai une lecture complète chaque vendredi, une autre chaque mois, une autre chaque année, et j'en ai une que j'ai commencée il y a trente ans et que je n'ai pas encore achevée. » Cela tient aux degrés de la méditation, car le cœur, à certains moments, ne supporte pas une longue méditation : qu'il y ait donc, pour la longue méditation, une lecture complète particulière.

**Le troisième** : que tu cueilles, dans ta méditation, les fruits de la *maʿrifa* (connaissance) sur leurs propres branches et que tu les puises dans leurs propres gisements. Ne cherche pas la thériaque là où l'on cherche les pierres précieuses, ni les pierres précieuses là où l'on cherche le musc et le bois d'aloès, car chaque fruit a sa branche et chaque pierre précieuse sa mine. Cela ne te sera facile que si tu connais les dix catégories auxquelles nous avons ramené les divisions du Coran, et qui sont dix mines : ce qui, dans le Coran, se rapporte à Allah le Très-Haut, à Ses attributs et à Ses actes, puises-y la connaissance de la majesté et de la grandeur ; ce qui se rapporte à la guidance vers le droit chemin, puises-y la connaissance de la miséricorde, de la bienveillance et de la sagesse ; ce qui se rapporte à l'anéantissement des ennemis, puises-y la connaissance de la toute-puissance, de l'absolue indépendance, de la domination et de la contrainte souveraine ; ce qui se rapporte aux états des prophètes, puises-y la connaissance de la douceur, du bienfait, de la grâce et de la générosité ; et ainsi, en chaque catégorie, ce qui lui convient. Ne le regarde donc pas d'un seul œil. L'explication de cela serait longue.

**Le quatrième** : que tu te débarrasses des obstacles à la compréhension, à savoir les voiles[^30] qui empêchent de comprendre. Allah — à Lui la puissance et la gloire — a dit : « Et Nous avons mis des voiles sur leurs cœurs, de sorte qu'ils ne le comprennent pas, et dans leurs oreilles une surdité… » [Al-Anʿâm : 25 ; Al-Isrâ' : 46], jusqu'à la fin du verset. Et l'Envoyé d'Allah (paix et bénédictions sur lui) a dit : « N'était que les démons rôdent autour des cœurs des fils d'Adam, ils contempleraient le Royaume du ciel. »

Sache que les sens du Coran font partie du *malakût* (Royaume invisible), tandis que ses lettres appartiennent au *ʿâlam ash-shahâda* (monde du visible). Les voiles dont est éprouvé celui qui craint Dieu et a soif de la vérité sont de deux sortes. Il y a d'une part ce dont est éprouvé celui qui est faible dans la foi : le voile du doute et de la négation ; et d'autre part ce dont est éprouvé celui qui est plongé dans la *dunyâ* (le bas-monde) : le voile des passions qui accaparent le cœur. Cela est évident, et nul n'ignore que c'est un obstacle à la compréhension des subtilités du Coran et à l'acquisition de ses lumières : c'est par ces voiles que la plupart des gens sont voilés. Quant aux adorateurs qui se consacrent exclusivement à la voie d'Allah — à Lui la puissance et la gloire —, ils sont voilés par deux autres sortes de voiles. La première est l'obsession qui détourne le cœur vers la réflexion sur l'intention : comment elle était au commencement, si elle subsiste encore, et si l'on est sincère dans l'instant — cela, si l'on est en prière ; ou bien l'obsession qui détourne l'attention vers la correction des points d'articulation des lettres, le doute à leur sujet et leur répétition pour cette raison. Cela se produit dans la prière et hors d'elle. Comment donc un cœur voilé pourrait-il contempler les secrets du *malakût*, alors qu'il est tourné vers l'observation des lèvres et de la manière dont elles se joignent, de la langue et du palais, et de la manière dont l'air s'échappe de leur contact ? Tel est le sens de la scansion des lettres et de leur correction.

**La deuxième sorte** est l'imitation servile qui s'attache aux sens apparents du Coran et s'y fige. C'est là un voile considérable qui empêche la compréhension. Je ne vise pas par là l'imitation de ce qui est faux, comme l'imitation de l'innovateur, mais aussi l'imitation de ce qui est vrai. Car la vérité que les créatures ont reçu l'obligation de croire comporte des degrés : elle a un commencement apparent, qui est comme l'écorce et l'image, et une profondeur cachée, qui est comme le noyau. L'Envoyé d'Allah (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Le Coran a un sens apparent et un sens caché, une limite et un point d'ascension. » Celui qui reste figé sur l'apparent, pensant qu'il n'y a au-delà aucun degré par lequel s'élever, comment pourrait-on concevoir que les secrets lui soient dévoilés ? Ainsi, par exemple, les créatures ont reçu l'obligation de croire qu'Allah le Très-Haut sera vu ; mais la vision a un aspect apparent et un secret. Celui qui croit que la vision d'Allah le Très-Haut est semblable à la vision à laquelle l'homme est accoutumé en ce monde, comment pourrait-on concevoir qu'il accède au secret de Sa parole — le Très-Haut — : « Tu ne Me verras pas » ? Comment comprendrait-il que cela est impossible en cette vie d'ici-bas, avec cet œil qui dépend de la perception des directions et des étendues ? Et comment saisirait-il Sa parole : « Les regards ne L'atteignent pas » [Al-Anʿâm : 103], jointe à Sa parole : « Ce jour-là, des visages seront rayonnants, regardant vers leur Seigneur » [Al-Qiyâma : 22-23] ? Cet unique exemple te suffit : nous ne t'en dévoilerons pas davantage, car nous ne visons, dans ce principe, qu'à faire allusion aux prémices des secrets, afin d'en éveiller le désir chez ceux qui y sont disposés.

**Le cinquième** : que tu ne te limites pas à puiser les lumières, mais que tu y ajoutes l'acquisition des états et des effets. Cela consiste à ne réciter aucun verset sans te revêtir de sa qualité, de sorte que tu aies, selon chaque compréhension, un état et une émotion intime. Ainsi, à la mention de la miséricorde et du pardon, tu te réjouis comme si tu allais t'envoler de joie ; à la mention de la colère et de la sévérité du châtiment, tu te fais tout petit comme si tu allais mourir d'effroi ; à la mention d'Allah, de Ses noms et de Sa grandeur, tu t'abaisses et te fais humble, au point de sembler t'anéantir dans la contemplation de la majesté ; et lorsque les mécréants mentionnent ce qui Lui est impossible — enfant ou compagne —, tu te brises et baisses la voix comme si tu allais t'effacer de honte. Il en va ainsi pour chacune des dix catégories, et cela aussi serait long à exposer. Que l'effet de cela apparaisse sur tes membres : pleurs dans la tristesse, sueur au front dans la honte, frissonnement de la peau et tremblement des muscles du cœur devant la crainte révérencielle et la majesté, épanouissement des membres, de la langue et de la voix dans la joie, et leur contraction dans l'appréhension. Si tu fais cela, tous tes membres participeront à la part que l'on reçoit du Coran, et les effets du Coran se répandront sur tes trois mondes, je veux dire : le *ʿâlam al-malakût* (monde du Royaume invisible), le monde du *jabarût* (monde de la Toute-Puissance) et le monde du visible.

Sache que les pures lumières de la connaissance se répandent du monde du *malakût* jusqu'au secret du cœur, car celui-ci appartient lui aussi au *malakût*. Quant à leurs effets — la crainte révérencielle, la peur, la joie, la crainte mêlée de respect et les autres états —, ils descendent du monde du *jabarût*, et leur lieu de descente est la poitrine, qui est le monde du *jabarût* : c'est un autre de tes mondes, que nous avons désigné par la poitrine comme nous avons désigné le premier par le cœur, car le monde du *jabarût* se situe entre le monde du *malakût* et le monde du visible, de même que la poitrine se situe entre le cœur et les membres. Quant aux pleurs, aux sanglots, au frissonnement et au tremblement des muscles du cœur, ils descendent du monde du visible, et leur lieu de descente est les membres, car ceux-ci appartiennent au monde du visible. Mais je ne te vois comprendre par le cœur que ce morceau de chair en forme de pomme de pin, et par la poitrine que les os qui l'entourent, car tu ne perçois de toute chose que son enveloppe et son écorce. Comme tu es loin de saisir les réalités ! Car cela existe aussi chez les bêtes et chez le mort, et ni les lumières des connaissances et des sciences, ni leurs effets — crainte révérencielle, crainte mêlée de respect et joie — ne descendent sur lui. Si tu veux respirer quelque chose des parfums de ces secrets — et je ne te vois pas le vouloir, car Satan t'a pris à la gorge avec les cordes des passions —, reporte-toi au chapitre du *tawhîd* (unicité divine), au début du Livre de la *tawakkul* (remise confiante à Dieu), si tu le désires.

Sache que le Coran est comme le soleil : l'effusion des secrets des connaissances qui en émane sur le cœur est comme l'effusion des lumières du soleil sur la terre ; et la propagation, à partir de lui, des effets de la peur, de la crainte révérencielle, de la crainte mêlée de respect et des autres états dans la poitrine est comme la propagation de la chaleur du soleil à l'intérieur de la terre, consécutive au rayonnement des lumières. Car la crainte révérencielle est l'effet de la lumière de la connaissance, et « Parmi Ses serviteurs, seuls les savants craignent Allah » [Fâtir : 28]. La diffusion des mouvements et des altérations jusqu'aux membres — pleurs, sueur, frissonnement et tremblement — procède des effets de la crainte révérencielle et des autres états, comme le mouvement des parties de la terre sous l'effet des vapeurs et des fumées qui s'en élèvent, que fait monter la chaleur du soleil. Le mouvement suit donc la chaleur, la chaleur suit la lumière, et la lumière suit la mise en vis-à-vis de la terre et du soleil. Efforce-toi donc de placer la face de ton cœur en vis-à-vis du soleil du Coran et de t'éclairer de ses lumières. Ainsi, si tu n'en es pas capable, prête l'oreille à l'appel qui vient du versant droit du Mont ; si tu aperçois un feu de l'un de ses côtés, prends-en un tison et allumes-en une lampe. Si ton huile est pure, elle éclairera presque sans même qu'un feu la touche ; et lorsque le feu la touchera, la clarté en jaillira, tu trouveras auprès du feu une guidance, et elle tiendra lieu pour toi du soleil qui répand partout son rayonnement et sa clarté.

> **Passage douteux** — Phrase boiteuse dans l’imprimé ; traduite telle quelle.

### Sixième principe : le *dhikr* (évocation) d'Allah — à Lui la puissance et la gloire — en tout état

Allah — Gloire à Lui — a dit : « Et évoquez beaucoup Allah, afin que vous réussissiez » [Al-Anfâl : 45 ; Al-Jumuʿa : 10]. Il a dit à Son Prophète (paix et bénédictions sur lui) : « Et évoque le nom de ton Seigneur et consacre-toi entièrement à Lui » [Al-Muzzammil : 8]. Et il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Évoquer Allah matin et soir vaut mieux que briser des épées dans le sentier d'Allah et que donner son bien avec largesse. » Il (paix et bénédictions sur lui) a dit aussi : « Ne vous indiquerai-je pas la meilleure de vos œuvres, la plus pure auprès de votre Souverain, la plus élevée en vos degrés, qui vaut mieux pour vous que de donner l'argent et l'or, et mieux pour vous que de rencontrer vos ennemis, de leur frapper le cou et qu'ils vous frappent le cou ? » Ils dirent : « Et qu'est-ce donc, ô Envoyé d'Allah ? » Il répondit : « L'évocation d'Allah. » Et il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Les solitaires ont devancé, les solitaires ont devancé ! » On demanda : « Et qui sont-ils, ô Envoyé d'Allah ? » Il répondit : « Ceux qui sont éperdument épris de l'évocation d'Allah : l'évocation d'Allah les a déchargés de leurs fardeaux, et ils arrivent légers au Jour de la Résurrection. »

Sache qu'il a été dévoilé aux détenteurs de la *basîra* (clairvoyance intérieure) que le *dhikr* est la meilleure des œuvres ; mais il a lui aussi trois écorces, dont certaines sont plus proches du noyau que d'autres, et il a un noyau au-delà de ces trois écorces. Les écorces n'ont de mérite que parce qu'elles sont un chemin vers lui. L'écorce supérieure est l'évocation de la seule langue. La deuxième est celle du cœur, lorsque le cœur a besoin d'être amené à s'accorder avec elle pour être présent avec l'évocation, et que, laissé à sa nature, il se laisserait aller dans les vallées des pensées. La troisième est que l'évocation s'établisse fermement dans le cœur et s'en empare, de sorte qu'il faille un effort pour l'en détourner vers autre chose, comme il fallait, dans le deuxième degré, un effort pour l'y fixer et l'y maintenir. La quatrième — et c'est le noyau — est que l'Évoqué s'établisse fermement dans le cœur, et que l'évocation s'efface et disparaisse : c'est là le noyau recherché. Cela consiste à ne prêter attention ni à l'évocation ni au cœur, l'Évoqué absorbant au contraire l'être tout entier. Toutes les fois qu'au cours de cela surgit en lui une attention portée à l'évocation, c'est un voile qui le distrait. C'est cet état que les *ʿârifîn* désignent par l'extinction (*fanâ'*). Elle consiste à s'éteindre à soi-même au point de ne plus rien sentir de l'extérieur de ses membres, ni des choses qui lui sont extérieures, ni des accidents qui surviennent en lui intérieurement ; il s'absente au contraire de tout cela, et tout cela s'absente de lui : il va d'abord vers son Seigneur, puis finalement il va en Lui. S'il lui vient à l'esprit, pendant ce temps, qu'il s'est entièrement éteint à lui-même, c'est là un mélange[^31] et une turbidité ; la perfection consiste au contraire à s'éteindre à soi-même et à s'éteindre aussi à l'extinction, car l'extinction à l'extinction est le terme ultime de l'extinction. Le juriste formaliste pense peut-être que ce sont là des extravagances[^32] inintelligibles ; il n'en est rien. Cet état est pour eux — par rapport à leur Bien-Aimé — comme ton état, dans la plupart des circonstances, par rapport à ce que tu aimes : prestige, richesse ou être aimé. Car il peut t'arriver d'être absorbé, sous l'effet d'une violente colère, par la pensée de ton ennemi, ou, sous l'effet d'une intense méditation, par la pensée de l'être que tu aimes, au point qu'il ne reste plus en toi la moindre place pour quoi que ce soit : on te parle, et tu ne comprends pas ; un autre passe devant toi, et tu ne le vois pas, alors que tes yeux sont ouverts ; on parle près de toi, et tu n'entends pas, alors que tes oreilles ne sont pas sourdes. Dans cet état d'absorption, tu es inattentif à toute chose, et à l'absorption elle-même, car celui qui prête attention à l'absorption se détourne de ce qui l'absorbe. Ils n'ont appelé cet état « extinction » — bien que la personne et l'ombre subsistent — que parce que les personnes et les ombres, et même toutes les choses sensibles, n'ont pas la réalité de l'existence : l'existence véritable appartient au monde du *amr* (Commandement) et au *malakût*, et le cœur appartient au monde du Commandement. Allah le Très-Haut a dit : « Dis : l'Esprit procède du Commandement de mon Seigneur » [Al-Isrâ' : 85]. Les moules corporels, eux, appartiennent au monde de la création. Par le cœur[^33], j'entends la subtilité qui évoque et qui connaît, lieu de descente des lumières divines, et non le cœur apparent, car celui-ci appartient aux mondes de la création. Qu'on ne comprenne pas là une allusion à l'éternité de l'esprit et au caractère adventice du moule corporel : tous deux, au contraire, sont adventices. Par la création, j'entends seulement ce à quoi s'appliquent la mesure et la quantification, à savoir les corps et leurs qualités ; et par le monde du Commandement, ce à quoi la quantification n'a pas accès. Le monde corporel n'a pas d'existence véritable : il est, par rapport à cet autre monde, comme l'ombre par rapport aux corps. Or l'ombre de l'homme n'a pas la réalité de l'homme, et la personne n'a pas la réalité de l'existence : elle n'est que l'ombre de la réalité. Et le tout est l'œuvre d'Allah le Très-Haut. Allah le Très-Haut a dit : « Devant Allah se prosternent, de gré ou de force, ceux qui sont dans les cieux et sur la terre, ainsi que leurs ombres, le matin et le soir » [Ar-Raʿd : 15]. La prosternation du monde du Commandement est obéissance de plein gré envers Allah, et la prosternation des ombres est contrainte. Il y a là-dessous un secret, ou plutôt des secrets, dont les premiers suffiraient à agiter la chaîne des fous insensés, sans parler des derniers. Passons-les donc : nous t'avons fait comprendre ce qu'ils entendent par l'extinction. Laisse donc de côté la médisance et le démenti de ce que ta science n'embrasse pas, comme l'a dit le Très-Haut : « Ils ont plutôt traité de mensonge ce que leur science n'embrasse pas » [Yûnus : 39], et comme l'a dit le Très-Haut : « Et comme ils ne se sont pas laissé guider par lui, ils diront : "C'est un vieux mensonge" » [Al-Ahqâf : 11].

> **Passage douteux** — Leçon jugée suspecte par l’éditeur lui-même (voir sa note) ; gardée telle qu’imprimée.

Une fois comprise l'extinction dans l'Évoqué, sache qu'elle est le début de la voie, c'est-à-dire l'aller vers Allah — à Lui la puissance et la gloire —, et que la guidance ne vient qu'après. Par la guidance, j'entends la guidance d'Allah, comme l'a dit l'Ami intime (Ibrâhîm) — que les bénédictions d'Allah soient sur lui — : « Je vais vers mon Seigneur : Il me guidera » [As-Sâffât : 99]. Le début de l'affaire est donc un aller vers Allah, puis un aller en Allah : c'est cela l'extinction et l'absorption en Lui. Mais cette absorption est d'abord comme un éclair fulgurant, qui se fixe et dure rarement. Si elle dure, elle devient une habitude enracinée et une disposition stable ; il est alors élevé jusqu'au monde supérieur, il contemple l'existence véritable la plus pure, l'empreinte du *malakût* se grave en lui et la sainteté du *lâhût* (monde divin) se manifeste à lui. Ce qui se présente d'abord à lui de ce monde, ce sont les substances des anges et les esprits des prophètes et des saints sous une belle forme, par l'intermédiaire desquels certaines réalités se répandent en lui — cela au commencement —, jusqu'à ce que son degré s'élève au-dessus de l'image, et qu'il se trouve face à face avec la vérité toute nue en toute chose. Lorsqu'il est ramené à ce monde métaphorique, qui est comme les ombres, il regarde les créatures d'un regard plein de compassion, parce qu'elles sont privées de la contemplation de la beauté de l'Enceinte sacrée, et il s'étonne de les voir se contenter des ombres et se laisser tromper par le monde de l'illusion et le monde de l'imagination. Il est alors présent parmi eux par sa personne, absent par son cœur : lui s'étonne de leur présence, et eux s'étonnent de son absence. Tel est le fruit du noyau du *dhikr*. Son commencement n'est que l'évocation de la langue, puis l'évocation du cœur avec effort, puis l'évocation du cœur par nature, puis l'emprise de l'Évoqué et l'effacement de l'évocation. Tel est le secret de sa parole (paix et bénédictions sur lui) : « Que celui qui aime s'ébattre dans les jardins du Paradis évoque abondamment Allah, à Lui la puissance et la gloire » ; et, plus encore, le secret de sa parole : « L'évocation secrète surpasse de soixante-dix fois l'évocation qu'entendent les anges gardiens. »

Sache que toute évocation dont ton cœur a conscience, les anges gardiens l'entendent, car leur conscience accompagne la tienne. Il y a là un secret : lorsque ton évocation s'absente de ta conscience, du fait que tu t'en vas entièrement dans l'Évoqué, ton évocation s'absente aussi de la conscience des anges gardiens. Tant que le cœur a conscience de l'évocation et y prête attention, il se détourne d'Allah — à Lui la puissance et la gloire — et ne se dégage pas d'un associationnisme caché, jusqu'à ce qu'il devienne absorbé dans l'Unique, le Vrai : c'est cela le *tawhîd*.

Il en va de même de la connaissance : celui qui recherche la connaissance pour la connaissance s'en tient à la seconde [voie] ; mais celui qui la trouve comme s'il ne la trouvait pas, trouvant plutôt Celui qui est connu par elle, celui-là s'est solidement établi dans la réalité de l'union et a fait halte au cœur même de l'enclos de la Sainteté. Si tu demandes : « Pourquoi donc ces dévoilements sont-ils propres à l'état d'extinction (*fanâ'*) ? », sache que c'est là une affaire où le regard de celui qui l'examine s'attarde longuement. En effet, si tu réfléchis, tu ne manqueras pas de percevoir que les sens, les accidents de l'âme (*nafs*) et ses désirs attirent vers ce monde sensible, qui est le monde du mensonge et de l'illusion. C'est pourquoi la vérité pure se dévoile à la mort, du fait que cesse l'emprise des sens et des imaginations qui tournent la face du cœur (*qalb*) vers le monde d'en bas. Lorsque l'emprise des sens se relâche sur toi par le sommeil, il t'est donné de contempler quelque chose de l'invisible à la mesure de ta disposition, de ta réceptivité et de ton aspiration, mais sous forme d'image symbolique nécessitant une interprétation. Et je ne pense pas que tu n'aies jamais fait toi-même un songe véridique par lequel tu as été informé d'une chose à venir ; cependant, l'imagination ne s'apaise pas pendant le sommeil, même si les sens y sont au repos ; c'est pourquoi cette perception est faible et ne va pas sans mélange d'images symboliques.

Quant à l'extinction, elle désigne un état dans lequel les sens se figent et cessent d'opérer, et l'imagination s'apaise et ne trouble plus ; et s'il demeure dans l'imagination un reste dominé, il n'agit que pour reproduire ce qui se manifeste du monde de la Sainteté, au point que les prophètes, les anges et les esprits saints prennent forme dans les moules de l'imagination.

Ce sont là des choses sur lesquelles j'ai attiré ton attention afin que tu aspires ardemment à devenir de ceux qui en ont le goût ; si tu ne l'es pas, alors de ceux qui en ont la science (*ʿilm*) ; et si tu ne l'es pas, alors de ceux qui y ont foi. Et « Allah élèvera en degrés ceux d'entre vous qui ont cru et ceux qui ont reçu la science » [Al-Mujâdala : 11]. Garde-toi d'être de ceux qui les nient, car tu rencontrerais le châtiment sévère lorsque le vrai te serait dévoilé dans les affres de la mort que tu cherchais à fuir, et qu'il te serait dit : « Tu étais inattentif à ceci ; Nous avons donc ôté ton voile, et ta vue aujourd'hui est perçante » [Qâf : 22].

Sache que la foi, la science et le goût sont trois degrés éloignés les uns des autres. L'impuissant[^34], par exemple, peut concevoir d'ajouter foi à l'existence du désir charnel chez autrui, en l'acceptant de quelqu'un dont il pense du bien et qu'il ne soupçonne pas de mensonge : c'est là la foi. Il peut aussi concevoir de savoir par démonstration que ce désir existe chez autrui : c'est là la science ; elle procède d'une analogie consistant à considérer, par exemple, son propre désir de nourriture, et à lui comparer le désir charnel. Or tout cela est loin de la perception de la réalité de ce désir par son existence en lui-même. De même, la maladie : l'homme du commun bien portant la connaît et y croit ; le médecin bien portant la connaît par démonstration, et c'est là une science ; mais celui qui n'est pas devenu malade n'en a pas acquis le goût. Il en va ainsi de l'extinction dans le *tawhîd* (unicité divine) : le goût est contemplation, la science est analogie, et la foi est acceptation fondée sur la bonne opinion, exempte de soupçon. Efforce-toi donc de devenir des gens de la contemplation, car « l'information n'est pas comme la vision directe ».

Si tu demandes : « Tu as donné une grande importance au *dhikr* (évocation de Dieu) ; est-il donc meilleur que la lecture du Coran ? », sache que la lecture du Coran est meilleure pour toutes les créatures, sauf pour celui qui est en marche vers Allah, à Lui la puissance et la gloire ; et elle est meilleure pour celui qui est en marche vers Allah dans tous les états de son commencement, et dans certains de ses états à son terme. Car le Coran est ce qui renferme toutes les sortes de connaissances et d'états, ainsi que la direction vers la voie. Tant que le serviteur a besoin de l'affinement de ses caractères et de l'acquisition des connaissances, le Coran lui convient mieux. Mais s'il a dépassé ce stade et que le *dhikr* s'est emparé de son cœur au point que l'on puisse espérer que cela le conduise à l'absorption, alors la persévérance dans le *dhikr* lui convient mieux, car le Coran tire sa pensée de côté et la fait errer dans les jardins du Paradis ; or l'aspirant en marche vers Allah le Très-Haut ne doit pas se tourner vers le Paradis et ses jardins ; il doit au contraire faire de son souci un souci unique et de son évocation une évocation unique, jusqu'à atteindre le degré de l'extinction et de l'absorption. C'est pourquoi Allah, à Lui la puissance et la gloire, a dit : « Et l'évocation d'Allah est certes plus grande » [Al-ʿAnkabût : 45]. De même, celui qui parvient au degré de l'absorption sans que celle-ci dure ni qu'il s'y maintienne : lorsqu'il est ramené à lui-même, la récitation du Coran peut lui être profitable. Or c'est là un état rare et précieux, comme le soufre rouge : on en parle mais on ne le trouve pas. La récitation du Coran est donc meilleure de manière absolue, car elle est meilleure en tout état, sauf dans l'état de celui que Celui qui parle a détourné de la Parole ; car la moelle du Coran est la connaissance de Celui qui parle par le Coran, la connaissance de Sa beauté et l'absorption en Lui ; et le Coran conduit vers Lui et guide dans Sa direction ; or celui qui est parvenu en vue du but ne se retourne plus vers le chemin.

Si tu demandes : « Quelles sont les évocations les meilleures ? », sache que le meilleur — comme nous l'avons dit — est que Celui qui est évoqué s'empare du cœur ; et c'est une chose unique, sans multiplicité, de sorte qu'on ne saurait en choisir la meilleure part : c'est l'essence même de l'union et du *tawhîd* ; la dispersion et la multiplicité ne sont qu'en deçà. Cela vaut tant que tu demeures dans la station de l'évocation par la langue et par le cœur ; à ce niveau, l'évocation peut se diviser en meilleure et moins bonne, et son mérite dépend des attributs qu'expriment les formules d'évocation.

Les attributs et les noms rapportés au sujet d'Allah — Gloire à Lui — se divisent en ceux qui sont pris au sens propre pour les serviteurs et doivent être interprétés à Son sujet — Gloire à Lui —, tels que le Très-Patient, le Très-Reconnaissant, le Miséricordieux et le Vengeur ; et en ceux qui sont pris au sens propre à Son sujet — Gloire à Lui —, et qui, employés pour un autre que Lui, le sont au sens figuré.

Parmi les meilleures évocations figure : « Il n'y a de dieu qu'Allah, le Vivant, Celui qui subsiste par Lui-même », car elle contient le nom suprême d'Allah, puisque le Prophète (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Le nom suprême d'Allah est dans le verset du Trône et au début de la sourate Âl ʿImrân » ; or ces deux passages n'ont en commun que cela. Il y a là un secret trop subtil[^35] pour que ta compréhension en supporte l'exposé. La part à laquelle il est possible de faire allusion est que ta parole : « Il n'y a de dieu qu'Allah » suggère le *tawhîd* ; et le sens de l'unicité dans l'essence et dans la seigneurie est réel, au sens propre, pour Allah, à Lui la puissance et la gloire, sans interprétation, tandis que pour un autre que Lui, il est figuré et interprété. De même, « le Vivant » : le sens de « vivant » est celui qui a conscience de son essence et qui connaît son essence, tandis que le mort est celui qui n'a aucune connaissance de son essence ; et cela aussi est réel pour Allah le Très-Haut, sans interprétation. « Celui qui subsiste par Lui-même » (*al-Qayyûm*) suggère qu'Il subsiste par Son essence et que toute chose tient sa subsistance de Lui ; cela aussi est réel pour Allah, à Lui la puissance et la gloire, sans interprétation, et ne se trouve chez nul autre que Lui. Quant aux autres noms, ceux qui indiquent les actes, tels que le Miséricordieux, l'Équitable, le Juste et d'autres, ils sont en deçà de ceux qui indiquent les attributs, car les sources des actes sont les attributs : les attributs sont le principe, et les actes en sont la suite. Quant aux autres attributs, ceux qui indiquent la puissance, la science, la volonté, la Parole, l'ouïe et la vue, ils font partie de ce dont on pense que ce qui en est établi pour Allah, à Lui la puissance et la gloire, se comprend à partir de leur sens apparent. Mais quelle illusion ! Car ce qui se comprend de leur sens apparent, ce sont des choses en rapport avec les attributs de l'homme, sa parole, sa puissance, sa science, son ouïe et sa vue ; or ils ont des réalités qu'il est impossible d'attribuer à l'homme, et l'on ne tire [leur sens véritable] de ces noms que par une sorte d'interprétation. Cela t'indique, dans la mesure où ta compréhension peut le supporter, pourquoi ces paroles ont le privilège d'être les plus grandes. Proche de cela est ta parole : « Gloire à Allah, louange à Allah, il n'y a de dieu qu'Allah, et Allah est plus grand », car « Gloire à Allah » est une sanctification, et elle est réelle à Son sujet, puisque la sainteté véritable n'est concevable que pour Lui, le Très-Haut. Ta parole « Louange à Allah » suggère que tous les bienfaits Lui sont rapportés, et cela est réel, puisqu'Il est le Seul à accomplir tous les actes, d'une exclusivité réelle, sans interprétation ; et Il est — béni et exalté soit-Il — le Seul à mériter la louange, puisque nul n'a la moindre part avec Lui dans Son acte, de même que la plume n'a aucune part avec le scribe dans le mérite de l'éloge lorsque l'écriture est belle.

Sache que tout autre que Lui de qui tu vois venir un bienfait, le Très-Haut l'a assujetti comme la plume. Voilà un exemple qui t'indique qu'Il est le Seul à mériter la louange. Quant à ta parole : « Il n'y a de dieu qu'Allah », tu as su qu'elle est le *tawhîd* véritable. Et ta parole : « Allah est plus grand » ne signifie pas qu'Il est plus grand qu'autre chose, puisqu'il n'est rien d'autre avec Lui — Gloire à Lui — dont on puisse dire qu'Il est plus grand que lui ; bien au contraire, tout ce qui est autre que Lui est une lumière parmi les lumières de Sa puissance. Or la lumière du soleil n'est pas au rang de la concomitance avec le soleil pour qu'on puisse dire qu'il est plus grand qu'elle ; elle est au rang de la dépendance. Son sens est plutôt qu'Il — à Lui la puissance et la gloire — est trop grand pour être atteint par les sens, ou pour que Sa majesté soit saisie par l'intellect (*ʿaql*) et l'analogie ; bien plus, trop grand pour qu'un autre que Lui saisisse le fond de Sa majesté ; bien plus, trop grand pour qu'un autre que Lui Le connaisse, car nul ne connaît Allah — béni et exalté soit-Il — sinon Allah. Le terme ultime de la connaissance de Ses serviteurs est qu'ils sachent qu'il leur est impossible de Le connaître véritablement. Et cela même, nul ne le connaît pleinement sinon un prophète ou un véridique : le Prophète l'exprime en disant : « Je ne saurais dénombrer les louanges qui Te reviennent ; Tu es tel que Tu T'es loué Toi-même » ; et le véridique dit : « L'incapacité de saisir la perception est perception ».

Si tu aspires à un approfondissement de ce sens et que tu trouves étrange ma parole : « Nul ne connaît Allah sinon Allah », recherche-en la connaissance véritable, par la démonstration, dans le livre *Al-Maqsad al-asnâ fî maʿânî asmâ' Allâh al-husnâ* (Le But suprême, sur les sens des plus beaux noms d'Allah). Pour l'instant, cette mesure d'allusions aux secrets du *dhikr* et au mérite de certaines évocations te suffit.

### Septième principe : la recherche du licite

Allah — Gloire à Lui, le Très-Haut — a dit : « Mangez des choses bonnes et faites le bien » [Al-Mu'minûn : 51]. Or l'illicite est mauvais et n'est pas bon ; Il — à Lui la puissance et la gloire — a donc associé le fait de manger les choses bonnes aux actes d'adoration. Le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) a dit : « La recherche du licite est une obligation pour tout musulman après l'obligation », c'est-à-dire après l'obligation de la foi et de la prière. Il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Celui qui mange du licite pendant quarante jours, Allah illumine son cœur et fait jaillir de son cœur sur sa langue les sources de la sagesse », et dans une autre version : « Allah lui inspire le renoncement à ce bas-monde ». Il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Allah a un ange au-dessus de Jérusalem (Bayt al-Maqdis) qui proclame chaque nuit : Celui qui mange de l'illicite, il ne sera accepté de lui ni *sarf* ni *ʿadl* » ; le *sarf* est l'acte surérogatoire et le *ʿadl* l'obligation. Il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Celui qui achète un vêtement pour dix dirhams, dont un dirham illicite entre dans le prix, Allah n'accepte pas sa prière tant qu'il en porte quelque chose ». ʿAbd Allâh ibn ʿUmar (qu'Allah l'agrée) a dit : « Même si vous priiez jusqu'à devenir courbés comme des arcs, et jeûniez jusqu'à devenir minces comme des cordes d'arc, Allah ne l'accepterait de vous qu'accompagné d'un scrupule qui vous retient ». Et l'on a dit : « L'adoration accompagnée de la consommation de l'illicite est comme une construction sur du fumier[^36] ».

#### Section

Sache que la pureté de la nourriture possède une propriété considérable pour purifier le cœur, l'illuminer et renforcer sa disposition à recevoir les lumières de la *maʿrifa* (connaissance) ; il y a là un secret que ce livre ne peut supporter d'exposer. Mais il te faut comprendre que les degrés du *wara'* (scrupule pieux) sont au nombre de quatre :

**Premier degré :** c'est celui dont la transgression fait encourir la qualification de pervers[^37], dont l'abandon fait disparaître l'honorabilité (*ʿadâla*), et qui porte sur ce que l'avis juridique des juristes déclare illicite.

**Deuxième :** le scrupule des vertueux ; c'est se garder de ce qui est susceptible d'être illicite, même si le mufti le déclare licite en se fondant sur l'apparence ; c'est celui au sujet duquel le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Laisse ce qui te fait douter pour ce qui ne te fait pas douter ».

**Troisième :** le scrupule de la certitude ; le Prophète (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Le serviteur n'atteint le degré des gens pieux que lorsqu'il délaisse ce en quoi il n'y a pas de mal, par précaution et par crainte de ce en quoi il y a du mal ». ʿUmar (qu'Allah l'agrée) a dit : « Nous délaissions les neuf dixièmes du licite par crainte de tomber dans l'illicite ». C'est en vertu de ce principe que, lorsque l'un d'eux avait droit à cent dirhams, il se contentait de quatre-vingt-dix-neuf et laissait le dernier comme barrière entre lui et le Feu, de crainte de prendre davantage ; et l'un d'eux prenait ce qu'il prenait avec un grain en moins et donnait ce qu'il donnait avec un grain en plus. C'est pourquoi ʿUmar ibn ʿAbd al-ʿAzîz (qu'Allah lui fasse miséricorde) se boucha le nez, par précaution, contre l'odeur du musc destiné au Trésor public que l'on pesait devant lui, et dit : « En tire-t-on profit autrement que par son odeur ? ». Relève aussi de ce degré le fait de se garder de la parure et des mets que l'on désire, de crainte que l'âme ne prenne le dessus et ne l'entraîne vers les désirs interdits. Relève encore de ce degré le fait de s'abstenir de regarder le faste des gens de ce bas-monde, car cela éveille les mobiles du désir du bas-monde ; c'est pourquoi Allah le Très-Haut a dit : « Et ne tends pas les yeux vers ce dont Nous avons fait jouir certains couples d'entre eux, éclat de la vie d'ici-bas » [Tâ-Hâ : 131]. C'est pourquoi ʿÎsâ (Jésus) fils de Maryam (paix sur lui) a dit : « Ne regardez pas les biens des gens de ce bas-monde, car l'éclat de leurs biens emporte la douceur de votre foi ». Et c'est pourquoi les Anciens ont dit : « Celui dont le vêtement est fin, sa religion est mince ». Le licite pur et bon est donc tout licite exempt d'une telle crainte et en lequel elle ne se trouve pas.

> **Passage douteux** — Lu « anfahu » (il se boucha le nez) sur l’image ; l’OCR donnait un autre mot.

**Quatrième :** le scrupule des véridiques ; c'est se garder de tout ce dont la consommation ne vise pas à se fortifier pour l'obéissance à Allah le Très-Haut, dès lors qu'une désobéissance a pu s'introduire dans certaines de ses causes. On rapporte ainsi que Dhû n-Nûn al-Misrî était emprisonné et affamé ; une femme vertueuse lui envoya, de son bien pur, de la nourriture par la main du geôlier ; il n'en mangea pas et s'excusa en disant : « Elle m'est parvenue sur le plateau d'un injuste », c'est-à-dire la main du geôlier. On rapporte de même que Bishr al-Hâfî ne buvait pas l'eau des canaux creusés par les sultans. L'un d'eux éteignit une lampe que son serviteur avait allumée [à un feu pris] dans la maison d'un injuste. Un autre prit un remède, et sa femme lui conseilla de marcher et d'aller et venir ; il dit : « C'est une marche dont je ne connais pas la raison, et je me demande des comptes sur tous mes mouvements ». Tel est le rang de gens qui se sont acquittés de la parole du Très-Haut : « Dis : Allah ! Puis laisse-les s'amuser dans leurs vaines discussions » [Al-Anʿâm : 91] ; ils ont considéré comme illicite tout ce qui n'était pas pour Allah le Très-Haut. Mais ce n'est pas là ton nid[^38], ni le nid de celui qui te conseille ; passe donc ton chemin, et efforce-toi de t'en tenir au scrupule des gens honorables, celui que prescrivent les juristes.

Certes, il convient que tu y ajoutes deux choses. La première est de te garder des points où ils s'abusent, et de ne pas prêter attention à leur parole : « Celui qui, à la fin de l'année, fait donation de ses biens à son épouse, puis lui demande en donation les biens de celle-ci, l'aumône légale (*zakât*) tombe pour l'un et pour l'autre ». Car s'ils entendent par là que le sultan ne leur réclame pas la *zakât*, puisque son regard ne vise que la propriété apparente, c'est vrai ; or le niveau des juristes et de leurs avis consiste à énoncer ce qui se rapporte aux apparences : ils jugent ainsi de l'acquittement de la *zakât* lorsque la réclamation du percepteur tombe, et ils jugent de la validité de la prière lorsque, par l'accomplissement de la forme de la prière, il devient interdit au sultan d'appliquer la peine de mort[^39] ; car ils n'ont entre les mains, en fait de lois, que la loi qu'emploie le sultan dans le gouvernement, afin que soit ordonnée la vie d'ici-bas, laquelle est une étape parmi les étapes du chemin, comme on l'a vu.

> **Passage douteux** — Phrase que l’éditeur juge lui-même mal assurée (voir sa note) ; traduite au plus près.

Quant à toi, si tu considères ce qui te sera profitable demain auprès du Tyran des tyrans et du Sultan des sultans, ne prête pas attention à cela, et sache que la finalité de la *zakât* est de supprimer le vice de l'avarice (*bukhl*), car il est cause de perdition, comme l'a dit le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) : « Trois choses mènent à la perdition : une ladrerie à laquelle on obéit, une passion que l'on suit et l'admiration de l'homme pour lui-même ». Or la donation des biens soumis à la *zakât* afin d'écarter la *zakât* rend la ladrerie obéie, puisqu'elle devient obéie dès lors qu'on répond à ce qu'elle exige, alors qu'auparavant elle n'était pas obéie. Comment donc cela pourrait-il être salvateur ?

De même, celui qui se conduit mal envers son épouse jusqu'à ce qu'elle renonce en sa faveur à sa dot : la dot ne lui est pas licite entre lui et Allah — à Lui la puissance et la gloire —, même si le juriste rend l'avis que la dot est éteinte et la renonciation valide ; car Allah le Très-Haut a dit : « Si elles vous en abandonnent de bon gré quelque chose, mangez-le avec plaisir et profit » ; or ce n'est pas là le bon gré de l'âme, mais le bon gré du cœur ; et le juriste ne distingue pas entre les deux choses, car sa préoccupation est seulement de trancher les litiges apparents, sans plus.

La saignée par ventouses et l'absorption d'un remède répugnant ne sont pas agréées par l'âme, mais elles le sont par le cœur ; de même tout ce que la nature refuse et que l'intellect veut pour le bien du corps à terme. C'est là un vaste chapitre, dont le principe est que tu ne tiennes pour licite le bien d'autrui qu'avec un consentement absolu et pur.

Il convient aussi que tu ne te nourrisses pas de la mendicité ; et si tu demandes, garde-toi de demander en public, car il se peut que l'on donne par pudeur, et cela ne s'accompagne pas du consentement : celui qui éprouve de la pudeur préfère la douleur de se défaire de son bien à la douleur de la honte. Or il n'y a pas de différence entre prendre le bien de quelqu'un en frappant son extérieur avec le fouet, et le prendre en frappant son intérieur avec le fouet de la pudeur : dans les deux cas, c'est une extorsion. Garde-toi également qu'on ne te donne en raison de la religion, c'est-à-dire qu'on te donne parce qu'on te croit scrupuleux et pieux, de sorte que tu manges grâce à la religion ; car la condition pour que ce soit licite est qu'il n'y ait pas en ton for intérieur quelque chose qui, si le donateur en prenait connaissance, le ferait s'abstenir de donner. Il n'y a pas de différence entre celui qui prend au nom du soufisme et de la piété sans en être intérieurement revêtu, et celui qui prétend être un descendant de ʿAlî afin qu'on lui donne, alors qu'il ment. Tout cela est illicite aux yeux des gens doués de *basîra* (clairvoyance intérieure), même si le juriste le déclare licite en se fondant sur l'apparence.

**La seconde chose :** que tu consultes ton cœur, même si on t'a donné un avis juridique, car le péché est ce qui ronge les cœurs ; ce qui te nuit, c'est ce qui trouble ton cœur. C'est pourquoi le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Consulte ton cœur, même si on t'a donné un avis, et encore un avis ». Ce secret est long à exposer ; mais sache, en somme, que ce qui est à craindre dans l'illicite, c'est l'obscurcissement du cœur, et ce qui est recherché dans le licite, c'est son illumination ; or cela découle de ta conviction, non de l'objet même de la conviction.

> **Passage douteux** — Hadith imprimé avec une répétition (« même s’ils te donnent avis, et te donnent avis ») ; gardé tel quel.

Ainsi, celui qui a des rapports avec une femme en la croyant étrangère, alors qu'elle se révèle être son épouse, l'obscurcissement du cœur se produit ; et s'il a des rapports avec une étrangère en pensant qu'elle est son épouse, il ne se produit pas. Il en va de même des impuretés et des puretés, qui agissent sur l'illumination du cœur par ton impression et ta conviction : il ne t'a pas été ordonné de prier alors que ton vêtement est pur, mais de prier alors que tu crois qu'il est pur. Le sentiment de la pureté agit sur le rayonnement du cœur, même s'il n'est pas conforme à la réalité. C'est pourquoi nous disons que celui qui a prié puis s'est souvenu qu'il portait une impureté n'a pas à refaire sa prière, selon l'avis le plus juste ; car le Prophète (paix et bénédictions sur lui) ôta ses sandales au cours de sa prière lorsque Jibrîl (paix sur lui) l'informa qu'elles étaient souillées, et il la poursuivit. C'est aussi pourquoi l'on est sévère envers le scrupuleux obsessionnel : tant que son cœur n'est pas apaisé par la conviction de la pureté, il lui incombe d'examiner minutieusement et de recommencer. Ce sont des gens qui ont été sévères envers eux-mêmes, si bien qu'Allah a été sévère envers eux, et ils ont péri par leur minutie, comme l'a dit le Prophète (paix sur lui) : « Ont péri ceux qui se montrent excessifs »[^40]. Il en va de même pour le licite : tu es tenu, dans ton adoration, par ce sur quoi ton cœur s'apaise, non par ce que déclare le mufti. Consulte donc ton cœur.

#### Section

Garde-toi d'être sévère envers toi-même au point de dire : « Les biens de ce bas-monde sont tous illicites ; les mains injustes[^41] et les transactions viciées les ont souillés ; je me contenterai donc d'herbe comme un ermite », ou bien : « Je prendrai de tout largement, sans distinguer entre licite et illicite ». Sache plutôt avec certitude que le licite est évident[^42], que l'illicite est évident, et qu'entre les deux il y a des choses ambiguës.

Il en était ainsi à l'époque du Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui), et il en sera ainsi à jamais. Tire donc parti du secret que nous avons mentionné : tu n'es pas tenu, dans ton adoration, par ce qui est licite en soi, mais par ce qui est licite selon ta conviction, sans que tu connaisses de cause apparente de son interdiction. Le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) a fait ses ablutions à partir de l'outre[^43] d'un associateur, et ʿUmar (qu'Allah l'agrée) a fait ses ablutions à partir de la jarre d'une chrétienne ; et s'ils avaient eu soif, ils en auraient bu ; or boire de l'eau impure est illicite ; mais ils s'en sont tenus à la certitude de la pureté et ne l'ont pas abandonnée pour une impureté simplement imaginée.

De même, tout bien que tu trouves entre les mains d'un homme dont tu ignores la condition, il t'est permis de lui acheter et de manger de son hospitalité, par bonne opinion envers le musulman ; car le principe est que ce qui est entre ses mains est licite. Et ce que tu trouves entre les mains d'un homme que tu connais pour sa vertu, il est d'autant plus légitime de le croire licite. Certes, il faut se méfier de ce que tu trouves entre les mains d'un sultan injuste, ou d'un homme que tu connais pour pratiquer l'usure ou vendre du vin : il faut s'en méfier jusqu'à ce que tu t'informes, que tu examines minutieusement et que tu saches d'où cela lui est venu. Si la provenance t'en apparaît et qu'elle est licite, il t'est permis de le prendre ; sinon, non. On se fonde donc sur l'indice apparent, à savoir l'indice de sa condition. Cela, lorsque la plupart de ses biens sont ainsi ; mais si la plupart sont licites, il t'est permis d'en manger, et si tu t'en abstiens, c'est là du scrupule. Ainsi, l'un des mandataires d'Ibn al-Mubârak lui écrivit de Bassora pour l'interroger sur le fait de commercer avec un homme qui commerçait avec le sultan ; il répondit : « S'il ne commerce qu'avec le sultan, ne commerce pas avec lui ; et s'il commerce aussi avec d'autres, commerce avec lui ».

En somme, les gens, à ton égard, se répartissent en six catégories. La première : celui qui t'est inconnu ; mange donc de son bien, car la précaution n'est pas obligatoire, elle relève du pur *waraʿ* (scrupule pieux). La deuxième : celui que tu connais pour sa probité ; mange donc de ce qu'il te donne et n'en fais pas scrupule, car le scrupule à son égard est une obsession ; et s'il conduit à blesser et à froisser, il devient désobéissance et chose illicite, à cause du tort qu'il cause et de la mauvaise opinion qu'il implique envers l'homme vertueux. La troisième : celui que tu connais pour son injustice et sa pratique de l'usure, au point que tu sais que tout son bien, ou la plus grande partie, est illicite, comme les sultans injustes et d'autres ; leur bien est illicite. La quatrième : que tu saches que la plupart de ses biens sont licites, mais qu'ils ne sont pas exempts d'illicite, comme un homme qui possède un commerce et un héritage tout en étant au service du sultan ; il t'est permis alors de t'en tenir à ce qui prédomine, mais s'en abstenir relève du scrupule qui importe. La cinquième : qu'il te soit inconnu, mais que tu voies sur lui un signe d'injustice, comme le caftan, le bonnet et l'allure des oppresseurs ; c'est là un signe manifeste qui impose la prudence : ne mange donc pas de son bien avant de t'être informé. La sixième : que tu voies sur lui un signe de perversité, non un signe d'injustice, comme une moustache longue et une chevelure taillée par touffes[^44], ou que tu l'aies vu insulter autrui ou regarder une femme ; si tu lui connais un bien hérité ou un commerce, son bien n'en devient pas illicite pour autant ; et si sa situation t'est inconnue, il y a là un risque, car le signe de perversité est un indice plus faible que le signe d'injustice. Mais l'avis le plus apparent selon moi est que son bien n'est pas illicite, car la possession apparente et l'islam indiquent la propriété de façon plus manifeste que ces signes n'indiquent l'interdiction ; et cet indice n'est pas plus fort que celui que le christianisme et le mazdéisme fournissent quant à l'impureté de l'eau, et pourtant ni l'Envoyé d'Allah (paix et bénédictions sur lui) ni ʿUmar (qu'Allah l'agrée) n'en ont tenu compte.

Quant au signe d'injustice, il ressemble[^45] au cas où nous verrions une gazelle uriner dans de l'eau, puis trouverions cette eau altérée : il se peut que ce soit dû à sa longue stagnation, et il se peut que ce soit dû à l'urine ; il faut alors l'éviter, en l'imputant à la cause apparente. Puis, au-delà de tout cela, il doit consulter son cœur : s'il trouve en son cœur une gêne[^46], qu'il s'en écarte, car le péché est ce qui gêne les cœurs et démange les poitrines. Mais il y a ici un point subtil[^47] qui échappe aux gens de scrupule : là où l'abstention procède du scrupule ou d'une gêne intérieure, il n'est pas permis de s'abstenir ni de questionner d'une manière qui blesse. Ainsi, lorsqu'un inconnu te présente de la nourriture, si tu lui demandes d'où elle vient, il se sentira froissé et blessé ; or blesser est illicite, et la mauvaise opinion est illicite. Si tu interroges un autre à son sujet de manière qu'il le sache, la blessure n'en sera que plus grande. Et si tu interroges de manière qu'il l'ignore, tu as espionné et pensé du mal, et certaines suppositions sont un péché ; tu as en outre fait peu de cas de la *ghayba* (médisance) et du soupçon ; or tout cela est illicite, tandis que délaisser le scrupule n'est pas illicite. Il ne te reste donc qu'à t'abstenir avec délicatesse ; et si cela n'est possible qu'en blessant, il te faut manger, car la bonne disposition du cœur du musulman et sa préservation de toute blessure importent davantage que le scrupule. Garde-toi donc d'être de ces lecteurs du Coran abusés qui ne saisissent pas les subtilités du scrupule.

Sache que l'Envoyé d'Allah (paix et bénédictions sur lui) mangea de l'aumône faite à Burayra sans s'enquérir de celui qui l'avait donnée. On apportait à l'Envoyé d'Allah (paix et bénédictions sur lui) des présents ; il les acceptait sans poser de questions. Certes, au début de son arrivée à Médine, il demandait au sujet de ce qu'on lui apportait si c'était une aumône ou un présent, car cela ne comportait aucune blessure, et parce que les circonstances rendaient alors l'aumône et le présent également possibles. Il (paix et bénédictions sur lui) était invité à des repas d'hospitalité ; il répondait à l'invitation sans questionner, et l'on ne rapporte de lui de question que rarement, en cas de doute. Si tu dis : « Si de la nourriture illicite se trouve dans un marché, peut-on acheter dans ce marché ? », je réponds : si tu as la certitude que l'illicite y est majoritaire, n'achète qu'après t'être informé ; et si tu sais que l'illicite y est abondant sans être majoritaire, il t'est permis d'acheter, et s'informer relève du scrupule. L'Envoyé d'Allah (paix et bénédictions sur lui) et ses Compagnons (que l'agrément d'Allah le Très-Haut soit sur eux tous) achetaient, lors de leurs voyages, sur les marchés, tout en sachant qu'il s'y trouvait des usuriers, des spoliateurs et des gens coupables de fraude[^48] sur le butin, et ils ne renonçaient pas pour autant à traiter avec eux. Ce chapitre exige un long exposé : si tu le désires, consulte le livre du Licite et de l'illicite parmi les livres de l'*Ihyâ' ʿulûm ad-dîn* (Revivification des sciences de la religion), afin de constater, en le lisant, que rien de semblable n'a été composé dans sa discipline pour la rigueur, la richesse et l'embrassement de tous les détails.

### Huitième principe : s'acquitter des droits des musulmans et bien les fréquenter

C'est l'un des piliers de la religion, puisque la religion signifie le voyage vers Allah le Très-Haut ; et parmi les piliers du voyage figure la bonne compagnie avec les voyageurs aux étapes du chemin. Or les créatures sont toutes des voyageurs : la vie les emporte comme le navire emporte ses passagers. Sache que l'homme, ici-bas, est soit seul, soit avec ses proches — famille, enfants, parents et voisins —, soit avec l'ensemble des créatures : ce sont donc trois états. Et il lui incombe, dans chacun de ces états, de bien tenir compagnie et de s'acquitter des droits.

#### Premier état

Qu'il soit seul. Qu'il sache qu'il est à lui seul un monde, et que son intérieur renferme des catégories de créatures aux natures et aux caractères divers : s'il ne leur tient pas bonne compagnie et ne s'acquitte pas de leurs droits, il périt. Les catégories des armées intérieures sont nombreuses : « Nul ne connaît les armées de ton Seigneur hormis Lui » [Al-Muddaththir : 31]. Nous en avons étudié une partie en détail dans le livre des Merveilles du cœur.

Évoquons maintenant les émirs et les chefs de ces armées. Nous disons : il y a en toi une *shahwa* (passion, désir) par laquelle tu attires à toi ce qui est utile, une *ghadab* (colère) par laquelle tu repousses de toi ce qui est nuisible, et un *ʿaql* (intellect) par lequel tu gouvernes les affaires et prends soin de tes sujets. Ainsi, au regard de ta colère, tu es un chien ; au regard de ton désir, une bête — le cheval par exemple — ; et au regard de ton intellect, un ange. Il t'est ordonné d'être juste entre eux, de t'acquitter de leurs droits et de recourir à leur aide, afin de conquérir par leur concours la félicité éternelle. Si tu dresses[^49] le cheval, éduques le chien et les assujettis à l'ange, il te sera facile d'obtenir ce que tu cherches ; mais si tu asservis l'intellect à l'invention de ruses pour satisfaire ce que réclament le chien par sa colère et son obstination[^50], et le cheval par son avidité et sa voracité, tu côtoies la perdition, loin d'atteindre l'objet de ta quête, et tu deviens renversé, débauché, injuste ; car l'injustice consiste à placer une chose ailleurs qu'à sa place. Si tu voyais un homme à qui l'on a soumis un ange, un chien et un porc, et qu'il ne cessait de contraindre l'ange à se prosterner devant le porc et le chien, ne le jugerais-tu pas injuste et digne de malédiction ? Si ton état t'était dévoilé pendant ton sommeil, ou lors de ton extinction à toi-même — comme nous l'avons décrit à propos de l'absorption en Allah —, tu verrais que quiconque obéit à son désir et à sa colère se prosterne devant un chien et un porc, car le chien n'est pas chien par sa forme, mais par sa réalité intérieure. Et c'est ainsi que tu te verras après la mort ; car dans le monde de l'au-delà, les réalités entraînent les formes au lieu de les suivre : chaque chose y prend une forme correspondant à sa réalité. Les orgueilleux seront donc ressuscités sous la petitesse des fourmis[^51], piétinés par quiconque va et vient, tandis que les humbles seront honorés. Quant à ce monde-ci, c'est le monde du travestissement[^52] : la réalité du porc et du chien peut y être déposée sous une forme humaine. Ne t'y laisse donc pas tromper, car cela sera dévoilé le Jour où les secrets seront éprouvés[^53]. Il t'incombe donc de bien tenir compagnie à tes trois compagnons : brise la fougue[^54] du désir par la force de la colère, et tempère l'excès de la colère par la ruse du désir, en lâchant l'un sur l'autre ; c'est là un moyen très efficace pour les redresser, jusqu'à ce qu'ils se soumettent à l'intellect et à la Loi. L'intellect les emploie alors de manière à en tirer profit, comme le chasseur emploie le cheval et le chien quand il en a besoin et les laisse au repos quand il s'en passe. L'explication de cette discipline et de cette chasse est longue ; nous l'avons exposée dans le livre de la Discipline de l'âme.

#### Deuxième état

Ta compagnie avec l'ensemble des créatures. Le moindre degré de la bonne compagnie est de s'abstenir de leur nuire ; l'Envoyé d'Allah (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Le musulman est celui dont les musulmans sont à l'abri de la langue et de la main. » Au-dessus de cela, tu leur es utile et leur fais du bien ; le Prophète (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Les créatures sont toutes la famille d'Allah, et les plus aimées d'Allah sont les plus utiles à Sa famille. » Au-dessus encore, tu supportes leurs torts et leur fais malgré cela du bien : c'est le degré des véridiques ; l'Envoyé d'Allah (paix et bénédictions sur lui) a dit à ʿAlî (qu'Allah l'agrée) : « Si tu veux devancer les véridiques, renoue avec qui rompt avec toi, donne à qui te prive et pardonne à qui te fait du tort. » Voilà l'essentiel de la question.

Le détail de ces réalités est abondant ; nous nous limiterons, parmi elles, à vingt devoirs. Parmi eux : n'aimer pour les gens que ce que tu aimes pour toi-même. Il a dit (paix sur lui) : « Celui à qui il plaît d'être écarté du Feu, que sa mort le surprenne attestant qu'il n'y a de divinité qu'Allah et que Muhammad est l'Envoyé d'Allah, et qu'il agisse envers les gens comme il aime qu'on agisse envers lui. »

Parmi eux : être humble envers chacun et ne pas s'enorgueillir devant lui, car Allah n'aime pas l'arrogant plein de gloriole ; et si un autre se montre orgueilleux envers lui, qu'il le supporte. Allah le Très-Haut a dit : « Accepte ce qui vient aisément, ordonne le convenable et détourne-toi des ignorants » [Al-Aʿrâf : 199].

Parmi eux : vénérer les anciens et faire miséricorde aux enfants. Il a dit (paix sur lui) : « N'est pas des nôtres celui qui n'a pas pitié de nos petits et ne vénère pas nos aînés. » Il a dit (paix sur lui) : « Honorer le musulman aux cheveux blancs fait partie de la glorification d'Allah le Très-Haut. » Et il a dit (paix et bénédictions sur lui) : « Nul jeune homme ne vénère un vieillard en raison de son âge sans qu'Allah ne lui destine, en sa vieillesse, quelqu'un qui le vénère. » Cela lui annonce une longue vie en plus de la récompense.

> **Passage douteux** — Lu « qayyada » sur l’image ; l’OCR donnait « fayyada ».

Parmi eux : être, avec toutes les créatures, avenant et le visage épanoui. Il a dit (paix et bénédictions sur lui) : « Savez-vous à qui le Feu est interdit ? » Ils dirent : « Allah et Son Envoyé savent mieux. » Il dit : « À l'homme accommodant, doux, facile et accessible. » Et il a dit (paix et bénédictions sur lui) : « Allah aime l'homme facile au visage épanoui. »

Parmi eux : réconcilier les musulmans entre eux, fût-ce en exagérant et en ajoutant dans les paroles. Il a dit (paix et bénédictions sur lui) : « N'est pas menteur celui qui réconcilie deux personnes et dit du bien ou rapporte du bien. » Et il a dit (paix et bénédictions sur lui) : « Ne vous informerai-je pas de ce qui est meilleur que les degrés de la veille, de la prière et de l'aumône ? » Ils dirent : « Si, ô Envoyé d'Allah. » Il dit : « La réconciliation entre les gens ; et la discorde entre les gens est ce qui rase. »

Parmi eux : ne pas écouter ce que les gens rapportent les uns contre les autres, et ne pas rapporter à certains ce que l'on entend des autres. Il a dit (paix et bénédictions sur lui) : « Le colporteur[^55] n'entrera pas au Paradis. » Et l'on a dit : « Qui colporte auprès de toi colportera contre toi. »

> **Passage douteux** — Lu « qattât » (colporteur de médisances) sur l’image ; l’OCR donnait « qannât ».

Parmi eux : ne pas prolonger la brouille, en cas de froid, au-delà de trois jours. Il a dit (paix et bénédictions sur lui) : « Il n'est pas permis à un musulman de délaisser son frère plus de trois jours. » Et il a dit (paix et bénédictions sur lui) : « Quiconque pardonne à un musulman son faux pas, Allah le Très-Haut lui pardonnera son faux pas le Jour de la Résurrection. »

Parmi eux : faire du bien à chacun, qu'il en soit digne ou non. Il a dit (paix et bénédictions sur lui) : « Fais le bien à qui en est digne et à qui n'en est pas digne : si tu n'atteins pas celui qui en est digne, toi, tu en es digne. »

Parmi eux : fréquenter[^56] chaque catégorie de gens selon leurs mœurs, et ne pas attendre de l'ignorant et du sot ce que tu attends du savant scrupuleux. Dâwûd (David) (paix sur lui) a dit : « Mon Dieu, comment puis-je être aimé des gens tout en restant sauf dans ce qui est entre moi et Toi ? » Allah (Gloire à Lui) lui révéla : « Fréquente les gens d'ici-bas selon les mœurs d'ici-bas, et fréquente les gens de l'au-delà selon les mœurs de l'au-delà. »

Parmi eux : accorder aux gens le rang qui leur revient, et honorer davantage celui qui a un rang, même si ce rang est de ce bas-monde ; car l'Envoyé d'Allah (paix et bénédictions sur lui) étendit son manteau pour l'un d'eux et dit : « Lorsque vient à vous le notable d'un peuple, honorez-le. »

Parmi eux : couvrir les défauts des musulmans. Il a dit (paix et bénédictions sur lui) : « Nul ne voit chez son frère un défaut et le couvre sans entrer au Paradis. » Et il a dit (paix et bénédictions sur lui) : « Ô vous qui avez cru par la langue sans que la foi ne soit entrée dans votre cœur ! Ne médisez pas des musulmans et ne traquez pas leurs défauts, car quiconque traque le défaut de son frère musulman, Allah traquera son défaut ; et celui dont Allah traque le défaut, Il le déshonore, fût-il au fond de sa maison. »

Parmi eux : éviter les situations qui prêtent au soupçon, afin de préserver le cœur des gens de la mauvaise opinion et leur langue de la médisance. L'Envoyé d'Allah (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Évitez les situations qui prêtent au soupçon. » L'Envoyé d'Allah (paix et bénédictions sur lui) parlait un jour avec l'une de ses épouses ; un homme passa près de lui et le salua. Quand il fut passé, il l'appela et dit : « Ô un tel, c'est mon épouse Safiyya. » L'homme dit : « Ô Envoyé d'Allah, si j'avais à soupçonner quelqu'un, ce ne serait pas toi. » Il dit : « Le diable circule dans le fils d'Adam comme circule le sang. »

Parmi eux : s'employer à satisfaire les besoins des musulmans, fût-ce par une intercession. Il a dit (paix et bénédictions sur lui) : « Intercédez auprès de moi, vous serez récompensés ; car je veux une chose et je la diffère afin que vous intercédiez auprès de moi et soyez récompensés. » Il a dit (paix et bénédictions sur lui) : « Quiconque marche pour le besoin de son frère une heure de la nuit ou du jour, qu'il le satisfasse ou non, cela vaut mieux pour lui qu'une retraite pieuse de deux mois. » Et il a dit (paix et bénédictions sur lui) : « Que tu te tiennes une heure aux côtés de ton frère vaut mieux que ta retraite pieuse d'une année. »

Parmi eux : te hâter de saluer tout musulman et de lui serrer la main, afin d'avoir le mérite de l'initiative. L'Envoyé d'Allah (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Lorsque deux musulmans se rencontrent et se serrent la main, soixante-dix miséricordes sont partagées entre eux, dont soixante-neuf pour celui des deux qui est le plus bienveillant. »

Parmi eux : qu'il soutienne son frère en son absence, en défendant son honneur et ses biens. L'Envoyé d'Allah (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Nul ne soutient un musulman en un lieu où son honneur est bafoué et son inviolabilité profanée sans qu'Allah ne le soutienne en un lieu où il aimera être soutenu ; et nul n'abandonne un musulman en un lieu où son inviolabilité est bafouée sans qu'Allah ne l'abandonne en un lieu où il aimera être soutenu. »

Parmi eux : ménager les gens mauvais pour être à l'abri d'eux. ʿÂ'isha (qu'Allah l'agrée) a dit : « Un homme demanda la permission d'entrer chez l'Envoyé d'Allah (paix et bénédictions sur lui), qui dit : "Laissez-le entrer ; quel mauvais membre de sa tribu !" Quand il entra, il lui parla avec douceur, au point que je pensai qu'il avait auprès de lui un rang. Quand il sortit, je l'interrogeai à ce sujet et il dit : "Ô ʿÂ'isha, le pire des gens en rang auprès d'Allah le Jour de la Résurrection est celui que les gens honorent par crainte de sa grossièreté." » Il a dit (paix et bénédictions sur lui) : « Ce par quoi l'homme protège son honneur lui est compté comme aumône. » Et il a dit (paix et bénédictions sur lui) : « Côtoyez les gens par vos actes, et séparez-vous[^57] d'eux par les cœurs. »

Parmi eux : te garder de fréquenter les riches et fréquenter beaucoup les pauvres. Il a dit (paix et bénédictions sur lui) : « Gardez-vous de fréquenter les morts. » On demanda : « Et qui sont-ils ? » Il dit : « Les riches. » Et il a dit (paix et bénédictions sur lui) : « Ô Allah, fais-moi vivre pauvre, fais-moi mourir pauvre et rassemble-moi dans la troupe des pauvres. » Lorsque Sulaymân (Salomon) (paix sur lui) voyait un pauvre dans la mosquée, il s'asseyait auprès de lui et disait : « Un pauvre s'est assis auprès d'un pauvre. » Et Mûsâ (Moïse) (paix sur lui) dit : « Mon Dieu, où dois-je Te chercher ? » Il dit : « Auprès de ceux dont les cœurs sont brisés à cause de Moi. »

Parmi eux : ne fréquenter que celui qui lui apporte un profit dans la religion, ou celui qui en tire profit de lui ; quant aux gens de l'insouciance[^58], qu'il s'en garde. Il a dit (paix et bénédictions sur lui) : « La solitude vaut mieux que le mauvais compagnon, et le bon compagnon vaut mieux que la solitude. » S'il fréquente beaucoup les gens de l'insouciance, chaque séance retranche quelque chose de sa religion. Qu'il suppose donc que chacun d'eux lui prenne, à chaque séance, un fil de son vêtement ou un poil de sa barbe : ne s'en garderait-il pas, de crainte de se retrouver bientôt imberbe et nu ? La prudence pour la religion est plus légitime encore.

Parmi eux : qu'il visite leurs malades, suive leurs convois funèbres, visite leurs tombes, prie pour eux en leur absence, réponde à celui qui éternue[^59], rende justice aux gens contre lui-même et conseille lorsqu'on lui demande conseil, ainsi que d'autres droits au sujet desquels les traditions abondent et pour lesquels nous avons préféré la concision. Leur résumé : que tu fasses à leur égard ce que tu aimes que l'on fasse à ton égard en bienfait, en sollicitude et en abstention de nuire.

#### Troisième état

La compagnie de celui qui se prévaut — outre la commune appartenance à l'islam — d'un lien particulier, comme le voisinage, la parenté ou la possession. Il a dit (paix et bénédictions sur lui) : « Si tu jettes une pierre au chien de ton voisin, tu lui as nui. » Il a dit (paix et bénédictions sur lui) : « Les deux premiers adversaires au Jour de la Résurrection seront deux voisins. » On lui dit (paix et bénédictions sur lui) : « Une telle jeûne le jour et prie la nuit, mais elle nuit à ses voisins. » Il dit : « Elle est en Enfer. » Et il a dit (paix et bénédictions sur lui) : « Savez-vous quel est le droit du voisin ? S'il te demande aide, aide-le ; s'il te demande un prêt, prête-lui ; s'il tombe dans le besoin, sois généreux envers lui ; s'il tombe malade, rends-lui visite ; s'il meurt, suis son convoi funèbre ; s'il lui arrive un bien, félicite-le ; s'il est frappé d'un malheur, console-le ; n'élève pas ta construction au-dessus de la sienne au point de lui masquer le vent, sauf avec sa permission ; si tu achètes des fruits, offre-lui-en, et si tu ne le fais pas, fais-les entrer en secret, et que ton enfant ne sorte pas avec pour en irriter son enfant ; ne l'incommode pas de l'odeur[^60] de ta marmite, à moins de lui en servir. Savez-vous quel est le droit du voisin ? Par Celui qui tient mon âme en Sa main, nul n'atteint le droit du voisin sauf celui à qui Allah fait miséricorde. »

Quant à la parenté, il a dit (paix et bénédictions sur lui) : « Allah — béni et exalté soit-Il — a dit : "Je suis le Tout-Miséricordieux (ar-Rahmân), et voici le lien de parenté (ar-rahim) : Je lui ai tiré un nom de Mon nom ; quiconque le maintient, Je maintiens le lien avec lui, et quiconque le rompt, Je romps avec lui[^61]." » Il a dit (paix et bénédictions sur lui) : « Le maintien des liens de parenté prolonge la vie. » Il a dit (paix et bénédictions sur lui) : « Le parfum du Paradis se sent à une distance de cinq cents ans de marche, mais ne le sentiront ni l'enfant ingrat envers ses parents ni celui qui rompt les liens de parenté. » Il a dit (paix et bénédictions sur lui) : « La piété filiale envers les parents est meilleure que la prière, le jeûne, le pèlerinage, la visite pieuse (*ʿumra*) et le combat dans la voie d'Allah — à Lui la puissance et la gloire. » Il a dit (paix et bénédictions sur lui) : « La piété due par l'enfant à sa mère est double. » Et il a dit (paix et bénédictions sur lui) : « Soyez équitables entre vos enfants dans les dons. »

Quant aux esclaves, il a dit à leur sujet (paix et bénédictions sur lui) : « Craignez Allah au sujet de ceux que possèdent vos mains : nourrissez-les de ce que vous mangez, vêtez-les de ce dont vous vous vêtez, et ne les chargez pas de travaux au-dessus de leurs forces ; car Allah vous les a donnés en propriété, et, s'Il l'avait voulu, c'est à eux qu'Il vous aurait donnés en propriété. » Il a dit (paix et bénédictions sur lui) : « Lorsque l'esclave de l'un de vous lui a préparé un repas, lui épargnant la chaleur et la peine de sa préparation, puis le lui a présenté, qu'il le fasse asseoir et manger avec lui ; ou bien qu'il prenne une bouchée, la trempe[^62] dans la sauce, la lui mette dans la main et lui dise : "Mange ceci." » On lui demanda (paix et bénédictions sur lui) : « Combien de fois devons-nous pardonner à l'esclave en un jour et une nuit ? » Il dit : « Soixante-dix fois. » En somme, le droit de l'esclave est que son maître l'associe à sa nourriture et à son vêtement, ne le charge pas au-delà de ses forces, lui pardonne ses fautes, ne le regarde pas avec orgueil et mépris, et lui enseigne l'essentiel de sa religion.

Quant aux droits de l'épouse, ils vont au-delà de cela, puisqu'il lui est dû, outre l'accomplissement des obligations envers elle, un bon commerce de vie et des paroles aimables. L'Envoyé d'Allah (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Le meilleur d'entre vous est le meilleur envers sa famille, et je suis le meilleur d'entre vous envers ma famille. » Il était (paix et bénédictions sur lui) le plus enjoué des hommes avec ses épouses, et les traditions à ce sujet sont trop nombreuses pour être dénombrées.

#### Section

Parmi les fondements de la religion, en matière de compagnie, figure le fait de prendre des frères en Allah — à Lui la puissance et la gloire. Allah le Très-Haut a dit à l'un de Ses prophètes : « Quant à ton renoncement à ce bas-monde, tu as hâté par lui ton repos ; quant à ton attachement exclusif à Moi, tu as tiré de Moi ta puissance. Mais as-tu pris pour Moi un ami, et as-tu pris pour Moi un ennemi ? »

Et il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Allah dira le Jour de la Résurrection : “Où sont ceux qui s'aimaient pour Ma majesté ? Aujourd'hui, Je les abrite à Mon ombre, alors qu'il n'est d'ombre que Mon ombre.” » Et Allah (Gloire à Lui) révéla à ʿÎsâ (paix sur lui) : « Quand bien même tu M'adorerais de l'adoration des habitants des cieux et de la terre, s'il n'y a pas[^63] d'amour en Allah ni de haine en Allah, cela ne te servirait de rien. » Et il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Autour du Trône se trouvent des chaires de lumière sur lesquelles sont des gens dont le vêtement est de lumière et dont les visages sont de lumière ; ils ne sont ni prophètes ni martyrs, et pourtant les prophètes et les martyrs leur portent une sainte envie. » On dit alors : « Ô Messager d'Allah, décris-les[^64] nous : qui sont-ils ? » Il répondit : « Ceux qui s'aiment en Allah, ceux qui se réunissent en Allah et ceux qui se rendent visite en Allah, à Lui la puissance et la gloire. »

Sache que tout amour qui ne se conçoit pas sans la foi en Allah et au Jour dernier est un amour en Allah ; mais il est de deux degrés. Le premier : que tu aimes une personne pour obtenir d'elle, ici-bas, une part qui te mène à l'au-delà, comme ton amour pour ton maître et ton *shaykh* (guide), voire pour ton élève, grâce à l'enseignement duquel ta science s'accroît, voire pour ton serviteur, qui libère ton cœur du soin de balayer ta maison et de laver ton vêtement afin que, grâce à lui, tu te consacres entièrement à l'obéissance à Allah le Très-Haut, voire pour celui qui dépense pour toi de ses biens, dès lors que ton but en cela est de rendre le cœur disponible pour l'adoration d'Allah, béni et exalté soit-Il. Le second, qui est plus élevé : que tu l'aimes parce qu'il est aimé d'Allah (à Lui la puissance et la gloire) et qu'il aime Allah, même si aucun intérêt ne te lie à lui, ni ici-bas ni dans l'au-delà, qu'il s'agisse de science, d'une aide dans la religion ou d'autre chose ; et c'est là le plus parfait, car l'amour, lorsqu'il domine, s'étend à quiconque a un lien avec l'aimé, au point que l'homme aime celui qui aime son bien-aimé et celui qu'aime son bien-aimé ; bien plus, il distingue le chien qui vit dans la ruelle de son bien-aimé de tous les autres chiens. La propagation[^65] de l'amour est à la mesure de sa domination ; et celui qui aime la rencontre d'Allah ne peut faire autrement que d'aimer Ses serviteurs vertueux, ceux qui ont obtenu Son agrément. Toutefois, cela peut se renforcer au point de le porter à les traiter comme il se traite lui-même, voire à les préférer à lui-même ; et il peut aussi rester en deçà de cela, la place qu'ils occupent auprès de lui se répartissant selon le degré et la force de cet amour. De même, il hait inévitablement celui qui Lui désobéit et contrevient à Son ordre, et l'effet en apparaît dans le fait qu'il l'évite, qu'il rompt avec lui et qu'il fronce les sourcils en le voyant. C'est pourquoi il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Ne permets pas qu'un pervers m'accorde un bienfait, de sorte que mon cœur l'aime », de crainte que cela n'entame la haine en Allah. En somme, celui qui ne trouve pas en lui-même l'amour en Allah et la haine en Allah pour ces raisons est faible de foi. Ce sujet comporte des détails et des approfondissements : cherche-les dans le Livre de la compagnie et de la fraternité en Allah le Très-Haut.

### Neuvième principe : commander le convenable et interdire le blâmable

Allah le Très-Haut a dit : « Que soit issue de vous une communauté qui appelle au bien, commande le convenable et interdit le blâmable ; ceux-là sont ceux qui réussiront » [Âl ʿImrân : 104], jusqu'à la fin du verset. Et le Très-Haut a dit : « Les croyants et les croyantes sont alliés les uns des autres » [At-Tawba : 71], jusqu'à la fin du verset. Et le Très-Haut a dit : « Ils ne s'interdisaient pas mutuellement le blâmable qu'ils commettaient ; quelle détestable chose que ce qu'ils faisaient ! » [Al-Mâ'ida : 79]. Abû Bakr as-Siddîq (qu'Allah l'agrée) a dit dans son sermon : « Ô gens, vous récitez ce verset et vous l'interprétez à l'encontre de son interprétation véritable : “Ô vous qui croyez, occupez-vous de vous-mêmes ; celui qui s'égare ne vous nuira pas si vous êtes bien guidés.” Or j'ai entendu le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) dire : “Il n'est pas de gens qui commettent des péchés, alors que se trouve parmi eux quelqu'un capable de les leur réprouver et qui ne le fait pas, sans qu'Allah ne soit sur le point de les englober tous dans un châtiment venant de Lui.” » Et ʿÂ'isha (qu'Allah l'agrée) a dit : le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Les habitants d'une cité furent châtiés, parmi lesquels se trouvaient dix-huit mille personnes dont les œuvres étaient les œuvres des prophètes. » On demanda : « Ô Messager d'Allah, comment cela ? » Il répondit : « Ils ne se mettaient pas en colère pour Allah, à Lui la puissance et la gloire, ne commandaient pas le convenable et n'interdisaient pas le blâmable. »

#### Section

Quiconque est témoin d'un acte blâmable sans le réprouver et garde le silence à son sujet y est associé : celui qui écoute est l'associé de celui qui médit. Cela vaut pour tous les péchés, jusqu'au fait de s'asseoir avec celui qui porte le brocart, met une bague d'or et s'assied sur la soie ; de s'asseoir dans une demeure ou un bain dont les murs portent des images, ou dans lesquels se trouvent des récipients d'or ou d'argent ; de s'asseoir dans une mosquée où les gens prient mal, n'accomplissant pas parfaitement l'inclinaison, la prosternation et la position assise ; ou dans une assemblée d'exhortation où l'on évoque une *bidʿa* (innovation blâmable) ; ou dans une assemblée de controverse ou de dispute où l'on se nuit et l'on s'aliène les uns les autres par la sottise et l'insulte. En somme, celui qui fréquente les gens voit ses péchés se multiplier, fût-il pieux en lui-même, à moins qu'il ne renonce à la complaisance, que le blâme d'aucun blâmeur ne le retienne dans la cause d'Allah et qu'il se consacre à la *hisba*[^66] (exercice de la censure des mœurs) et à l'empêchement du mal. L'obligation ne tombe pour lui que pour l'une de deux raisons. La première : qu'il sache que, s'il réprouve, on ne prêtera pas attention à lui, que l'on ne renoncera pas à l'acte blâmable et qu'on le regardera avec dérision. C'est le cas le plus fréquent pour les actes blâmables que commettent les juristes et ceux qui prétendent être des gens de religion. Il est alors permis de se taire, mais il est recommandé de les réprimander par la langue, pour manifester le signe distinctif de la religion, tant qu'il n'est capable de rien d'autre que de la réprimande verbale ; et il doit quitter cet endroit, car il n'est pas permis d'assister au péché de son plein gré. Ainsi, celui qui s'assied dans une assemblée où l'on boit est un pervers, même s'il ne boit pas ; et celui qui s'assied avec un médisant, avec quelqu'un qui porte la soie ou qui se nourrit d'usure ou d'illicite est un pervers : qu'il se lève donc de sa place.

> **Passage douteux** — Lecture à confirmer : « les actes blâmables que commettent les juristes et ceux qui prétendent être des gens de religion ».

La seconde : qu'il sache qu'il est capable d'empêcher l'acte blâmable, par exemple en voyant une bouteille contenant du vin qu'il jette pour qu'elle se brise, ou en arrachant un instrument de divertissement des mains de quelqu'un pour le frapper contre le sol, mais qu'il sache aussi qu'il sera frappé ou atteint par quelque chose de pénible. Dans ce cas, la *hisba* est recommandée, en vertu de la parole du Très-Haut : « Interdis le blâmable et endure avec patience ce qui t'atteint » [Luqmân : 17], et elle n'est pas obligatoire. Toutefois, le désagrément qui l'atteint comporte de nombreux degrés dont l'examen serait long ; nous les avons exposés dans le Livre de la commanderie du convenable de l'*Ihyâ'* (Revivification des sciences de la religion). En somme, l'obligation ne tombe que par un désagrément touchant son corps, par des coups, ou ses biens, par leur destruction, ou son prestige, par un mépris qui porte atteinte à sa dignité. Quant à la crainte que l'auteur de l'acte blâmable ne lui en garde rancune, la crainte qu'il ne s'en prenne à lui en paroles et ne devienne son ennemi, ou la supposition qu'il ne cherche à l'avenir à lui faire du tort ou à s'interposer entre lui et un surcroît de bien qu'il espère, tout cela n'est que conjectures et considérations faibles qui ne font pas tomber l'obligation.

#### Section

Le pilier de la *hisba* repose sur deux choses :

La première : la douceur, l'aménité et le fait de commencer par l'exhortation par voie de bienveillance, et non par voie de rudesse, de hauteur et d'humiliation, en se prévalant de sa propre vertu. Car cela renforce le motif du péché et pousse le pécheur à la dénégation et à l'outrage. Puis, s'il l'outrage et que celui qui réprouve n'a pas un bon caractère, il se met en colère pour lui-même, délaisse la réprobation pour Allah le Très-Haut et s'occupe d'assouvir sa rancune contre lui ; il devient ainsi lui-même pécheur. Il doit plutôt répugner à exercer la *hisba*, souhaitant que le pécheur renonce à son péché sur la parole d'un autre ; car s'il aime être lui-même celui qui intervient, c'est en raison de l'assurance et du sentiment de grandeur que lui procure, en lui-même, le fait d'exercer la censure. Il (paix sur lui) a dit : « Ne commande le convenable et n'interdit le blâmable que celui qui est doux dans ce qu'il commande et doux dans ce qu'il interdit, patient dans ce qu'il commande et patient dans ce qu'il interdit, instruit de ce qu'il commande et instruit de ce qu'il interdit. » Un prédicateur exhorta al-Ma'mûn (qu'Allah lui fasse miséricorde) avec rudesse ; il lui dit : « Ô homme, sois doux, car Allah le Très-Haut a envoyé quelqu'un de meilleur que toi à quelqu'un de pire que moi, et Il lui a ordonné la douceur. Allah le Très-Haut a dit : “Dites-lui une parole douce ; peut-être se rappellera-t-il ou craindra-t-il” [Tâ-Hâ : 44]. »

Abû Umâma al-Bâhilî (qu'Allah l'agrée) rapporte qu'un jeune garçon vint trouver le Prophète (paix et bénédictions sur lui) et lui dit : « M'autorises-tu la fornication ? » Les gens l'apostrophèrent à grands cris. Le Prophète (paix sur lui) dit : « Laissez-le, laissez-le ! Approche-toi de moi. » Il s'approcha de lui, et le Prophète (paix sur lui) lui dit : « L'aimerais-tu pour ta mère ? » Il répondit : « Non, qu'Allah fasse de moi ta rançon ! » Il (paix sur lui) dit : « De même, les gens ne l'aiment pas pour leurs mères. » Puis il dit : « L'aimerais-tu pour ta fille ? » Il répondit : « Non. » Il dit : « De même, les gens ne l'aiment pas pour leurs filles. » Il lui mentionna ainsi la sœur, la tante paternelle et la tante maternelle, disant chaque fois (paix sur lui) : « De même, les gens ne l'aiment pas. » Puis il posa la main sur sa poitrine et dit : « Ô Allah, purifie son cœur, pardonne son péché et préserve sa chasteté. » Après cela, rien ne lui fut plus odieux que la fornication. Quelqu'un dit à al-Fudayl : « Sufyân ibn ʿUyayna a accepté les présents du sultan. » Il répondit : « Il n'a pris d'eux que moins que son dû. » Puis il s'isola avec lui et lui adressa des reproches avec douceur. Celui-ci lui dit : « Ô Abû ʿAlî, si nous ne sommes pas du nombre des vertueux, du moins aimons-nous les vertueux. »

Le second pilier : que celui qui exerce la censure ait commencé par lui-même, en se corrigeant, et qu'il ait d'abord délaissé ce qu'il interdit. Al-Hasan al-Basrî a dit : « Si tu commandes le convenable, sois parmi les gens celui qui s'y conforme le plus ; sinon, tu périras. » C'est là ce qui est préférable, afin que sa parole soit profitable ; sinon, on se moquera de lui. Mais ce n'est pas une condition : il est permis au pécheur, lui aussi, d'exercer la censure. Anas a dit : « Nous dîmes : “Ô Messager d'Allah, ne devons-nous commander le convenable qu'après l'avoir pratiqué entièrement, et n'interdire le blâmable qu'après nous en être entièrement écartés ?” Il (paix sur lui) répondit : “Non ! Commandez le convenable même si vous ne le pratiquez pas entièrement, et interdisez le blâmable même si vous ne vous en écartez pas entièrement.” » Al-Hasan al-Basrî a dit : « Satan voudrait obtenir de vous cette disposition : que vous ne commandiez le convenable qu'après l'avoir pratiqué entièrement. » Il veut dire que cela conduirait à fermer définitivement la porte de la *hisba*. Car qui donc est préservé des péchés ?

> **Passage douteux** — Quelques mots partiellement masqués par le filigrane du scan, rétablis d’après le contexte.

### Dixième principe : suivre la *sunna*

Sache que la clé du bonheur est de suivre la *sunna* (la voie prophétique) et de prendre modèle sur le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) dans toutes ses entrées et sorties, ses mouvements et ses repos, jusque dans sa manière de manger, de se tenir debout, de dormir et de parler. Je ne dis pas cela seulement de ses bienséances dans les actes d'adoration, car il n'y a aucune raison de négliger les *sunan* (pratiques prophétiques) rapportées à leur sujet ; je le dis au contraire de toutes les affaires de la vie coutumière. C'est ainsi que l'on réalise l'imitation absolue. Allah (Gloire à Lui) a dit : « Dis : “Si vous aimez Allah, suivez-moi ; Allah vous aimera” » [Âl ʿImrân : 31]. Et le Très-Haut a dit : « Ce que le Messager vous donne, prenez-le, et ce qu'il vous interdit, abstenez-vous-en » [Al-Hashr : 7]. Il t'incombe donc de mettre ton pantalon en position assise, de nouer ton turban debout, de commencer par la droite en te chaussant, de manger de ta main droite, de couper tes ongles en commençant par l'index[^67] de la main droite et en terminant par son pouce ; et, pour le pied, de commencer par le petit orteil du pied droit et de terminer par le petit orteil du pied gauche ; et ainsi de suite dans tous tes mouvements et tes repos. Muhammad ibn Aslam ne mangeait pas de pastèque, parce que la manière dont le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) la mangeait ne lui avait pas été transmise. Et l'un d'eux, par distraction, commença à mettre ses chaussons de cuir par le pied gauche ; il expia cela par un *kurr*[^68] de blé. Il ne convient donc pas que tu prennes ces choses à la légère en disant : « Ceci relève de la coutume, il n'y a donc pas de sens à y suivre l'exemple » ; car cela te fermerait une porte immense parmi les portes du bonheur.

#### Section

Peut-être désires-tu maintenant connaître la raison qui incite à suivre l'exemple dans ces actes, et juges-tu invraisemblable qu'il y ait là-dessous une chose importante exigeant une telle sévérité à l'égard de qui s'en écarte. Sache que l'exposé du secret de chacune de ces *sunan* serait long, et ce livre ne peut en contenir l'explication. Mais tu dois comprendre que cela se ramène à trois sortes de secrets :

Le premier secret : nous t'avons signalé en plusieurs endroits le lien qui existe entre le *mulk* (monde de la royauté) et le *malakût* (monde du Royaume invisible), entre les membres et le *qalb* (cœur), et la manière dont le cœur est affecté par l'action des membres. Le cœur est en effet comme un miroir : les réalités des choses ne s'y manifestent que s'il est poli, illuminé et rendu droit. Son polissage consiste à éliminer la souillure des *shahawât* (passions) et l'opacité des caractères blâmables. Son illumination se fait par les lumières du *dhikr* (évocation de Dieu) et de la *maʿrifa* (connaissance) ; et ce qui y aide, c'est l'adoration sincère lorsqu'elle est accomplie selon la perfection du service, conformément à la *sunna*. Quant à sa rectification, elle consiste à observer, dans tous les mouvements des membres, la loi de la justice et de l'équilibre ; car la main n'atteint pas le cœur pour viser à le rectifier et à y produire une disposition équilibrée et saine, exempte de toute déviation ; on n'agit sur le cœur que par l'intermédiaire de la rectification des membres et de leurs mouvements. C'est pourquoi la *dunyâ* (le bas-monde) est le champ de l'*âkhira* (l'au-delà). C'est aussi pourquoi le regret de celui qui meurt avant cette rectification est immense, car la voie de la rectification se ferme avec la mort, le lien du cœur avec les membres étant alors rompu. Chaque fois donc que les mouvements des membres, et même les mouvements des pensées, sont pesés à la balance de la justice, il se produit dans le cœur une disposition juste et harmonieuse, qui le prépare à recevoir les réalités sous le mode de la justesse et de la rectitude, de même qu'un miroir bien plan est apte à refléter les formes fidèlement, sans déformation. Le sens de la justice est de mettre les choses à leur place. Par exemple, les directions sont, disons, au nombre de quatre, et l'une d'elles, la direction de la *qibla*, a été distinguée par l'honneur ; la justice consiste donc à lui faire face dans les états d'évocation, d'adoration et d'ablution, et à s'en détourner au moment de satisfaire ses besoins naturels et de découvrir sa nudité, pour manifester le mérite de ce dont le mérite est manifeste. La droite a sur la gauche une supériorité, le plus souvent en raison de la supériorité de sa force ; la justice consiste donc à la préférer à la gauche et à l'employer pour certaines actions nobles, comme prendre les exemplaires du Coran et la nourriture, et à laisser la gauche pour la purification après les besoins et le maniement des souillures. Couper les ongles, par exemple, pour purifier la main, est une marque d'honneur ; il convient donc de commencer par le plus noble et le plus excellent. Mais il se peut que ton intellect ne parvienne pas, à lui seul, à discerner l'ordre à suivre en cela et la manière de commencer : suis donc la *sunna* et commence par l'index de la main droite, car la main est plus noble que le pied, la droite plus noble que la gauche, et l'index, avec lequel on fait le geste d'attestation dans la formule de l'unicité, plus noble que les autres doigts. Ensuite, tu tournes à partir de la droite de l'index. La main a un dos et une face ; sa face est ce qui se trouve en vis-à-vis. Si tu prends la paume pour face de la main, la droite de l'index se trouve du côté du majeur. Imagine donc les deux mains se faisant face par leurs paumes, et imagine les doigts comme des personnes : tu tournes alors avec les ciseaux depuis l'index jusqu'à terminer par le pouce de la main droite. C'est ainsi qu'a fait le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui).

> **Passage douteux** — Phrase en partie masquée par le filigrane du scan, rétablie d’après l’image.

La sagesse de cela est ce que nous avons mentionné. Lorsque tu t'es habitué à observer la justice jusque dans les moindres mouvements, la justice et la rectitude deviennent une disposition bien ancrée dans ton cœur, et ses formes s'harmonisent ; tu es dès lors préparé à recevoir la forme du bonheur. C'est pourquoi Allah le Très-Haut a dit : « Lorsque Je l'aurai harmonieusement façonné et que J'aurai insufflé en lui de Mon Esprit » [Al-Hijr : 29 ; Sâd : 72]. L'Esprit d'Allah (à Lui la puissance et la gloire) est la clé des portes du bonheur, et il ne fut insufflé qu'après le façonnement harmonieux. Or le sens de ce façonnement se ramène à la rectification. Il y a là un long secret dont l'explication serait longue ; nous voulons seulement faire allusion à son principe. Si tu n'es pas capable d'en comprendre la réalité, l'expérience te sera utile. Regarde comment celui qui s'est habitué à la véracité voit le plus souvent ses songes se réaliser : c'est que la véracité a produit dans son cœur une disposition véridique, qui reçoit pendant le sommeil, avec justesse, les lueurs du monde invisible. Et regarde comment les songes du menteur sont trompeurs, et même ceux du poète, parce qu'il s'est habitué aux imaginations mensongères, si bien que la forme de son cœur s'en est trouvée faussée. Si donc tu veux entrevoir les jardins de la Sainteté, délaisse le péché apparent et caché, délaisse les turpitudes, tant celles qui sont apparentes que celles qui sont cachées, et délaisse le mensonge, même dans le discours intérieur de l'âme.

Le deuxième secret : que tu saches que, parmi les choses qui agissent sur ton corps, certaines n'ont une action intelligible que par une sorte de rapport avec la chaleur, le froid, l'humidité et la sécheresse, comme lorsque tu dis : « Le miel nuit aux tempéraments chauds et profite à celui dont le tempérament est froid. » D'autres ne se saisissent pas par le raisonnement analogique, et on les désigne par le terme de « propriétés spécifiques ». Ces propriétés n'ont pas été découvertes par le raisonnement ; le principe de leur découverte est au contraire une révélation ou une inspiration. Ainsi l'aimant attire le fer, et la scammonée[^69] attire l'humeur jaune (la bile) des profondeurs des veines, non selon l'analogie, mais par une propriété spécifique que l'on a découverte soit par inspiration, soit par expérience. La plupart des propriétés spécifiques ont été connues par inspiration, et la plupart des effets, dans les remèdes et ailleurs, relèvent des propriétés spécifiques. Pour cette raison, sache que les effets des œuvres sur le cœur se divisent en ce dont on comprend le rapport, comme lorsque tu sais que suivre la passion mondaine renforce le lien de l'homme avec ce monde-ci, de sorte qu'il quitte ce monde la tête renversée, le visage tourné vers ce monde-ci, puisque c'est là que se trouve son bien-aimé ; et comme lorsque tu sais que la persévérance dans l'évocation d'Allah le Très-Haut renforce l'*uns* (intimité) avec Allah le Très-Haut et engendre la *mahabba* (amour), si bien que la jouissance qu'on en tire devient immense au moment de quitter ce bas-monde et de se présenter devant Allah (Gloire à Lui) ; car la jouissance est à la mesure de l'amour, et l'amour à la mesure de la connaissance et de l'évocation.

Et parmi les œuvres, il en est qui agissent sur la préparation au bonheur de l'au-delà ou à son malheur par une propriété spécifique qui n'obéit pas à l'analogie et que l'on ne peut découvrir que par la lumière de la prophétie. Lors donc que tu vois le Prophète (paix et bénédictions sur lui) délaisser l'une de deux choses permises pour l'autre et la lui préférer, alors qu'il pouvait faire l'une comme l'autre, sache qu'il a découvert, par la lumière de la prophétie, une propriété spécifique en elle, et qu'elle lui a été dévoilée depuis le monde du *malakût*, comme il (paix et bénédictions sur lui) l'a dit : « Ô gens, Allah m'a ordonné de vous enseigner de ce qu'Il m'a enseigné et de vous éduquer de ce dont Il m'a éduqué. Que nul d'entre vous ne parle beaucoup pendant l'union charnelle, car il en résulte le mutisme de l'enfant ; que nul d'entre vous ne regarde le sexe de sa femme lorsqu'il s'unit à elle, car il en résulte la cécité ; que nul d'entre vous n'embrasse sa femme lorsqu'il s'unit à elle, car il en résulte la surdité de l'enfant ; et que nul d'entre vous ne fixe longuement son regard dans l'eau, car il en résulte la perte de la raison. » C'est là un exemple de ce que nous avons mentionné. Nous avons voulu attirer ton attention sur sa connaissance des propriétés spécifiques des choses relatives aux affaires de ce monde, afin que tu en déduises par analogie sa connaissance (paix et bénédictions sur lui) de ce qui agit, par propriété spécifique, sur le bonheur et le malheur. Ne te satisfais donc pas — car voici que tu acceptes pour toi-même — de croire Muhammad ibn Zakariyyâ ar-Râzî, le médecin, dans ce qu'il rapporte des propriétés des choses en matière de ventouses, de pierres et de remèdes, et de ne pas croire le maître des hommes, Muhammad ibn ʿAbd Allâh, le Hâshimite, le Mecquois, le Médinois (que les prières et la paix d'Allah soient sur lui), dans ce qu'il en rapporte, alors que tu sais qu'il (paix et bénédictions sur lui) reçoit, du monde supérieur, le dévoilement de tous les secrets. Ceci t'incite à suivre l'exemple même dans ce dont on ne comprend pas la sagesse, conformément à ce que nous avons mentionné dans le premier secret.

> **Passage douteux** — Phrase bancale dans l’imprimé ; gardée sans changement, le français suit la tournure.

Le troisième secret : le bonheur de l'homme consiste à ressembler aux anges en se détachant des *shahawât* (passions) et en brisant l'âme qui incite au mal, et à s'éloigner de la ressemblance avec la bête laissée à l'abandon, sans but, qui se laisse aller à suivre ses penchants selon ce qu'exige sa nature, sans aucune barrière. Chaque fois que l'homme s'habitue, en toutes choses, à faire ce qu'il veut sans aucune barrière, il prend l'habitude de suivre ses désirs et ses penchants, et l'attribut de la bête s'empare de son cœur. Son intérêt est donc d'être, dans tous ses mouvements, tenu par une bride qui le détourne d'une voie vers une autre, afin que son âme n'oublie pas la servitude et l'attachement à la voie droite, et que la marque de la servitude soit visible sur lui dans chaque mouvement. Car il ne fait alors rien selon sa nature, mais selon l'ordre ; et il ne cesse, dans tous ses états, de se heurter aux contraintes du temps en préférant certaines choses à d'autres. Celui qui a remis ses rênes, disons, entre les mains d'un chien, de sorte que ses actes et ses allées et venues ne relèvent plus de sa nature mais de l'autorité d'un autre, a une âme mieux disposée à recevoir la véritable discipline spirituelle, plus proche et plus forte que celui qui a remis ses rênes entre les mains de sa passion et se laisse aller avec elle comme se laisse aller la bête. Sous cela se cache un secret immense touchant la purification de l'âme. C'est un bienfait qui s'obtient par l'institution du Législateur (paix et bénédictions sur lui), de quelque manière qu'il l'ait instituée. Le bienfait relevant de la sagesse et de la propriété spécifique ne change pas selon l'institution, tandis que celui-ci change selon l'institution ; car le but est que l'homme ne soit pas laissé à son libre choix, et ce but s'obtient en l'empêchant de l'un des deux côtés, quel qu'il soit. C'est dans ce genre de choses que l'on conçoit que les Lois révélées diffèrent, car c'est le fruit de l'institution. Ces trois avertissements te suffisent quant au mérite de l'attachement constant à suivre l'exemple dans tous les mouvements et les repos.

#### Section

Toute cette exhortation que j'ai mentionnée ne concerne que les coutumes. Quant aux actes d'adoration, je ne connais à l'abandon de la *sunna* sans excuse d'autre raison qu'une mécréance cachée ou une sottise manifeste. Explication : le Prophète (paix et bénédictions sur lui) ayant dit : « La prière en groupe surpasse la prière de l'homme seul[^70] de vingt-sept degrés », comment l'âme des croyants peut-elle consentir à la délaisser sans excuse ? Certes, la cause en est soit la sottise, soit l'inattention, consistant à ne pas réfléchir à cette immense différence. Et celui qui juge sot autrui lorsqu'il préfère un à deux, comment ne se jugerait-il pas sot lui-même lorsqu'il préfère un à vingt-sept !

surtout pour ce qui est le pilier de la religion et la clé de la félicité éternelle.

Quant à la mécréance, elle consiste à ce qu'il lui vienne à l'esprit qu'il n'en est pas ainsi, et que le Prophète ne l'a dit que pour inciter à la prière en commun ; sinon, quel rapport y aurait-il entre la prière en commun et ce nombre précis, parmi tous les autres nombres ? C'est là une mécréance cachée que la poitrine peut renfermer sans que son auteur en ait conscience. Quelle n'est donc pas la sottise de celui qui ajoute foi à l'astrologue et au médecin en des matières plus éloignées encore que celle-là, et qui n'ajoute pas foi au Prophète à qui sont dévoilés les secrets du *malakût* (monde du Royaume invisible) ! Car si l'astrologue te disait : « Lorsque vingt-sept jours se seront écoulés depuis le début de la révolution de ton ascendant, un malheur te frappera ; tiens-toi donc sur tes gardes ce jour-là et reste chez toi ! », tu ne cesserais, pendant toute cette période, d'être dans l'appréhension et tu délaisserais toutes tes occupations. Et si tu demandais à l'astrologue la raison de cela, il te dirait : « Je n'ai dit cela que parce qu'entre le degré de l'ascendant et la position de Saturne il y a vingt-sept degrés ; le malheur est donc retardé d'un jour ou d'un mois pour chaque degré. » Puis, si l'on te disait : « Ceci est une lubie, car il n'y a là aucun rapport ; n'y crois donc surtout pas », ton cœur ne serait pas pour autant libéré de l'appréhension.

Et tu dis que, dans les actes d'Allah le Très-Haut, il y a des merveilles dont on ne connaît pas le rapport, qu'il s'agit peut-être de propriétés qu'on ne saisit pas, et que l'on a su par l'expérience que cela fait partie de ce qui a de l'effet, même si l'on n'en connaît pas le rapport. Puis, lorsqu'il s'agit de ce que la prophétie annonce de l'invisible, tu nies de semblables propriétés et tu réclames un rapport manifeste. Cela a-t-il une autre cause qu'un polythéisme caché, ou plutôt une mécréance manifeste ? Car on ne saurait l'interpréter autrement. La cause de toute cette nonchalance est que l'affaire de ta Vie dernière ne te préoccupe pas : l'affaire de ta vie d'ici-bas, parce qu'elle te préoccupe, tu prends à son égard toutes tes précautions sur la parole de l'astrologue et du médecin, sur les tressaillements[^71], les présages et les choses les plus éloignées de tout rapport, et tu te soumets aux probabilités les plus lointaines, car celui qui est soucieux est porté au soupçon. Si tu réfléchissais, tu saurais que cette précaution convient davantage au péril éternel. Si tu dis : « Dans quel genre d'actes faut-il donc suivre la sunna ? », je réponds : dans tout ce à propos de quoi la sunna est venue. Les traditions à ce sujet sont nombreuses ; ainsi sa parole (paix et bénédictions sur lui) : « Quiconque se fait poser des ventouses le samedi ou le mercredi et qu'atteint ensuite la lèpre, qu'il ne s'en prenne qu'à lui-même. » Un traditionniste se fit poser des ventouses un samedi en disant : « Ce hadith est faible. » Il fut alors atteint de la lèpre, et cela lui pesa lourdement, jusqu'à ce qu'il vît en songe le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui). Il se plaignit à lui de son mal, et le Prophète lui dit : « Pourquoi t'es-tu fait poser des ventouses le samedi ? » Il répondit : « Parce que le rapporteur était faible. » Il dit : « Ne l'a-t-il pas rapporté de moi ? » Il dit : « Je me repens, ô Messager d'Allah. » Le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) invoqua alors en sa faveur la guérison, et il se réveilla le matin débarrassé de son mal.

> **Passage douteux** — Lu « tubtu » (je me repens) sur l’image ; l’OCR donnait « thabata ».

Il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Quiconque se fait poser des ventouses le mardi, le dix-septième du mois, cela lui sera un remède pour l'année. »

Il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Quiconque dort après la prière de l'après-midi et se voit ravir la raison, qu'il ne s'en prenne qu'à lui-même. »

Il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Lorsque la lanière de la sandale de l'un d'entre vous se rompt, qu'il ne marche pas avec une seule sandale jusqu'à ce qu'il ait réparé sa lanière. »

Il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Lorsqu'une femme a accouché, que la première chose qu'elle mange soit des dattes fraîches ; s'il n'y en a pas, alors des dattes sèches, car s'il y avait eu quelque chose de meilleur, Allah (à Lui la puissance et la gloire) en aurait nourri Maryam lorsqu'elle mit au monde ʿÎsâ (paix sur lui). »

Il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Lorsqu'on apporte des douceurs à l'un d'entre vous, qu'il en prenne un peu ; et lorsqu'on apporte du parfum à l'un d'entre vous, qu'il s'en touche un peu. » Les exemples de ce genre dans les usages de la vie courante sont nombreux, et aucun d'eux n'est dépourvu d'un secret.

### Conclusion sur l'ordonnancement des *awrâd* (programmes d'adoration), qui revient sur les dix points

Sache que, parmi ces actes d'adoration que nous avons exposés en détail, il en est qu'il est possible de réunir, comme le jeûne, la prière et la récitation du Coran, et d'autres qu'il n'est pas possible de réunir, comme la récitation, le *dhikr* (évocation de Dieu), l'accomplissement des droits des gens et la prière[^72]. Il convient donc que l'une de tes préoccupations majeures soit de répartir tes moments entre les différentes sortes de bonnes œuvres, de ton matin jusqu'à ton soir, et de ton soir jusqu'à ton matin. Et apprends que le but des actes d'adoration est de raffermir l'*uns* (intimité) que procure l'évocation d'Allah (à Lui la puissance et la gloire), afin de se tourner vers la Demeure de l'éternité et de s'écarter de la demeure de l'illusion. Or nul ne sera heureux dans la Demeure de l'éternité, sinon celui qui se présentera devant Allah (Gloire à Lui) en L'aimant. Et nul ne L'aime, sinon celui qui Le connaît et L'évoque abondamment. La *maʿrifa* (connaissance) et l'amour ne s'obtiennent que par la méditation et l'évocation constante. Et l'évocation ne se maintient dans le cœur que par ce qui la rappelle, à savoir les actes d'adoration qui occupent successivement tous les moments. La diversité de leurs sortes ajoute à leur effet de rappel, empêche la lassitude et évite que leur effet ne disparaisse du cœur par la répétition continue qui aboutit à l'accoutumance.

Certes, si tu étais éperdu d'Allah (à Lui la puissance et la gloire), absorbé en Lui, tu n'aurais pas besoin d'ordonner tes *awrâd* ; ton *wird* serait plutôt unique : l'attachement constant à l'évocation. Mais je ne te vois pas ainsi, car c'est là l'une des choses les plus rares. Si tu n'es pas éperdu et épris jusqu'à la passion, il t'incombe d'ordonner tes *awrâd*. L'un de ces *awrâd* va du moment où tu t'éveilles de ton sommeil jusqu'au lever du soleil. Il convient que tu réunisses, en ce noble moment, après avoir achevé la prière, l'évocation, l'invocation, la récitation et la méditation, car chacune a un effet différent dans l'illumination des cœurs ; tu connaîtras la manière de procéder et son détail dans le livre *Bidâyat al-hidâya* (Le Commencement de la bonne direction) et dans le livre *Tartîb al-awrâd* (L'Ordonnancement des programmes d'adoration). Tu feras de même entre le lever du soleil et le déclin, entre le déclin et le coucher, et entre le coucher et la prière de la nuit, car ce sont parmi les plus nobles moments ; en effet, l'ardeur ne se maintient abondante que si tu distingues le *wird* de chaque moment, afin d'être, à chaque moment, dans un autre acte d'adoration, passant de l'un à l'autre. Cela, si tu es de ceux qui se consacrent à l'adoration. Mais si tu es enseignant, étudiant ou gouverneur, s'occuper de cela est préférable durant la clarté du jour, et meilleur que les actes d'adoration corporels, car le fondement de la religion est la science par laquelle s'obtient la vénération de l'ordre d'Allah (Gloire à Lui), et le bienfait qui procède de la compassion envers les créatures d'Allah le Très-Haut. De même, si tu as une famille à charge et exerces un métier, s'acquitter du droit de la famille en gagnant le licite est meilleur que les actes d'adoration corporels. Mais en tout cela, il ne convient pas que tu sois vide de l'évocation d'Allah le Très-Haut ni que tu t'en détaches ; sois plutôt comme l'amoureux épris de sa bien-aimée, poussé à quelque occupation par la nécessité du moment : il travaille de son corps, absent de son ouvrage, présent par son cœur auprès de sa bien-aimée. On rapporte d'Abû l-Hasan al-Jurjânî qu'il travaillait constamment avec la pelle[^73] et qu'il disait : « Il nous a été donné la main, la langue et le cœur : la main pour le travail, la langue pour les créatures, et le cœur pour le Vrai. »

Bornons-nous à cela pour la partie des actes d'obéissance extérieurs ; il y a là de quoi suffire, si Allah le veut.

## Troisième partie : la purification du cœur des caractères blâmables

Allah le Très-Haut a dit : « A réussi, certes, celui qui se purifie » [Al-Aʿlâ : 14], et Il a dit : « A réussi, certes, celui qui la purifie » [Ash-Shams : 9]. La purification (*tazkiya*) est l'action de rendre pur. Le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) a dit : « La pureté est la moitié de la foi. » Comprends-en que la perfection de la foi tient à la purification du cœur de ce qu'Allah (à Lui la puissance et la gloire) n'aime pas, et à son embellissement par ce qu'Allah aime ; la purification est donc la moitié de la foi. Et comment s'occuperait-il de se purifier, celui qui ne connaît pas l'impureté ? Mentionnons donc les caractères blâmables. Ils sont nombreux, mais nous avons besoin de ramener leurs ramifications à dix principes :

### Premier principe : l'avidité pour la nourriture

C'est l'un des vices mères, car l'estomac est la source des passions, puisque c'est de lui que se ramifie la passion du sexe. Puis, lorsque la passion de la nourriture et celle de l'union charnelle prennent le dessus, il s'en ramifie l'avidité pour l'argent, puisque l'on ne parvient à satisfaire ces deux passions que par lui. De la passion de l'argent se ramifie la passion du *jâh* (prestige), car il est difficile d'acquérir de l'argent sans lui. Puis, lorsque l'argent et le prestige sont obtenus et recherchés, toutes les calamités affluent, telles que le *kibr* (orgueil), le *riyâ'* (ostentation), le *hasad* (envie), la rancune, l'hostilité et d'autres encore. La source de tout cela est le ventre ; c'est pourquoi le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) a magnifié la faim. Il a dit (paix sur lui) : « Il n'est pas d'œuvre plus aimée d'Allah le Très-Haut que la faim et la soif. » Il a dit : « N'entre pas dans le Royaume du ciel celui qui remplit son ventre. » Il a dit (paix sur lui) : « La maîtresse des œuvres est la faim. » Il a dit (paix sur lui) : « La méditation est la moitié de l'adoration, et le peu de nourriture est l'adoration même. » Il a dit (paix sur lui) : « Le meilleur d'entre vous auprès d'Allah le Très-Haut est celui dont la faim et la méditation sont les plus longues, et le plus détesté d'entre vous auprès d'Allah le Très-Haut est tout grand mangeur, grand buveur et grand dormeur[^74]. » Il a dit (paix sur lui) : « Le fils d'Adam n'a pas rempli de récipient pire que son ventre. Il suffit au fils d'Adam de quelques bouchées qui lui tiennent le dos droit ; et s'il doit absolument manger davantage, qu'il réserve un tiers à sa nourriture, un tiers à sa boisson et un tiers à son souffle. » Il a dit (paix sur lui) : « Le diable circule dans le fils d'Adam comme circule le sang ; resserrez donc les voies du diable par la faim et la soif. » Il a dit (paix sur lui) à ʿÂ'isha (qu'Allah l'agrée) : « Frappez sans relâche à la porte du Paradis, elle vous sera ouverte. » Elle dit : « Comment frapper sans relâche ? » Il dit (paix sur lui) : « Par la faim et la soif. » Et il a dit (paix sur lui) : « Mangez et buvez jusqu'à la moitié du ventre, car c'est une part de la prophétie. »

#### Section

Peut-être désires-tu connaître le secret de la magnification de la faim et de son rapport avec la voie de l'au-delà. Sache donc qu'elle a de nombreux bienfaits, mais que leurs fondements se ramènent à sept :

**Le premier** : la pureté du cœur et la pénétration de la *basîra* (clairvoyance intérieure), car la satiété engendre l'hébétude et aveugle le cœur. Il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Quiconque affame son ventre, sa pensée devient grande et son cœur intelligent. » Il n'est pas caché que la clé de la félicité est la connaissance, et qu'elle ne s'obtient que par la pureté du cœur ; c'est pourquoi la faim est le fait de frapper à la porte du Paradis.

**Le deuxième** : la tendreté du cœur, afin qu'il goûte par elle la saveur de l'entretien intime avec Dieu et soit touché par l'évocation et l'adoration. Al-Junayd a dit : « L'un de vous met entre lui et son cœur une besace de nourriture, et il voudrait trouver la douceur de l'entretien intime ! » Il ne t'est pas caché que les états du cœur — la révérence, la *khawf* (crainte), la tendreté, l'entretien intime et la contrition sous l'effet de la majesté divine — font partie des clés des portes du Paradis, même si la porte de la connaissance est au-dessus, et la faim est le fait de frapper à cette porte.

**Le troisième** : l'humiliation de l'âme et la disparition en elle de l'insolence et de la démesure ; rien ne brise l'âme comme la faim. Or la démesure appelle l'insouciance à l'égard d'Allah le Très-Haut ; elle est la porte de l'Enfer et de la misère éternelle, et la faim ferme cette porte. Et dans la fermeture de la porte de la misère se trouve l'ouverture de la porte de la félicité. C'est pourquoi, lorsque le bas-monde lui fut proposé (paix et bénédictions sur lui), il dit : « Non, je préfère avoir faim un jour et être rassasié un jour : quand j'ai faim, je patiente et j'implore humblement, et quand je suis rassasié, je rends grâce. »

**Le quatrième** : l'épreuve[^75] fait partie des portes du Paradis, car on y contemple le goût du châtiment, et par elle grandit la crainte du châtiment de l'au-delà. Or l'homme ne peut se châtier lui-même par rien de comparable à la faim, car elle ne lui demande aucun effort artificiel ; d'autres bienfaits s'y rattachent, et il est ainsi constamment témoin de l'épreuve d'Allah le Très-Haut.

**Le cinquième** — et c'est l'un des plus grands bienfaits — : briser les passions qui mènent aux péchés, se rendre maître de l'âme qui incite au mal, et briser toutes les passions qui sont les sources des péchés. ʿAlî (qu'Allah l'agrée) a dit : « Je ne me suis jamais rassasié sans avoir désobéi ou sans avoir été sur le point de désobéir. » Et ʿÂ'isha (qu'Allah l'agrée) a dit : « La première *bidʿa* (innovation blâmable) apparue après le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) fut la satiété : lorsque les gens ont le ventre plein, leurs âmes les emportent, rétives, vers le bas-monde. »

**Le sixième** : la légèreté du corps pour la prière de nuit et l'adoration, et la disparition du sommeil qui empêche l'adoration. Car le capital de la félicité est la vie, et le sommeil réduit la vie puisqu'il empêche l'adoration ; or son origine est l'abondance de nourriture. Abû Sulaymân ad-Dârânî a dit : « Celui qui se rassasie, six calamités l'atteignent : la perte de la douceur de l'adoration ; la difficulté à retenir la sagesse ; la privation de la compassion envers les créatures, car lorsqu'il est rassasié, il pense que toutes les créatures le sont aussi ; la lourdeur de l'adoration ; l'accroissement des passions ; et, tandis que les autres croyants tournent autour des mosquées, lui tourne autour des tas d'ordures. »

**Le septième** : la légèreté des charges, la possibilité de se contenter de peu de ce bas-monde et la possibilité de préférer la pauvreté. Car celui qui s'est délivré de l'avidité de son ventre n'a pas besoin de beaucoup d'argent, et les soucis de ce bas-monde le quittent. Chaque fois qu'il voudrait emprunter pour satisfaire la passion du ventre, il emprunte à lui-même et délaisse sa passion. Lorsqu'on disait à Ibrâhîm ibn Adham (que la miséricorde d'Allah soit sur lui) d'une chose qu'elle était chère, il répondait : « Rendez-la bon marché en y renonçant. »

#### Section

Peut-être diras-tu : « La satiété et l'abondance de nourriture sont devenues une habitude ; comment y renoncer ? » Sache que cela devient facile à qui le veut, progressivement : il s'agit de retrancher chaque jour une bouchée de sa nourriture, jusqu'à retrancher un pain entier en l'espace d'un mois ; ainsi l'effet ne s'en fait pas sentir, et la réduction devient son habitude. Puis, une fois que tu te seras plié à la réduction, il te reste à considérer le moment, la quantité et le genre de nourriture. Quant à la quantité, elle comporte trois degrés. Le plus élevé — c'est le degré des véridiques — consiste à se limiter à ce qui maintient en vie, c'est-à-dire ce en deçà de quoi l'on craint pour la raison ou pour la vie. C'est le choix de Sahl at-Tustarî, qui estimait que prier assis à cause de la faiblesse due à la faim vaut mieux que prier debout avec la force que donne la nourriture. Le deuxième : se contenter d'un demi-*mudd* par jour, ce qui représente un tiers du ventre ; telle était l'habitude de ʿUmar (qu'Allah l'agrée) et d'un groupe de Compagnons, puisque leur subsistance pour la semaine était d'un *sâʿ* d'orge. Le troisième : un *mudd* entier ; et ce qui dépasse cela revient à faire comme les gens ordinaires et à dévier de la voie de ceux qui cheminent et voyagent vers Allah le Très-Haut.

Les quantités peuvent varier selon la diversité des états et des personnes. En ce cas, le principe est de tendre la main lorsque la faim est véritable, et de s'arrêter alors que l'appétit est encore réel. Le signe d'une faim véritable est que tu désires n'importe quel pain, sans assaisonnement[^76] ; lorsqu'on trouve pesant de manger sans assaisonnement, c'est le signe de la satiété.

Quant au moment, il comporte lui aussi trois degrés. Le plus élevé consiste à rester sans manger trois jours ou davantage. Le Véridique (Abû Bakr, qu'Allah l'agrée) restait sans manger[^77] six jours, Ibrâhîm ibn Adham et ath-Thawrî sept jours, et certains allèrent jusqu'à quarante jours. On a dit que celui qui reste quarante jours sans manger voit immanquablement lui apparaître certaines des merveilles du *malakût* ; mais cela n'est possible que progressivement. Le degré moyen consiste à rester deux jours sans manger, et le plus bas à manger une seule fois par jour. Celui qui mange deux fois par jour ne connaît jamais l'état de faim, et il aura ainsi délaissé le mérite de la faim.

Quant au genre, le plus élevé est le pain de froment[^78] avec un assaisonnement, et le plus bas le pain d'orge sans assaisonnement. Prendre constamment un assaisonnement est fortement réprouvé. ʿUmar (qu'Allah l'agrée) a dit à son fils : « Mange une fois du pain avec de la viande, une fois du pain avec du beurre clarifié, une fois du pain avec du lait, une fois du pain avec du sel, et une fois du pain sec[^79]. » C'est là une indication de ce qui est le meilleur pour les gens ordinaires. Quant à ceux qui cheminent sur la voie, ils sont allés à l'extrême dans le renoncement à l'assaisonnement, et même dans le renoncement aux désirs en général, au point que l'un d'eux désirait une chose dix ans ou vingt ans, tout en contrariant son âme et en lui refusant ses désirs. Le Prophète (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Les pires de ma communauté sont ceux qui ont été nourris dans les délices et dont les corps ont poussé sur elles ; leur seul souci est les variétés de mets et les sortes de vêtements, et ils parlent avec affectation. » Nous avons exposé la voie des pieux anciens dans le renoncement aux désirs dans le livre *Kasr ash-shahwatayn* (Briser les deux passions).

### Deuxième principe : l'avidité pour la parole

Il faut absolument la retrancher, car tous les membres impriment l'effet de leurs actes dans le *qalb* (cœur), mais la langue lui est plus particulièrement liée, car elle exprime de la part du cœur les formes qu'il contient : chaque mot produit dans le cœur une forme qui lui correspond. C'est pourquoi, lorsque la parole est mensongère, une forme mensongère se produit dans le cœur, et la face du cœur s'en trouve tordue ; et lorsqu'elle porte sur quelque superflu dont on peut se passer, la face du cœur s'en noircit et s'obscurcit, jusqu'à ce que l'abondance des paroles aboutisse à la mort du cœur. C'est pourquoi le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) a magnifié l'affaire de la langue en disant : « Celui qui me garantit ce qui est entre ses deux mâchoires[^80] et ce qui est entre ses deux jambes, je lui garantis le Paradis. » On l'interrogea sur ce qui fait entrer le plus en Enfer ; il dit (paix sur lui) : « Les deux cavités : la bouche et le sexe. » Il a dit (paix sur lui) : « Qu'est-ce qui précipite les gens sur leurs narines en Enfer, sinon les moissons de leurs langues ? » Il a dit : « Celui qui se tait est sauvé. » Muʿâdh lui demanda : « Quelle œuvre est la meilleure ? » Il sortit sa langue, posa sa main dessus et dit : « La plupart des fautes du fils d'Adam sont dans sa langue. » Il a dit (paix sur lui) : « Que celui qui croit en Allah et au Jour dernier dise du bien ou qu'il se taise. » Il a dit (paix sur lui) : « Celui dont les paroles sont nombreuses, ses écarts sont nombreux ; celui dont les écarts sont nombreux, ses péchés sont nombreux ; et celui dont les péchés sont nombreux, le Feu lui revient de préférence. » C'est pour cela que le Véridique (Abû Bakr, qu'Allah l'agrée) mettait une pierre dans sa bouche pour s'empêcher de parler.

#### Section

Sache que la langue a vingt fléaux, que nous avons exposés dans le livre *Âfât al-lisân* (Les Fléaux de la langue). Leur mention serait longue ; il te suffit de mettre en pratique un seul verset. Allah le Très-Haut a dit : « Nul bien dans la plupart de leurs conciliabules, sauf si l'un ordonne une aumône ou une bonne action » [An-Nisâ' : 114], jusqu'à la fin du verset. Cela signifie que tu ne dois pas parler de ce qui ne te concerne pas, et que tu dois te borner à l'important : c'est là qu'est le salut. Anas (qu'Allah l'agrée) a dit : « Un jeune homme d'entre nous tomba en martyr le jour d'Uhud, et l'on trouva sur son ventre une pierre attachée à cause de la faim. Sa mère essuya la poussière de son visage et dit : "Bon appétit du Paradis, mon fils !" Le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) dit alors : "Qu'en sais-tu ? Peut-être parlait-il de ce qui ne le concernait pas, et refusait-il ce qui ne lui nuisait pas." » La définition de ce qui ne concerne pas est ce dont l'abandon ne fait perdre aucune récompense et ne laisse aucune nécessité inaccomplie. Celui qui se limite à cela dans ses paroles parle peu. Que le serviteur fasse donc son examen de conscience lorsqu'il mentionne ce qui ne le concerne pas : s'il avait évoqué Allah le Très-Haut à la place de ce mot, cela aurait été un trésor parmi les trésors de la félicité ; comment donc l'intellect consentirait-il à délaisser un trésor enfoui ?

et à prendre à sa place une motte d'argile[^81] ? Et cela, à supposer qu'il n'y ait là aucun péché ; mais s'il y a péché, alors il a échangé l'abandon de tout trésor contre une flamme du Feu qu'il a prise. Parmi les paroles qui ne nous concernent pas figurent les récits de voyages, la description des mets des différents pays et de leurs coutumes, des situations des gens, des métiers et des commerces ; c'est là ce dans quoi tu vois les gens se répandre en discours.

#### Section

Peut-être veux-tu connaître le détail de quelques-uns de ces fléaux. Sache donc que, parmi les vingt fléaux, ceux qui dominent le plus sur les langues sont au nombre de cinq : le mensonge, la *ghayba* (médisance), la dispute, l'éloge et la plaisanterie.

#### Le premier : le mensonge

Il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Le serviteur ne cesse de mentir et de rechercher le mensonge jusqu'à ce qu'il soit inscrit auprès d'Allah comme grand menteur. » Il (paix et bénédictions sur lui) a dit aussi : « Malheur à celui qui parle et ment pour faire rire les gens ; malheur à lui, malheur à lui ! » On demanda : « Ô Messager d'Allah, le croyant peut-il commettre la fornication ? Le croyant peut-il voler ? » Il (paix sur lui) répondit : « Cela peut arriver. » On lui demanda : « Peut-il mentir ? » Il répondit : « Non. Ne forgent le mensonge que ceux qui ne croient pas aux signes d'Allah. » Il (paix sur lui) a dit encore : « Ne vous informerai-je pas du plus grand des grands péchés : associer à Allah et désobéir aux parents ? » Il était accoudé ; il se redressa alors et dit (paix sur lui) : « Et aussi le faux témoignage ! » Il (paix sur lui) a dit également : « Le croyant peut être naturellement porté à tout trait de caractère, sauf la trahison et le mensonge. »

#### Section

Sache que le mensonge est interdit en toute chose, sauf en cas de nécessité, au point qu'une femme ayant dit à son jeune enfant : « Viens, que je te donne quelque chose », le Prophète (paix et bénédictions sur lui) lui demanda : « Et que lui aurais-tu donné s'il était venu ? » Elle répondit : « Une datte. » Il dit : « Si tu ne l'avais pas fait, un mensonge aurait été inscrit à ton compte. » Que l'homme se garde donc du mensonge, même dans l'imagination et les propos intérieurs de l'âme, car cela fixe dans la *nafs* (âme) une image tordue, au point que ses songes deviennent mensongers et que les secrets du *malakût* (Royaume invisible) ne se dévoilent plus à lui dans le sommeil ; et l'expérience en témoigne. Certes, le mensonge n'est permis que lorsque la vérité conduirait à un mal plus grave que le mensonge ; il devient alors licite, de même que la bête morte devient licite lorsque s'en abstenir conduirait à un mal plus grave que d'en manger, à savoir la perte de la vie. Umm Kulthûm (qu'Allah l'agrée) a dit : « Le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) n'a toléré le mensonge qu'en trois cas : l'homme qui dit une parole en vue de la réconciliation, l'homme qui dit une parole à la guerre, et l'homme qui parle à son épouse. » Cela, parce que l'ennemi, s'il découvrait les secrets de la guerre, s'enhardirait ; et que, si l'épouse découvrait les secrets de son mari, il en naîtrait une corruption plus grave que celle du mensonge. De même, entre deux adversaires, la désobéissance et l'inimitié persistent ; s'il est donc possible de les réconcilier au moyen d'un mensonge, cela vaut mieux. Voilà ce qu'a rapporté la tradition. Ce qui est de même sens : qu'un homme mente pour soustraire le bien d'autrui à un injuste, ou qu'il nie le secret d'autrui, voire qu'il nie devant autrui sa propre faute — car afficher ouvertement la perversité et la montrer est interdit —, et qu'il nie son propre tort envers autrui pour apaiser le cœur de celui-ci ; de même qu'il nie devant son épouse que la co-épouse de celle-ci lui soit plus chère. Tout cela revient à écarter des dommages. Mais il n'est pas permis de mentir pour obtenir un surcroît de richesse ou de *jâh* (prestige), et c'est en cela que consistent les mensonges de la plupart des gens. Ensuite, lorsqu'on est contraint au mensonge, qu'on se rabatte autant que possible sur les paroles à double sens[^82], afin de ne pas habituer son âme au mensonge.

Quand on demandait Ibrâhîm ibn Adham à sa demeure, il disait à sa servante : « Dis-lui : “Cherche-le à la mosquée.” » Ash-Shaʿbî, lui, traçait un cercle et disait à sa servante : « Mets le doigt dedans et dis : “Il n'est pas ici.” » L'un d'eux s'excusait auprès de l'émir en disant : « Depuis que je t'ai quitté, je n'ai levé mon flanc de terre que dans la mesure où Allah le Très-Haut l'a voulu. » Un autre, désavouant une parole qu'il avait dite, déclarait : « Allah sait certes ce que j'en ai dit », laissant croire à une négation au moyen de la particule *mâ*, alors qu'il entendait autre chose[^83]. Les paroles à double sens sont permises pour un motif léger, à cause de ses paroles (paix et bénédictions sur lui) : « Aucune vieille femme n'entrera au Paradis », « Nous te ferons monter sur le petit d'une chamelle » et « Il y a du blanc dans les yeux de ton mari », car ces paroles laissaient entendre autre chose que ce qu'il voulait dire. Il est donc permis d'agir ainsi avec les femmes et les enfants pour leur réjouir le cœur par la plaisanterie. De même, celui qui refuse de manger ne doit pas mentir en disant : « Je n'en ai pas envie » alors qu'il en a envie, mais qu'il se rabatte sur une parole à double sens. Le Prophète (paix sur lui) a dit à une femme qui avait parlé ainsi : « Ne réunis pas mensonge et faim ! »

#### Le deuxième fléau : la médisance

Allah le Très-Haut a dit : « L'un de vous aimerait-il manger la chair de son frère mort ? Vous en auriez horreur » [Al-Hujurât : 12]. Il (paix sur lui) a dit : « La médisance est plus grave que la fornication. » Et Allah le Très-Haut a révélé à Mûsâ (Moïse) (paix sur lui) : « Celui qui meurt repenti de la médisance sera le dernier à entrer au Paradis ; et celui qui meurt en y persistant sera le premier à entrer en Enfer. » Il (paix et bénédictions sur lui) a dit encore : « La nuit de mon voyage nocturne, je passai près de gens qui se lacéraient le visage avec leurs ongles. On me dit : “Ce sont ceux qui médisaient des gens.” »

Sache que la définition de la médisance, telle que l'a exposée le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui), est que tu mentionnes ton frère par ce qui lui déplairait si cela lui parvenait, même si tu dis vrai : que tu mentionnes un défaut dans sa personne, son intelligence, son vêtement, ses actes, ses paroles, sa demeure, sa lignée, sa monture ou quoi que ce soit qui le concerne, jusqu'à dire qu'il a la manche large ou le pan de vêtement trop long. On mentionna même un homme devant le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) et quelqu'un dit : « Comme il est incapable ! » Il (paix sur lui) dit alors : « Vous avez médit de lui. » Et ʿÂ'isha (qu'Allah l'agrée) fit un signe de la main vers une femme pour indiquer qu'elle était petite ; il (paix sur lui) lui dit : « Tu as médit d'elle. »

On sait par là que la médisance ne se limite pas à la langue ; il n'y a au contraire aucune différence selon que l'on fait comprendre par la main, par un clin d'œil, par un signe, par un geste, par l'imitation ou par une allusion explicite, comme lorsque tu dis : « Certains de nos proches et certains de nos amis sont ainsi et ainsi. »

Sache que la plus vile des formes de médisance est celle des lecteurs du Coran. Ils disent par exemple : « Louange à Allah qui ne nous a pas éprouvés en nous faisant fréquenter le sultan pour rechercher ce bas-monde », ou : « Nous cherchons refuge auprès d'Allah contre le manque de pudeur », et ils font bien comprendre ce qu'ils visent par là. Ils disent encore : « Que l'état d'Untel serait beau, n'eût été qu'il a été éprouvé par ce dont ont été éprouvés nos semblables, à savoir le manque de patience à l'égard de la *dunyâ* (bas-monde) ; nous demandons à Allah le Très-Haut de nous en préserver ! » Leur but en cela est la médisance : ils réunissent ainsi la médisance et le *riyâ'* (ostentation), en affichant leur ressemblance avec les gens de bien dans la prudence à l'égard de la médisance. Ce sont là des vilenies dont ils sont dupes, croyant avoir délaissé la médisance. De même, il arrive qu'un homme médise d'un autre sans que les présents y prêtent attention ; il dit alors : « Gloire à Allah, comme c'est étonnant ! », afin que l'assistance se mette à écouter ; il se sert ainsi de l'évocation d'Allah pour réaliser sa vilenie. Ou bien il dit : « Mon cœur est préoccupé par Untel ; qu'Allah accepte notre repentir et le sien ! », alors que son but n'est pas l'invocation mais la divulgation ; s'il avait voulu invoquer, il l'aurait fait en secret, et si son cœur s'était réellement affligé pour lui, il aurait caché son défaut et sa faute. De même, celui qui écoute peut manifester de l'étonnement devant les propos du médisant pour accroître son entrain à médire ; or celui qui écoute est l'un des deux médisants, ainsi l'a dit le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) ; qu'en est-il alors s'il attise son entrain par son étonnement ! De même, il peut dire : « Laisse là la médisance contre Untel », alors qu'en son cœur il ne la réprouve pas, son seul but étant d'être connu pour son scrupule ; cela ne le fait pas sortir du péché de médisance tant qu'il ne la réprouve pas en son cœur, et cela le plonge en outre dans le péché d'ostentation. Il ne sort au contraire du péché qu'en la réprouvant de tout son cœur, en démentant le médisant et en ne lui donnant pas raison contre l'absent, car il est un pervers qui mérite d'être démenti.

Le musulman dont on médit mérite qu'on pense du bien de lui. Le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Allah a rendu sacrés du musulman son sang, son honneur et ses biens, et qu'on pense du mal de lui. » La médisance par le cœur est donc interdite, de même qu'elle l'est par la langue, à moins d'être contraint de connaître la chose de telle sorte qu'on ne puisse feindre de l'ignorer.

#### Section

La médisance n'est tolérée qu'en six circonstances.

La première : celui qui se plaint d'une injustice mentionne l'injustice de l'oppresseur auprès d'un sultan afin qu'il la fasse cesser ; mais auprès de quelqu'un d'autre que le sultan, ou d'une personne qui n'a pas le pouvoir de la faire cesser, non. On médit d'al-Hajjâj devant l'un des pieux anciens ; il dit : « Allah tirera vengeance, pour al-Hajjâj, de celui qui médit de lui, de même qu'il tire vengeance d'al-Hajjâj pour celui qu'il a opprimé. »

La deuxième : il est permis également de mentionner la chose à celui dont on sollicite l'aide pour changer un mal.

La troisième : celui qui demande un avis juridique, lorsqu'il a besoin d'exposer sa question, comme lorsque Hind dit : « Abû Sufyân est un homme avare qui ne me donne pas ce qui me suffit. » Tout cela est une plainte, mais elle n'est licite que lorsqu'elle comporte une utilité.

> **Passage douteux** — Compris comme « celui qui demande un avis juridique » (al-mustaftî).

La quatrième : mettre un musulman en garde contre le mal d'autrui, s'il sait que, s'il ne le mentionnait pas, son témoignage serait accepté ; ainsi, celui qui atteste de l'intégrité des témoins le mentionne ; de même lorsque quelqu'un traite avec lui ou contracte un mariage avec lui et risque d'en subir un dommage : on le mentionne alors uniquement à celui dont on craint qu'il en subisse le dommage.

> **Passage douteux** — Passage qui paraît abîmé dans l’édition elle-même ; traduit selon le sens probable.

La cinquième : qu'il soit connu sous un surnom qui comporte un défaut, comme al-Aʿmash (le chassieux) ou al-Aʿraj (le boiteux) ; mais recourir à un autre nom est préférable.

La sixième : qu'il affiche ouvertement ce défaut et qu'il ne lui déplaise pas d'être mentionné, comme l'efféminé et le tenancier de maison de débauche[^84]. Al-Hasan a dit : « Trois personnes ne bénéficient d'aucune protection contre la médisance : l'adepte des passions, le pervers qui affiche sa perversité et le dirigeant injuste. » Ce qui les réunit, c'est qu'ils agissent au grand jour et ne détestent pas qu'on les mentionne. Mais l'avis juste est qu'il n'est pas permis, sans excuse, de mentionner le pervers pour une faute qu'il cache et dont il déteste qu'on la mentionne.

> **Passage douteux** — L’imprimé porte « al-hawâ’ » (l’air), probablement pour « al-hawâ » (la passion) ; traduit dans ce sens.

#### Section

Le remède de l'âme pour la retenir de la médisance consiste à méditer la menace qui est rapportée à son sujet, dans sa parole (paix et bénédictions sur lui) : « La médisance consume plus vite les bonnes œuvres du serviteur que le feu le bois sec. » Il est rapporté aussi que les bonnes œuvres du médisant sont transférées au registre de celui qui a été lésé par sa médisance. Qu'il considère donc le peu de ses bonnes œuvres et l'abondance de ses médisances, et qu'il en viendra bientôt à la faillite. Qu'il médite ensuite ses propres défauts : s'il a un défaut, qu'il s'en occupe plutôt que de ceux d'autrui ; s'il a commis un péché véniel, qu'il sache que le tort que lui cause son propre péché véniel est plus grand que celui que lui cause le grand péché d'autrui ; et s'il n'a aucun défaut, qu'il sache que son ignorance de ses propres défauts est le plus grand des défauts. Et quand donc l'homme est-il exempt de défaut ? Puis, s'il en est exempt, qu'il remercie Allah le Très-Haut au lieu de médire, car dénigrer les gens et manger la chair du cadavre compte parmi les plus grands défauts ; qu'il s'en garde donc. Ensuite, chaque fois que sa langue se laisse aller à la médisance, il doit demander pardon à Allah le Très-Haut, se rendre auprès de celui dont il a médit et lui dire : « Je t'ai fait du tort, pardonne-moi ! », et lui demander de l'en tenir quitte. S'il ne le rencontre pas, qu'il multiplie les éloges à son sujet, les invocations en sa faveur et les bonnes œuvres, afin que, si une partie en est transférée au registre de celui qu'il a lésé, il lui en reste suffisamment. Voilà l'expiation de la médisance.

#### Le troisième fléau : la dispute et la controverse

Il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Celui qui délaisse la dispute alors qu'il est dans le vrai, une demeure lui sera bâtie au plus haut du Paradis ; et celui qui la délaisse alors qu'il est dans l'erreur, une demeure lui sera bâtie aux abords du Paradis. » Cela, parce que l'abandon est plus pénible pour celui qui est dans le vrai. Il (paix sur lui) a dit encore : « Le serviteur n'atteint la réalité complète de la foi que lorsqu'il délaisse la dispute alors même qu'il est dans le vrai. » La définition de la dispute est l'objection aux propos d'autrui en y montrant une faille, soit dans l'expression, soit dans le sens. Ce qui y pousse, c'est tantôt le désir de s'élever en montrant sa supériorité, dont la cause est la vilenie de la suffisance ; tantôt la férocité[^85] qui est dans la nature, avide de rabaisser autrui et de le dominer. La dispute et la controverse fortifient donc ces deux vices funestes. Le devoir est au contraire d'approuver ce qu'on entend de vrai et de se taire sur ce qu'on entend d'erroné, sauf si le relever comporte une utilité religieuse et que l'on soit écouté ; qu'on le signale alors avec douceur et non avec rudesse.

#### Le quatrième fléau : la plaisanterie

Son excès multiplie le rire, fait mourir le cœur, engendre la rancune et fait perdre la considération et la dignité. Il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « L'homme prononce une parole par laquelle il fait rire ses compagnons, et elle le fait chuter plus loin que les Pléiades. » Il (paix sur lui) a dit aussi : « Ne te dispute pas avec ton frère et ne plaisante pas avec lui. » Sache qu'un peu de plaisanterie, à certains moments, n'est pas répréhensible, surtout avec les femmes et les enfants, pour leur réjouir le cœur. Cela est rapporté du Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui), mais il a dit : « Certes je plaisante, mais je ne dis que la vérité », et il est difficile à un autre que lui de s'y tenir. Il est rapporté qu'il fit une course à pied avec ʿÂ'isha (qu'Allah l'agrée). Il (paix sur lui) dit à une vieille femme : « Aucune vieille femme n'entrera au Paradis », c'est-à-dire qu'il ne restera aucune vieille femme au Paradis[^86]. Il dit à un enfant : « Ô Abû ʿUmayr, qu'est devenu le petit moineau ? » — le *nughayr* est le petit du moineau, avec lequel l'enfant jouait. Il (paix et bénédictions sur lui) dit à Suhayb, qui mangeait des dattes : « Tu manges des dattes alors que tu as mal aux yeux ? » Celui-ci répondit : « Je ne mange que de l'autre côté. » Et le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) sourit. Ce genre de badinage et ce qui lui ressemble n'est pas répréhensible, à condition de ne pas en faire une habitude.

#### Le cinquième fléau : l'éloge

Tel qu'il est d'usage chez les gens auprès des notables[^87] parmi les fils de ce bas-monde, et tel qu'il est d'usage chez les conteurs et les prédicateurs, qui font l'éloge des riches présents à leurs assemblées. L'éloge comporte six fléaux : quatre qui touchent celui qui loue et deux qui touchent celui qui est loué. Quant à celui qui loue, le premier fléau est qu'il peut exagérer et lui attribuer ce qui n'est pas en lui, et il est alors menteur. Le deuxième : il peut lui manifester une affection qu'il n'éprouve pas, et il est alors hypocrite et ostentatoire. Le troisième : il dit ce dont il n'est pas certain, et il parle alors à la légère, comme lorsqu'il dit qu'il est intègre, qu'il est scrupuleux, et d'autres choses dont on ne peut être certain en lui. Un homme fit l'éloge d'un autre devant le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) ; il (paix sur lui) lui dit : « Malheur à toi ! Tu as tranché le cou de ton compagnon ! S'il faut absolument que l'un de vous fasse l'éloge de son frère, qu'il dise : “J'estime Untel ainsi, et je ne déclare personne pur devant Allah ; c'est Allah qui lui demandera des comptes”, s'il le considère vraiment ainsi. » Le quatrième : celui qui est loué peut s'en réjouir, alors qu'il est peut-être injuste ; celui qui loue désobéit alors en faisant entrer la joie dans son cœur. Il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Allah se courrouce lorsque le pervers est loué. » Al-Hasan a dit : « Celui qui invoque la longévité pour un pervers aime qu'Allah soit désobéi. » L'injuste pervers doit donc être blâmé, afin que se refroidisse son penchant pour l'injustice et la perversité.

Quant à celui qui est loué, le premier des deux fléaux est que l'éloge fasse naître en lui du *kibr* (orgueil) ou de l'*ʿujb* (vanité), qui sont tous deux funestes ; c'est pourquoi il (paix sur lui) a dit : « Tu as tranché le cou de ton compagnon. » Le second : qu'il s'en réjouisse, se relâche dans les œuvres et soit content de lui-même. Il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Qu'un homme marche vers un autre avec un couteau aiguisé vaudrait mieux pour lui que de le louer en face. »

Mais si l'éloge est exempt de ces fléaux, chez celui qui loue comme chez celui qui est loué, il n'y a pas de mal, et il peut même être recommandé. Il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Si l'on pesait la foi d'Abû Bakr contre la foi des mondes, elle l'emporterait. » Il (paix et bénédictions sur lui) a dit aussi : « Si je n'avais pas été envoyé, c'est toi qui l'aurais été, ô ʿUmar. » Il a fait l'éloge de nombre de Compagnons, sachant que cela accroîtrait leur ardeur sans faire naître en eux de vanité.

#### Section

Il incombe à celui qui est loué de méditer le danger de la fin dernière, les subtilités de l'ostentation et les fléaux des œuvres, et de se rappeler les turpitudes intérieures qu'il se connaît, surtout dans ses pensées et ses propos intérieurs, et qui, si celui qui le loue les connaissait, l'amèneraient à cesser son éloge. Il doit manifester son aversion pour l'éloge et le détester en son cœur ; c'est à cela que fait allusion sa parole (paix et bénédictions sur lui) : « Jetez de la poussière au visage des flatteurs. » Quelqu'un, comme on faisait son éloge, dit : « Ô Allah, ce Tien serviteur s'est rapproché de moi en s'attirant Ta réprobation, et je Te prends à témoin de ma réprobation à son égard. » Et ʿAlî (qu'Allah l'agrée), comme on faisait son éloge, dit : « Ô Allah, pardonne-moi ce qu'ils ne savent pas, ne me tiens pas rigueur de ce qu'ils disent et rends-moi meilleur que ce qu'ils pensent. »

### Troisième principe : de la colère

Sache que la *ghadab* (colère) est une flamme empruntée au feu d'Allah attisé, qui monte jusqu'aux cœurs. Celui qu'elle domine tient de la souche de Satan, car celui-ci a été créé de feu. Briser la violence de la colère compte parmi les choses importantes de la religion. Il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Le fort n'est pas celui qui terrasse les autres ; le fort est celui qui se maîtrise lors de la colère. » Il (paix sur lui) a dit aussi : « La colère corrompt la foi comme l'aloès gâte le miel. » Et encore (paix sur lui) : « Nul ne s'est jamais mis en colère sans s'être trouvé au bord de la Géhenne. » Un homme demanda : « Ô Messager d'Allah, quelle chose est la plus redoutable ? » Il répondit : « La colère d'Allah. » L'homme demanda : « Qu'est-ce qui me sauvera de la colère d'Allah ? » Il répondit : « Que tu ne te mettes pas en colère. » Un homme dit au Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) : « Prescris-moi une œuvre, et qu'elle soit brève ! » Il (paix et bénédictions sur lui) répondit : « Ne te mets pas en colère. » L'homme répéta sa demande plusieurs fois au Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui), et celui-ci répondait : « Ne te mets pas en colère. » Comment donc le fléau de la colère ne serait-il pas grave, alors qu'elle pousse extérieurement à frapper, à insulter et à se répandre en paroles, et intérieurement à la rancune, à l'*hasad* (envie), à faire paraître le mal, à se réjouir du malheur d'autrui, à résoudre de divulguer les secrets et de déchirer le voile, à se réjouir de l'épreuve de celui contre qui on est en colère et à s'affliger de sa joie ? Chacune de ces vilenies est funeste.

#### Section

Tu as, à l'égard de l'attribut de la colère, deux tâches.

La première : la briser par l'exercice spirituel. Je n'entends pas, par la briser, l'éliminer[^88], car son fondement ne disparaît pas et il ne convient pas qu'il disparaisse ; au contraire, s'il disparaissait, il faudrait l'acquérir, car elle est l'instrument du combat contre les mécréants, de l'empêchement des actes blâmables et de beaucoup de biens[^89]. Elle est comme le chien du chasseur : son exercice consiste à le dresser jusqu'à ce qu'il obéisse à l'*ʿaql* (intellect) et à la Loi, s'élançant sur l'indication de l'intellect et de la Loi et s'apaisant sur leur indication, sans leur désobéir, comme le chien obéit au chasseur. Cela est possible par l'effort sur soi, qui consiste à s'habituer à la mansuétude et à l'endurance tout en s'exposant à ce qui met en colère.

La seconde : maîtriser la colère au moment où elle s'emporte, en la contenant. On y est aidé par une science et une pratique. Quant à la science, c'est de savoir que sa colère n'a d'autre cause que le fait qu'il a refusé que la chose se déroule selon la volonté d'Allah et non selon la sienne, ce qui est le comble de l'ignorance. L'autre point est de savoir que la colère d'Allah contre lui est plus grande que sa propre colère contre l'autre, et que la grâce d'Allah est plus grande. Combien de fois lui a-t-il désobéi et a-t-il contrevenu à Son ordre ! Pourquoi donc s'irriterait-il contre autrui si celui-ci lui contrevient ? Son ordre n'est pas plus contraignant pour son serviteur, sa famille et ses compagnons que l'ordre d'Allah ne l'est pour lui. Quant à la pratique, c'est de dire : « Je cherche refuge auprès d'Allah contre Satan le lapidé », sachant que cela vient de Satan. Si la colère ne s'apaise pas, qu'il s'assoie s'il est debout et qu'il s'allonge s'il est assis ; il est rapporté de même dans la tradition que le changement de posture contribue à l'apaisement. Et si elle ne s'apaise pas, qu'il fasse ses ablutions. Il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Satan a été créé de feu, et le feu ne s'éteint que par l'eau ; lorsque l'un de vous se met en colère, qu'il fasse donc ses ablutions. » Il (paix sur lui) a dit aussi : « Certes, la colère est une braise dans le cœur du fils d'Adam. Ne voyez-vous pas la rougeur de ses yeux et le gonflement de ses veines jugulaires ? Que celui qui en ressent quelque chose colle sa joue contre la terre. » C'est là une indication : placer le plus noble des membres sur le plus humble des lieux, afin que se brise l'orgueil, qui est la plus grande cause de la colère, et que l'homme sache qu'il est un serviteur humble à qui l'orgueil ne sied pas.

> **Passage douteux** — L’imprimé porte « الزم » sans hamza, probablement pour « ألزم » (plus contraignant) ; traduit dans ce sens.

Le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) a dit : « L'homme atteint, par la mansuétude, le degré de celui qui prie la nuit et jeûne le jour ; et il peut être inscrit comme tyran alors qu'il ne gouverne que sa propre famille. » Il (paix et bénédictions sur lui) a dit encore : « Celui qui contient sa colère alors qu'il pourrait, s'il le voulait, lui donner libre cours, Allah le Très-Haut remplira son cœur, le Jour de la Résurrection, de sécurité et de foi. » Et il (paix sur lui) a dit : « Il n'est pas de gorgée plus aimée d'Allah le Très-Haut qu'une gorgée de colère que ravale un serviteur ; et nul serviteur ne la ravale sans qu'Allah ne remplisse son intérieur de foi. »

### Quatrième principe : l'envie

Le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) a dit : « L'envie (*hasad*) dévore les bonnes actions comme le feu dévore le bois. » Il a dit aussi (paix sur lui) : « Il est trois choses auxquelles nul n'échappe : la suspicion, le mauvais présage et l'envie ; et je vais vous indiquer comment vous en sortir : si tu soupçonnes, ne cherche pas à vérifier ; si tu tires un mauvais présage, passe outre ; et si tu envies, ne commets pas d'abus. » Il a dit encore (paix sur lui) : « Le mal des nations qui vous ont précédés s'est glissé jusqu'à vous : l'envie et la haine ; et la haine est celle qui rase[^90]. » Et Zakariyyâ (paix sur lui) a dit : Allah le Très-Haut a dit : « L'envieux est l'ennemi de Mes bienfaits, mécontent de Mon décret, insatisfait du partage que J'ai fait entre Mes serviteurs. »

Sache que l'envie est illicite : c'est aimer que le bienfait disparaisse de chez autrui, ou aimer qu'un malheur s'abatte sur lui. L'émulation, en revanche, n'est pas illicite : elle consiste à porter une envie louable et à désirer pour soi-même un bien semblable, sans aimer qu'il disparaisse de chez l'autre. Il est permis d'aimer la disparition du bienfait chez celui qui s'en sert pour commettre l'injustice et la désobéissance, car ce n'est pas la disparition du bienfait que tu veux, mais seulement celle de l'injustice ; et le signe en est que, s'il renonçait à l'injustice et à la désobéissance, tu n'aimerais pas que son bienfait disparaisse. La cause de l'envie est soit l'orgueil (*kibr*), soit l'inimitié, soit la malignité de l'âme (*nafs*), puisque l'envieux se montre avare des bienfaits qu'Allah accorde à Ses serviteurs, sans en tirer lui-même aucun intérêt.

> **Passage douteux** — Mots partiellement masqués par le filigrane du scan, rétablis d’après le contexte.

#### Section

Sache que l'envie compte parmi les grandes maladies du cœur (*qalb*), et la maladie du cœur ne se soigne que par un électuaire composé de science (*ʿilm*) et d'action :

Quant au remède par la science, il consiste à savoir que son envie lui nuit à lui-même, sans nuire à celui qu'il envie, et qu'elle lui profite au contraire. Qu'elle lui nuise à lui-même, c'est qu'elle annule ses bonnes actions et l'expose au courroux d'Allah le Très-Haut, puisqu'il est mécontent du décret d'Allah et se montre chiche du bienfait qu'Il a largement répandu de Ses trésors sur Ses serviteurs : voilà le tort qu'elle cause à sa religion. Quant au tort qu'elle lui cause en ce bas-monde (*dunyâ*), c'est qu'il ne cesse d'être dans une affliction perpétuelle et un chagrin tenace : et c'est précisément ce que son ennemi souhaite pour lui, car le plus important des buts de son ennemi, et le plus parfait des bienfaits à ses yeux, c'est la tristesse de son envieux. Il voulait l'épreuve pour son ennemi, et c'est lui qui l'obtient. L'envieux n'est jamais exempt d'affliction et d'épreuve, puisque ses ennemis, ou l'un d'eux au moins, ne cessent de jouir de quelque bienfait. Quant au fait qu'il profite à son ennemi sans lui nuire, c'est que le bienfait ne disparaît pas du fait de son envie, et qu'il multiplie les bonnes actions de celui-ci, puisque les bonnes actions de l'envieux passent à son compte, surtout s'il laisse aller sa langue contre lui, car l'envié est alors victime de l'injustice de l'envieux. L'envieux a donc souhaité que l'autre perde un bienfait de ce bas-monde, et il lui a ajouté un bienfait de l'au-delà (*âkhira*), tandis qu'il s'est procuré à lui-même, en plus du tourment de ce bas-monde, le tourment de l'au-delà. Il est comme celui qui lance une pierre sur son ennemi, le manque, et la pierre lui revient dans l'œil et l'aveugle ; et à cela s'ajoute la joie maligne de son ennemi Iblîs à son égard. Car il a perdu le bienfait, et il a perdu l'agrément du décret (*qadâ'*) ; or, s'il l'avait agréé, il en aurait reçu une récompense, surtout s'il envie autrui pour sa science et son scrupule pieux (*wara'*), car celui qui aime la science reçoit une grande récompense.

Quant au remède par l'action, il consiste à connaître ce que l'envie exige et réclame en paroles et en actes, pour s'y opposer et agir à l'inverse : il fait donc l'éloge de celui qu'il envie, manifeste sa joie du bienfait dont l'autre jouit et se montre humble envers lui. Par là, l'envié devient son ami, l'envie le quitte, et il est délivré de son péché et de sa souffrance. Allah le Très-Haut a dit : « Repousse le mal par ce qui est meilleur : et voilà que celui avec qui tu avais une inimitié devient tel un ami chaleureux » [Fussilat : 34].

#### Section

Il se peut que ton âme ne t'obéisse pas pour traiter également ton ennemi et ton ami, et que tu détestes le malheur de l'ami et non celui de l'ennemi, et que tu aimes le bienfait de l'ami et non celui de l'ennemi. Or tu n'es pas tenu à ce qui dépasse ta capacité. Si tu n'en es pas capable, tu te délivreras du péché par deux choses. La première : ne pas manifester l'envie par ta langue, tes membres et tes actes volontaires, mais au contraire aller à l'encontre de ce qu'elle exige. La seconde : détester en toi-même l'amour que ton âme porte à la disparition du bienfait d'Allah le Très-Haut chez l'un de Ses serviteurs. Lorsque cette aversion, née d'un mobile religieux, accompagne l'amour de la disparition du bienfait que réclame la nature, le péché est écarté de toi. Il ne t'incombe pas de changer ta nature, car c'est là une chose dont tu es incapable dans la plupart des cas. Le signe de cette aversion est que tu sois tel que, si tu pouvais faire disparaître le bienfait de l'autre, tu ne t'y résoudrais pas malgré l'amour que tu en as, et que, si tu pouvais l'aider à conserver son bienfait ou à l'accroître, tu le ferais malgré ta répugnance. Si tu es ainsi, il n'y a pas de péché pour toi dans ce que réclame ta nature. Car la nature n'est vraiment soumise que chez l'homme éperdu d'Allah, dont le regard s'est détourné de ce bas-monde et des créatures ; bien plus, il sait que, si le bénéficiaire de ce bienfait est destiné au Feu, à quoi ce bienfait lui servirait-il, et que, s'il est destiné au Paradis, quelle commune mesure y a-t-il entre ce bienfait et le Paradis ? Bien plus, il voit en toutes les créatures les serviteurs d'Allah le Très-Haut : il les aime parce qu'elles sont les serviteurs de son Bien-Aimé, et il aime que paraisse sur Ses serviteurs la trace du bienfait de son Bien-Aimé. C'est là un état rare, qui n'entre pas dans le cadre de l'obligation.

### Cinquième principe : l'avarice et l'amour des biens

Sache que l'avarice (*bukhl*) compte parmi les grands vices qui mènent à la perdition. Allah le Très-Haut a dit : « Et quiconque est préservé de la cupidité de son âme, ceux-là sont les bienheureux » [Al-Hashr : 9, At-Taghâbun : 16]. Et Allah le Très-Haut a dit : « Que ceux qui sont avares de ce qu'Allah leur a donné de Sa grâce ne s'imaginent surtout pas… » [Âl ʿImrân : 180], jusqu'à la fin du verset. Et Allah le Très-Haut a dit : « Ceux qui sont avares et ordonnent aux gens l'avarice… » [An-Nisâ' : 37, Al-Hadîd : 24], jusqu'à la fin du verset. Le Prophète (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Gardez-vous de l'avarice, car elle a fait périr ceux qui étaient avant vous. » Il a dit (paix et bénédictions sur lui) : « La générosité est un arbre qui pousse au Paradis : n'entre au Paradis que le généreux ; et l'avarice est un arbre qui pousse dans le Feu : n'entre dans le Feu que l'avare. » Il a dit (paix sur lui) : « Trois choses mènent à la perdition : une cupidité à laquelle on obéit, une passion que l'on suit, et l'admiration de l'homme pour lui-même. » Il a dit (paix sur lui) : « Le pire de ce qui se trouve en l'homme est une cupidité angoissée et une lâcheté qui arrache le cœur[^91]. » Il a dit (paix sur lui) : « Allah déteste l'avare durant sa vie et aime le généreux à sa mort. » Il a dit (paix sur lui) : « Le généreux débauché est plus aimé d'Allah que l'adorateur avare. » Et il a dit (paix sur lui) : « Deux choses ne se réunissent pas chez un croyant : l'avarice et le mauvais caractère. »

#### Section

Sache que la racine de l'avarice est l'amour des biens, et il est blâmable. Celui qui n'a pas de biens ne laisse pas paraître son avarice en retenant, mais elle paraît dans son amour des biens. Et il est tel homme généreux qui pourtant aime les biens : il se montre généreux avec eux afin qu'on mentionne sa générosité ; et cela aussi est blâmable, car l'amour des biens distrait du rappel (*dhikr*) d'Allah, à Lui la puissance et la gloire, tourne la face du cœur vers ce bas-monde et y resserre ses attaches, au point que lui devient pesante la mort, en laquelle se trouve la rencontre d'Allah le Très-Haut. Allah, à Lui la puissance et la gloire, a dit : « Ô vous qui avez cru ! Que ni vos biens ni vos enfants ne vous distraient du rappel d'Allah » [Al-Munâfiqûn : 9]. Allah le Très-Haut a dit : « Vos biens et vos enfants ne sont qu'une épreuve » [At-Taghâbun : 15]. Et le Très-Haut a dit : « La course aux richesses vous a distraits » [At-Takâthur : 1]. Le Prophète (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Ne vous constituez pas de domaine[^92], sinon vous aimeriez ce bas-monde. » On demanda au Prophète (paix et bénédictions sur lui) : « Lesquels de ta communauté sont les pires ? » Il répondit (paix sur lui) : « Les riches. » Il a dit (paix sur lui) : « Quiconque prend de ce bas-monde au-delà de ce qui lui suffit prend sa propre mort sans s'en rendre compte. » Un homme dit : « Ô Messager d'Allah, je n'aime pas la mort. » Il lui dit (paix sur lui) : « As-tu des biens ? » – « Oui », répondit-il. Il dit (paix sur lui) : « Fais passer tes biens devant toi, car le cœur de l'homme est avec ses biens : s'il les a fait passer devant lui, il aime les rejoindre, et s'il les a laissés derrière lui, il aime rester en arrière. » Il a dit (paix et bénédictions sur lui) : « Lorsque le serviteur meurt, les anges disent : "Qu'a-t-il envoyé devant lui ?", et les gens disent : "Qu'a-t-il laissé derrière lui ?" » Et il a dit (paix et bénédictions sur lui) : « Que périsse[^93] l'esclave du dirham, que périsse l'esclave du dinar ! Qu'il périsse et soit renversé ! Et s'il est piqué d'une épine, qu'on ne la lui retire pas ! »[^94]

#### Section

Sache que les biens ne sont pas blâmables à tous égards. Le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Quelle excellente chose que les biens licites pour l'homme vertueux ! » Il a dit aussi (paix et bénédictions sur lui) : « Ce bas-monde est le champ ensemencé de l'au-delà. » Et comment seraient-ils blâmables de manière absolue, alors que le serviteur voyage vers Allah le Très-Haut, que ce bas-monde est l'une des étapes de son voyage, que son corps est sa monture, qu'il ne peut voyager vers Allah que par lui, que le corps ne subsiste que par la nourriture et le vêtement, et qu'on ne parvient à ceux-ci que par les biens ? Mais celui qui a compris l'utilité des biens et su qu'ils sont un moyen de fourrager la monture pour parcourir la route ne s'y attarde pas et n'en prend que la mesure des provisions de voyage. S'il s'en tient à cela, il en tire son bonheur, comme le Prophète (paix sur lui) l'a dit à ʿÂ'isha (qu'Allah l'agrée) : « Si tu veux me rejoindre, contente-toi de ce bas-monde de la provision du cavalier, ne renouvelle pas tes habits et n'ôte pas une chemise avant de l'avoir rapiécée. » Il a dit (paix et bénédictions sur lui) : « Ô Allah, fais que la subsistance de la famille de Muhammad soit juste suffisante ; et si l'on dépasse la mesure du suffisant, on périt. » C'est ainsi qu'il a dit (paix et bénédictions sur lui) : « Quiconque prend de ce bas-monde au-delà de ce qui lui suffit prend sa propre mort et périt sans s'en rendre compte. » De même le voyageur : s'il prend plus que les provisions de la route, il meurt sous leur poids et n'atteint pas le but de son voyage. Ainsi, ce qui dépasse la mesure du suffisant mène à la perdition de trois manières :

La première : cela pousse aux péchés, car cela donne les moyens de les commettre ; or c'est une forme de préservation que de ne pas en avoir les moyens. L'épreuve de l'aisance[^95] est plus grande que l'épreuve de l'adversité[^96], et la patience est plus dure quand on a le pouvoir d'agir.

La deuxième : cela pousse à jouir des choses permises, ce qui est le moindre des degrés. Son corps se forme alors dans le bien-être, et il ne peut plus s'en passer. Or ce bien-être ne peut se maintenir qu'en recourant à l'aide des créatures et en cherchant refuge auprès des injustes, ce qui pousse à l'hypocrisie, au mensonge, à l'ostentation (*riyâ'*), à l'inimitié et à la haine ; et de là se ramifient l'ensemble des vices qui mènent à la perdition. C'est pourquoi le Prophète (paix et bénédictions sur lui) a dit : « L'amour de ce bas-monde est la tête de tout péché. »

La troisième : cela distrait du rappel d'Allah, à Lui la puissance et la gloire, qui est le fondement de la félicité de l'au-delà, puisque se bousculent dans le cœur les querelles avec les bateliers, les comptes à rendre aux associés, la réflexion sur la manière de se garder d'eux, la réflexion sur les moyens de faire fructifier les biens, sur la manière de les acquérir d'abord, de les conserver ensuite et de les dépenser enfin. Tout cela noircit le cœur, lui ôte sa pureté et distrait du rappel, comme Allah le Très-Haut l'a dit : « La course aux richesses vous a distraits », jusqu'à la fin de la sourate.

#### Section

Il se peut que tu désires connaître la mesure du suffisant, et que tu dises : « Il n'est pas un riche qui ne prétende que ce qu'il a entre les mains est en deçà de la mesure du suffisant. » Sache donc que la nécessité ne réclame que la nourriture et le vêtement. Si tu renonces à te parer dans ton vêtement, deux dinars par an te suffisent pour ton hiver et ton été : tu t'en procures un habit grossier qui te protège de la chaleur et du froid. Si tu renonces au bien-être dans ta nourriture et à te rassasier en toutes circonstances, un *mudd* par jour te suffit, ce qui fait cinq cents *ratl* par an ; et pour ton accompagnement – si tu ne t'y montres pas large et t'en tiens à un peu, de temps à autre – trois dinars par an environ te suffisent, lorsque les prix sont bas. Ce qui te suffit atteint donc cinq dinars et cinq cents *ratl* : c'est la mesure que nous estimons en supposant la dépense d'un célibataire. Si tu as une famille à charge, prends pour chacun de ses membres l'équivalent. Si tu gagnes ta vie et gagnes chaque jour ce qui te suffit pour ce jour-là, cesse alors et occupe-toi de ton adoration ; si tu recherches davantage, tu deviens des gens de ce bas-monde. Si tu ne gagnes pas ta vie et que tu sois occupé par la science et l'adoration, et que tu acquières un domaine qui te rapporte en permanence cette mesure, j'espère que tu ne deviendras pas par là des gens de ce bas-monde, surtout en ces époques[^97] où les cœurs ont changé, où la cupidité s'en est emparée et où les aspirations se sont détournées du souci des nécessiteux. Acquérir cette mesure vaut donc mieux que de mendier. Cela, à condition que tu souhaites être délivré de l'exposition à la faim et au froid pour pouvoir rejeter ce domaine et l'abandonner, que tu ne répugnes pas à la mort et que tu n'aimes pas le domaine. Que le domaine – qui est la source de ta nourriture – soit pour toi comme les latrines, qui sont le lieu où tu te soulages : tu n'en veux que par nécessité, et tu aimerais en être délivré, afin d'échapper à l'interdiction contenue dans sa parole (paix et bénédictions sur lui) : « Ne vous constituez pas de domaine, sinon vous aimeriez ce bas-monde. » Car si tu recherches la disponibilité afin de t'en aider pour la religion, tu es un voyageur qui prend ses provisions, et non quelqu'un qui s'attarde auprès de son domaine.

Il se peut que certaines personnes ne supportent de se contenter de la mesure que j'ai mentionnée qu'avec peine et difficulté. Il n'y a, en matière de religion, aucun mal à ajouter le double de cette mesure, car on ne devient pas pour autant des fils de ce bas-monde et l'on ne sort pas du parti des fils de l'au-delà et des voyageurs vers Allah le Très-Haut, tant que l'on vise par là à écarter la souffrance qui détourne du rappel et de l'adoration, et non la délectation et le bien-être en ce bas-monde. Puis, ce qui reste de la nourriture, on le donne au miséreux et aux veuves. Après cette licence, il ne reste plus de motif à prendre davantage, si ce n'est pour jouir, pour faire l'aumône ou pour se prémunir au cas où les biens seraient frappés d'un fléau. Jouir, c'est se détourner d'Allah le Très-Haut et s'occuper de ce bas-monde. Quant à faire l'aumône, laisser les biens vaut mieux ; ʿÎsâ (paix sur lui) a dit : « Ô toi qui recherches ce bas-monde pour faire le bien, ton renoncement à lui est plus pieux, et plus pieux encore. » Quant à se prémunir par crainte d'un fléau, il n'y a pas de terme à cela : c'est une mauvaise opinion qui n'a pas de fin. Il faut au contraire repousser cela par la bonne opinion à l'égard de la gestion d'Allah, à Lui la puissance et la gloire : de même que tu imagines que les biens soient frappés d'un fléau d'où l'on ne s'y attend pas, imagine aussi que s'ouvre pour la subsistance une porte d'où l'on ne s'y attend pas : « Et quiconque craint Allah, Il lui ménage une issue et lui accorde Ses dons par des voies sur lesquelles il ne comptait pas » [At-Talâq : 2, 3]. Et si, par exception, l'on suppose le contraire, le serviteur ne doit pas croire que sa préservation de l'épreuve – toute sa vie durant – soit une chose décrétée ; c'est au contraire l'épreuve qui polit le cœur, le purifie et le délivre de toutes les impuretés. C'est pourquoi elle a été attachée aux prophètes, puis aux saints, puis aux meilleurs, et ainsi de suite selon leur rang. Remets-toi donc à la grâce d'Allah, et sache que rien ne t'atteint qui ne soit pour ton bien et ce qu'il y a de meilleur pour toi[^98], car Allah, qui gouverne la royauté et le Royaume invisible (*al-mulk wa-l-malakût*), sait mieux que quiconque ce qui t'est profitable.

#### Section

Ce que je viens de mentionner est une approximation, à laquelle on peut ajouter ou retrancher par effort d'appréciation pour certaines personnes et dans certaines situations. Mais crois fermement que les biens sont comme un remède dont une mesure déterminée est bénéfique, dont l'excès est mortel, et dont ce qui approche l'excès rend malade, s'il ne tue pas. Attache-toi donc à la réduction et garde-toi de l'excès et de l'opulence, car c'est là un grand danger. Il n'y a dans la réduction qu'une petite peine durant quelques jours ; et l'homme résolu ne trouve pas pénible d'affamer son âme en vue du festin du Paradis, car il sait que le plaisir est à la mesure de la faim.

#### Section

Il se peut que tu souhaites connaître la limite de l'avarice, car il arrive que tu doutes, au sujet d'une même personne, qu'elle soit avare ou non, et les gens divergent à son propos. Sache donc que la limite de l'avarice est de refuser ce qu'exigent la Loi ou la noblesse d'âme (*murû'a*). Ne crois pas que celui qui remet à son épouse et à son proche ce que le juge a fixé, puis lésine au-delà sur une bouchée, n'est pas avare, ni que celui qui rend le pain et la viande au boulanger et au boucher pour un léger manque n'est pas avare, même s'il en a le droit selon la Loi. Car le sens de la Loi en ces matières est de trancher les querelles des avares en fixant une mesure que l'avare puisse supporter. C'est pourquoi Allah le Très-Haut a dit : « S'Il vous les demandait avec insistance, vous vous montreriez avares » [Muhammad : 37]. Il faut au contraire tenir compte de la noblesse d'âme et écarter ce que les gens diraient de laid à son sujet ; et cela varie selon les personnes et l'importance des biens. Celui qui a des biens et qui pourrait faire cesser, moyennant une petite somme, la satire et le dénigrement d'un poète à son endroit, et ne le fait pas, est avare, même si cela ne lui est pas obligatoire, puisque le Prophète (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Ce par quoi l'homme protège son honneur lui est compté comme aumône. » Le fond de la question est que les biens ont été créés pour une utilité, en vue de laquelle on les retient, et qu'il y a aussi une utilité à les dépenser. Toutes les fois qu'il lui apparaît que l'utilité de la dépense est plus grande que celle de la rétention, et que la dépense lui coûte pourtant, il est avare et amoureux des biens. Les biens ne doivent pas être aimés pour eux-mêmes, mais pour leur utilité ; on les emploie donc à l'utilité la plus forte. Préserver sa noblesse d'âme est meilleur et plus fort que de jouir, par exemple, d'une nourriture abondante. Il arrive que l'avarice et l'amour des biens le poussent à ignorer laquelle des deux utilités est la plus forte et la plus digne : c'est là le comble de l'avarice. S'il le sait et que la dépense lui est difficile, il est avare aussi, même s'il dépense en se faisant violence. On n'est au contraire quitte de l'avarice que si dépenser ses biens là où il convient de les dépenser, selon la raison et selon la Loi, ne nous pèse pas. Quant au degré de la générosité, on ne l'atteint qu'en donnant au-delà de ce qu'exigent à la fois la Loi et la noblesse d'âme.

#### Section

Il se peut que tu veuilles comprendre le remède de l'avarice. Sache donc que son remède est un électuaire composé de science et d'action. La science consiste à savoir ce que l'avarice comporte de perdition dans la Demeure dernière et de blâme en ce bas-monde, et à savoir que les biens ne le suivront pas – s'ils subsistent – jusque dans sa tombe ; les biens n'appartiennent qu'à Allah le Très-Haut, qui les lui a confiés pour qu'il les emploie à ce qui importe le plus. Et à savoir que, si la rétention des biens a pour but de jouir des plaisirs, la bonne renommée et la récompense de l'au-delà sont plus grandes et plus délicieuses. Satisfaire ses désirs est le naturel des bêtes, et ceci est le naturel des gens doués de raison. Et s'il les retient pour les laisser à son enfant, c'est comme s'il laissait son enfant dans le bien et se présentait devant son Seigneur avec le mal : c'est là l'ignorance même. Comment donc, alors que son enfant, s'il est vertueux, Allah le Très-Haut lui suffira, et s'il est pervers, il s'en aidera[^99] pour désobéir, et le père sera la cause de ce qu'il en ait les moyens : lui en pâtira, et un autre en jouira ! Quant à l'action, elle consiste à se contraindre à donner en se faisant violence, et à ne cesser de le faire jusqu'à ce que cela lui devienne une habitude. Parmi les ruses efficaces en ce domaine, il y a de tromper son âme par la belle réputation et l'espoir d'une contrepartie, jusqu'à ce qu'elle prenne goût au don ; puis, après cela, il progresse aussi graduellement jusqu'à extirper ces dispositions.

### Sixième principe : la frivolité et l'amour du prestige

Allah, à Lui la puissance et la gloire, a dit : « Cette Demeure dernière, Nous l'accordons à ceux qui ne recherchent ni à s'élever sur la terre ni à y semer la corruption » [Al-Qasas : 83], jusqu'à la fin du verset. Le Prophète (paix sur lui) a dit : « L'amour des biens et du prestige (*jâh*) fait pousser l'hypocrisie dans le cœur comme l'eau fait pousser les herbes. » Il a dit (paix et bénédictions sur lui) : « Deux loups voraces lâchés dans un enclos de moutons n'y causent pas plus de ravages que l'amour des biens et du prestige dans la religion de l'homme musulman. » Il a dit (paix et bénédictions sur lui), louant l'obscurité : « Que d'hommes échevelés, couverts de poussière, vêtus de deux haillons[^100], auxquels on ne prête nulle attention, et qui, s'ils juraient par Allah, verraient Allah accomplir leur serment ! » Et il a dit (paix et bénédictions sur lui) : « Les gens du Paradis, ce sont tous ces hommes échevelés, couverts de poussière, vêtus de deux haillons, auxquels on ne prête nulle attention ; ceux qui, lorsqu'ils demandent audience aux émirs, ne sont pas admis ; lorsqu'ils demandent des femmes en mariage, ne sont pas mariés ; et lorsqu'ils parlent, ne sont pas écoutés. Les besoins de chacun d'eux s'agitent dans sa poitrine ; si sa lumière était répartie entre les gens au Jour de la Résurrection, elle suffirait à tous. »

Sulaymân ibn Hanzala a dit : « Tandis que nous étions autour d'Ubayy ibn Kaʿb, marchant derrière lui, ʿUmar l'aperçut et le frappa de son fouet. Ubayy dit : "Prends garde à ce que tu fais, ô Commandeur des croyants !" Il répondit : "Ceci est une humiliation pour celui qui suit et une épreuve pour celui qui est suivi." » Al-Hasan a dit : « Le claquement des sandales derrière un homme : il est rare que le cœur des sots y résiste. » Abû Ayyûb a dit : « Par Allah, nul serviteur n'a été sincère envers Allah sans qu'il lui plaise que l'on ignore où il se trouve. » Tu as ainsi connu le blâme de la célébrité et du prestige, sauf si Allah rend célèbre un serviteur en matière de religion sans qu'il l'ait recherché, comme Il rend célèbres les prophètes, les califes bien guidés, les savants et les saints.

#### Section

La réalité du *jâh* (prestige) est la possession des cœurs, afin qu'ils se soumettent à celui qui en jouit selon ce qu'il veut, qu'ils délient les langues pour faire son éloge et qu'ils s'emploient à satisfaire ses besoins. Et de même que le sens de la richesse est la possession des dirhams afin de parvenir par eux à ses fins, de même le sens du prestige est la possession des cœurs ; mais le prestige est plus aimé, car il est plus facile de parvenir par lui à la richesse que de parvenir par la richesse au prestige ; parce qu'il est à l'abri d'être volé ou usurpé, ou d'être frappé par quelque calamité ; et parce qu'il se propage et croît sans effort : en effet, celui dont on a possédé le cœur par la conviction de sa grandeur ne cesse de faire l'éloge de son maître et de capturer pour lui les cœurs du reste des gens. Il y a en lui un autre secret : le prestige signifie l'élévation, la grandeur et la puissance, qui sont des attributs divins ; or les attributs divins sont aimés de l'homme par nature ; ils sont même ce qu'il y a de plus délicieux à ses yeux. Cela tient à un secret caché dans l'affinité du *rûh* (esprit) avec les réalités divines, que le Très-Haut a exprimée en disant : « Dis : l'esprit relève de l'ordre de mon Seigneur » [Al-Isrâ' : 85]. C'est donc une réalité seigneuriale, dont la passion, par nature, est de régner seule et d'être unique dans l'existence ; et c'est là la réalité de la divinité, puisque rien n'existe avec Allah : tous les existants ne sont que comme l'ombre issue de la lumière de la Puissance, et ils ont le rang de la dépendance, non celui de la concomitance. Il n'y a donc dans l'existence, avec Allah, rien d'autre que Lui. Or l'homme désirait cela ; bien plus, il y a en toute âme le désir de dire : « Je suis votre seigneur suprême », sauf que Pharaon l'a manifesté et que les autres l'ont caché. Mais si l'unicité dans l'existence lui échappe, il désire au moins que ne lui échappent pas la supériorité et la domination sur tous les existants, afin d'en disposer selon sa volonté — et c'est cela la divinité. Mais cela étant impossible à l'homme pour ce qui est des cieux, des astres, des mers et des montagnes, il a désiré les dominer tous par la science, car la science est aussi une forme de domination ; de même que celui qui est incapable de façonner les choses merveilleuses désire connaître la manière dont elles sont façonnées. De même, il désire connaître les merveilles de la mer et ce qui se trouve sous les montagnes ; et, concevant que puissent lui être assujetties les choses qui sont à la surface de la terre — animaux, minéraux et végétaux —, il aime à les posséder et à les faire siennes ; et, concevant que l'homme puisse lui être assujetti, il aime à se l'assujettir par l'intermédiaire de son cœur. Il possède son cœur en y jetant la vénération à son égard ; et la vénération s'obtient lorsque l'autre lui attribue la perfection des qualités, car la révérence suit la conviction de la perfection. C'est pourquoi l'homme aime que son prestige s'étende et que sa renommée se répande jusque dans des contrées dont il sait avec certitude qu'il ne les foulera jamais et qu'il n'en verra jamais les habitants : tout cela, en effet, s'apparente aux attributs de la seigneurie. Et plus il devient doué d'intelligence, plus cette qualité prédomine en lui et plus ses appétits bestiaux s'affaiblissent.

#### Section

Peut-être diras-tu : « S'il en est ainsi, pourquoi la recherche de l'élévation est-elle blâmable, alors qu'elle est un fruit de l'*ʿaql* (intellect) et une propriété de l'esprit, apparenté aux réalités seigneuriales ? »

Sache donc que la recherche de l'élévation véritable est louable et non blâmable, puisque ce que recherchent tous les êtres, c'est la proximité d'Allah le Très-Haut ; et c'est là l'élévation et la perfection, car c'est une puissance sans humiliation, une richesse sans pauvreté, une permanence sans anéantissement à sa suite, et une jouissance sans trouble. Rechercher cela est louable ; ce qui est blâmable, c'est seulement de rechercher la perfection illusoire au lieu de la véritable. La perfection véritable se ramène à la science, à la liberté et au pouvoir, c'est-à-dire au fait de n'être pas entravé par autrui. Or la réalité du pouvoir n'est pas concevable pour le serviteur, car son pouvoir ne lui vient que de la richesse et du prestige, et c'est là une perfection illusoire : c'est en effet une chose accidentelle qui ne dure pas, et il n'y a nul bien dans ce qui ne dure pas. On a même dit :

« Le plus vif des chagrins, pour moi, est une joie dont son possesseur sait avec certitude qu'elle le quittera. »

Comment en serait-il autrement, alors que ce pouvoir accidentel, outre la rapidité avec laquelle la mort y met fin et les calamités qui le frappent auparavant, n'est jamais exempt de troubles ! Quiconque l'a tenu pour une perfection s'est donc fourvoyé. La perfection, au contraire, réside dans les « bonnes œuvres qui demeurent », par lesquelles on obtient la proximité d'Allah — Gloire à Lui —, qui ne disparaissent pas avec la mort, mais se multiplient au contraire sans limite. Il s'agit de la véritable *maʿrifa* (connaissance) de l'Essence d'Allah le Très-Haut, de Ses attributs et de Ses actes ; c'est la science de tous les existants, puisqu'il n'y a dans l'existence qu'Allah le Très-Haut et Ses actes. Mais il arrive que l'on considère les existants autrement qu'en tant qu'actes d'Allah le Très-Haut, comme celui qui étudie l'anatomie à des fins médicales, ou qui étudie la configuration du monde pour savoir tirer des indices de l'astrologie : cela n'a aucune valeur. Fait également partie de la perfection véritable la liberté, qui consiste à rompre ton attachement à tous les liens de la *dunyâ* (le bas-monde), et même à tout ce que la mort séparera de toi, et à ne te tourner que vers Celui qui t'est inséparable et dont tu ne peux te passer, à savoir Allah le Très-Haut, comme Allah l'a révélé à Dâwûd (David) : « Ô Dâwûd ! Je suis ton recours[^101] inséparable : attache-toi donc à ton recours. » La science et la liberté font donc partie des bonnes œuvres qui demeurent, et ce sont deux perfections véritables ; tandis que « les richesses et les enfants sont la parure de la vie d'ici-bas », et ce sont deux perfections illusoires. Les gens à l'envers sont ceux qui ont inversé la réalité : ils se sont détournés de la recherche de la perfection véritable et se sont occupés de rechercher la perfection illusoire ; ce sont eux qui brûleront, à la mort, aux feux du regret, lorsqu'ils constateront qu'ils ont perdu à la fois le bas-monde et l'*âkhira* (l'au-delà). L'au-delà, parce qu'ils le recherchaient sans en avoir acquis les moyens, à savoir la connaissance et la liberté ; le bas-monde, parce qu'il leur a fait ses adieux et qu'il est passé à leurs ennemis, c'est-à-dire à leurs héritiers. Et ne crois surtout pas que la foi et la science te quitteront à la mort, car la mort ne détruit nullement le siège de la science. La mort n'est pas un néant, pour que tu penses que, si tu cesses d'exister, tes attributs cesseront d'exister avec toi ; le sens de la mort est plutôt la rupture du lien de l'esprit avec le corps, jusqu'à ce qu'il lui soit rendu. Une fois dépouillé du corps, l'esprit demeure dans l'état de science ou d'ignorance qui était le sien avant la mort. Comprendre cela serait long, et cela recèle des secrets que ce livre ne saurait supporter de dévoiler.

#### Section

Si tu as compris la réalité du prestige et sa nature, et qu'il est une perfection illusoire, tu as compris que la voie du remède consiste à en extirper l'amour du cœur. Tu y parviendras en sachant que, si les habitants de la terre se prosternaient devant toi, par exemple, il ne resterait — après un court laps de temps — ni le prosterné ni celui devant qui l'on se prosterne. Comment donc ! Le temps se montre avare envers toi jusqu'à ne pas te laisser l'autorité dans ton propre quartier, sans parler de ton village ou de ta ville. Comment peux-tu donc accepter de délaisser la royauté éternelle et le prestige long et vaste auprès d'Allah le Très-Haut et auprès de Ses anges, en échange de ton prestige méprisable et gâté auprès d'une bande de sots qui ne peuvent ni te profiter ni te nuire, et qui n'ont aucun pouvoir sur ta mort, ta vie ni ta résurrection, ni sur ta subsistance ni sur ton terme ?

> **Passage douteux** — Mot en partie caché par le filigrane, lu avec une bonne certitude.

Certes, la possession des cœurs est comme la possession des personnes[^102], et tu en as besoin dans une faible mesure, afin de te protéger de l'injustice et de l'agression, et de ce qui troublerait ta sécurité et ta disponibilité, dont tu t'aides pour ta religion. Rechercher cette mesure t'est donc permis, à condition de te contenter du strict nécessaire, comme pour la richesse ; à condition aussi de ne pas l'acquérir par l'ostentation dans les actes d'adoration — car cela est illicite, comme on le verra — ; et de ne pas l'acquérir par la duperie[^103], en faisant paraître en toi ce dont tu es dépourvu : il n'y a en effet aucune différence entre celui qui possède les cœurs par la duperie et celui qui possède les biens [de la même manière]. Si donc tu acquiers le prestige par la voie qui convient et que tu t'en tiens à la mesure nécessaire pour te prémunir des calamités, on peut espérer pour toi le salut ; mais tu cours un grand danger, plus grand que celui de la richesse, car un peu de prestige appelle beaucoup de prestige, puisqu'il est plus délicieux que la richesse. C'est pourquoi la religion ne demeure le plus souvent intacte, sans contrepartie, que pour l'homme effacé, inconnu, que personne ne connaît, comme tu l'as compris à travers les récits.

#### Section

Parmi les mobiles de la recherche du prestige se trouve l'amour de l'éloge, car l'homme en tire du plaisir de trois manières. La première : l'éloge fait sentir à celui qui en est l'objet la perfection de sa propre personne, et le sentiment de la perfection est délicieux, car la perfection fait partie des attributs divins. La deuxième : il lui fait sentir qu'il possède le cœur de celui qui le loue, que son prestige est établi auprès de lui et que ce dernier lui est assujetti. La troisième : il lui fait sentir que d'autres prêtent l'oreille à l'éloge de son panégyriste, si bien que son prestige se répand grâce à lui. Aussi, lorsque l'éloge émane d'un homme clairvoyant en matière de qualités de perfection, lui-même doté d'un vaste prestige et d'un grand pouvoir, et qu'il est prononcé en présence d'une assemblée nombreuse, le plaisir de l'éloge se trouve multiplié. Le premier plaisir disparaît lorsque l'éloge émane de quelqu'un qui n'est pas doté de *basîra* (clairvoyance intérieure), car il ne fait alors pas sentir la perfection ; le deuxième disparaît lorsqu'il émane d'un homme vil sans pouvoir, car la possession de son cœur ne compte pas ; et le troisième disparaît lorsqu'il est prononcé en privé et non en public, sauf dans la mesure où l'on s'attend à ce qu'il soit peut-être aussi prononcé en public.

> **Passage douteux** — Gardé tel qu’imprimé (« fa-kadhâlika »), alors que le sens appellerait plutôt « wa-li-dhâlika ».

Quant au blâme, il est détesté pour les raisons inverses. La plupart des gens ont péri par l'amour de l'éloge et l'aversion du blâme, ce qui les pousse à l'ostentation et à toutes sortes de désobéissances. Le remède consiste à méditer sur le premier plaisir : si l'on est loué pour l'abondance de ses richesses et de son prestige, qu'on sache que c'est une perfection illusoire, et qu'elle est la cause de la perte d'une perfection véritable ; elle mérite donc qu'on s'en attriste, non qu'on s'en réjouisse. Si l'on est loué pour la perfection de sa science et de son *waraʿ* (scrupule pieux), il convient que sa joie porte sur l'existence de ces qualités et qu'il en remercie Allah le Très-Haut, sans remercier personne d'autre ; et cela, s'il en est réellement pourvu. Mais s'il n'en est pas pourvu, sa joie n'est que sottise, comme la joie de celui qu'un autre complimenterait en disant : « Quel délicieux parfum que celui qui est dans tes entrailles ou dans tes intestins ! », alors qu'il sait bien quelles ordures et quelles puanteurs s'y trouvent. Tel est l'état de celui qui se réjouit d'être loué pour son scrupule, son *zuhd* (renoncement) et sa science, alors qu'il sait, au fond de lui-même, qu'il en est dépourvu.

Quant au deuxième et au troisième plaisir, qui sont le plaisir du prestige auprès du panégyriste et d'autres que lui, leur remède est ce que nous avons exposé au sujet de l'amour du prestige.

> **Passage douteux** — L’imprimé porte « ath-thânba » : coquille corrigée en « ath-thâniya » (la seconde).

### Septième principe : l'amour du bas-monde

Sache que l'amour du bas-monde est la tête de toute faute. Le bas-monde ne désigne pas seulement la richesse et le prestige : ce ne sont là que deux des parts du bas-monde et deux de ses ramifications, et les ramifications du bas-monde sont nombreuses. Ton bas-monde désigne ton état avant la mort, et ton au-delà ton état après la mort. Tout ce en quoi tu as une part avant la mort fait partie de ton bas-monde, excepté la science, la connaissance et la liberté, et ce qui demeure avec toi après la mort ; car ces choses-là, bien qu'elles soient aussi délicieuses pour les gens de clairvoyance, ne font pas partie du bas-monde, même si elles se trouvent dans le bas-monde. Ces parts mondaines s'enchevêtrent et se rattachent à ce en quoi réside la part, et se rattachent à tes actes liés à son entretien. Elles se ramènent donc à des choses existantes, à ta part en elles et à ton occupation à les entretenir.

Quant aux choses, ce sont la terre et ce qui est à sa surface. Allah le Très-Haut a dit : « Nous avons fait de ce qui est sur la terre une parure pour elle » [Al-Kahf : 7], jusqu'à la fin du verset. Ce que l'homme recherche de la terre : sa substance même, pour l'habitation et le labour ; ses plantes, pour se soigner et se nourrir ; ses minéraux, pour la monnaie, les ustensiles et les instruments ; ses animaux, pour la monture et la nourriture ; et les humains qui s'y trouvent, pour le mariage et le plaisir des yeux. Allah — Gloire à Lui — a réuni tout cela dans Sa parole : « On a paré aux yeux des hommes l'amour des choses désirées : femmes, enfants… » [Âl ʿImrân : 14], jusqu'à la fin du verset. Quant à ta part en elles, le Noble Coran l'a désignée par le terme de « passion », Allah le Très-Haut disant : « et qui aura préservé son âme de la passion » [An-Nâziʿât : 40] ; et le Très-Haut a dit en la détaillant : « La vie d'ici-bas n'est que jeu, divertissement, parure, rivalité d'orgueil entre vous et course à l'accroissement des richesses et des enfants » [Al-Hadîd : 20], jusqu'à la fin du verset. Là se rangent tous les vices intérieurs qui mènent à la perdition : la rancune, le *kibr* (orgueil), le *hasad* (envie), le *riyâ'* (ostentation), l'hypocrisie, la rivalité d'orgueil, la course à l'accroissement, l'amour du bas-monde et l'amour de la louange : c'est là le bas-monde intérieur. Quant aux choses, elles sont le bas-monde extérieur. Et quant à ton occupation à les entretenir, c'est l'ensemble des métiers et des industries auxquels les créatures s'affairent, et dans lesquels elles ont oublié leur propre âme, leur origine et leur retour, tant elles sont absorbées par leurs occupations. Ce qui les occupe, ce sont seulement deux attaches : l'attache du cœur par l'amour des parts du bas-monde, et l'attache du corps par l'occupation à les entretenir.

Telle est donc la réalité du bas-monde dont l'amour est la tête de toute faute. Il n'a été créé que pour qu'on y fasse provision en vue de l'au-delà ; mais la multitude de ses occupations et la variété de ses désirs ont fait oublier aux sots leur voyage et leur destination, et ils y ont borné leur ambition. Ils sont ainsi comme le pèlerin qui, dans le désert, s'occupe de soigner sa chamelle, de la nourrir et de l'engraisser, et reste en arrière de la caravane, jusqu'à ce que le pèlerinage lui échappe et que les fauves du désert le fassent périr.

#### Section

Ce bas-monde blâmé et funeste est lui-même le champ de l'au-delà pour qui le connaît, car celui-là sait qu'il n'est qu'une des haltes de ceux qui cheminent vers Allah — à Lui la puissance et la gloire. Il est comme un relais[^104] bâti au bord de la route, où l'on a préparé le fourrage, les provisions et le nécessaire du voyage. Quiconque y fait provision pour son au-delà et s'en tient au strict nécessaire que nous avons mentionné en matière de nourriture, de vêtement, de mariage et des autres nécessités, a labouré et semé, et il moissonnera dans l'au-delà ce qu'il aura semé. Et quiconque s'y attarde et s'occupe de ses plaisirs périt. Les créatures y sont comme des gens montés sur un navire, qui les mena jusqu'à une île. Le batelier leur ordonna de descendre pour satisfaire leurs besoins, les mit en garde contre un séjour prolongé et les avertit que le navire était pressé de repartir. Ils se dispersèrent dans l'île. Certains se hâtèrent, satisfirent leurs besoins et revinrent au navire, où ils trouvèrent une place libre et spacieuse. D'autres s'attardèrent à contempler les fleurs de l'île et leurs éclats, les curiosités de ses pierres, les merveilles de ses bosquets et les chants de ses oiseaux, puis revinrent au navire et n'y trouvèrent qu'une place étroite et resserrée. D'autres encore se penchèrent sur ces coquillages et ces pierres, dont la beauté les émerveilla, et leur âme ne consentit qu'à en emporter quelques-uns ; ils ne trouvèrent dans le navire qu'une place étroite, et les pierres ne firent qu'ajouter à leur fardeau et à leur gêne ; ne pouvant les jeter ni leur trouver de place, ils les portèrent sur leur cou, ployant sous leur poids. D'autres enfin s'enfoncèrent dans les bosquets, oublièrent le navire et s'occupèrent à flâner parmi ces fleurs et à cueillir ces fruits ; et, tout en flânant, ils n'étaient pas exempts de la peur des fauves ni de la crainte des chutes et des malheurs. Lorsqu'ils revinrent vers le navire, ils ne le trouvèrent plus ; ils restèrent sur le rivage, où les fauves les dévorèrent et où les bêtes venimeuses les mirent en pièces. Telle est l'image des gens de ce bas-monde au regard du bas-monde et de l'au-delà : médite-la et dégages-en la correspondance, si tu es doué de clairvoyance.

#### Section

Celui qui connaît son âme, connaît son Seigneur, connaît la parure du bas-monde et connaît l'au-delà, voit par la lumière de la clairvoyance intérieure en quoi le bas-monde est l'ennemi de l'au-delà ; car il lui apparaît avec certitude qu'il n'est de bonheur dans l'au-delà que pour celui qui se présente devant Allah — Gloire à Lui — en Le connaissant et en L'aimant. Or l'amour ne s'obtient que par le *dhikr* (évocation de Dieu) assidu, et la connaissance ne s'obtient que par la recherche et la réflexion assidues ; et nul ne peut s'y consacrer, sinon celui qui s'est détourné des occupations du bas-monde. La connaissance et l'amour ne s'emparent du cœur que lorsqu'il s'est vidé de l'amour de ce qui n'est pas Allah le Très-Haut ; le fait que le cœur se vide de ce qui n'est pas Allah est la condition nécessaire pour qu'il s'occupe de l'amour d'Allah le Très-Haut et de Sa connaissance. Et cela n'est concevable que pour celui qui se détourne du bas-monde et se contente d'en prendre la mesure des provisions et du nécessaire. Si tu es des gens de la clairvoyance, tu es alors devenu des gens du goût et de la contemplation ; sinon, sois au moins des gens de l'imitation et de la foi, et considère la mise en garde qu'Allah — Gloire à Lui — t'adresse, ainsi que le Livre et la Sunna. Allah — à Lui la puissance et la gloire — a dit : « Ceux qui veulent la vie d'ici-bas et sa parure, Nous les rétribuerons pleinement de leurs œuvres en ce monde » [Hûd : 15], jusqu'à la fin du verset. Le Très-Haut a dit : « Cela, parce qu'ils ont préféré la vie d'ici-bas à l'au-delà » [An-Nahl : 107], jusqu'à la fin du verset. Et Celui dont le nom est puissant a dit : « Quant à celui qui aura été rebelle et aura préféré la vie d'ici-bas » [An-Nâziʿât : 37, 38], jusqu'à la fin du verset.

Peut-être le tiers du Coran porte-t-il sur le blâme du bas-monde et de ses gens. Le Prophète (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Le bas-monde est maudit, et maudit est ce qu'il contient, sauf ce qui en est pour Allah le Très-Haut. » Il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Ô étonnement, comble de l'étonnement, pour celui qui croit à la Demeure de l'au-delà et qui s'efforce pourtant pour la demeure de l'illusion ! » Il (paix sur lui) a dit : « Le bas-monde est doux et verdoyant, et Allah vous y a établis comme successeurs ; Il regarde donc comment vous agissez. » Il (paix sur lui) a dit : « Allah — à Lui la puissance et la gloire — n'a créé aucune créature qui Lui soit plus détestable que le bas-monde, et Il ne l'a pas regardé depuis qu'Il l'a créé. » Et il (paix sur lui) a dit : « Quiconque se lève au matin avec le bas-monde pour plus grande préoccupation n'a rien à voir avec Allah, et Allah attache à son cœur quatre choses : un souci qui ne le quittera jamais, une occupation dont il ne se libérera jamais, une pauvreté dont il n'atteindra jamais la richesse, et un espoir dont il n'atteindra jamais le terme. »

Abû Hurayra a dit : Le Prophète (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Ô Abû Hurayra, veux-tu que je te montre le bas-monde tout entier ? » Je répondis : « Oui. » Il me prit alors par la main et me mena à un dépotoir où se trouvaient des têtes humaines, des excréments[^105], des haillons et des ossements. Il (paix sur lui) dit : « Ô Abû Hurayra, ces têtes étaient avides comme vous êtes avides, et espéraient comme vous espérez ; aujourd'hui, elles ne sont plus que des os sans peau, et bientôt elles deviendront cendre. Ces excréments sont les mets variés qu'ils avaient acquis d'où ils les avaient acquis, puis qu'ils ont rejetés de leur ventre, et les voici que les gens évitent. Ces haillons usés étaient leurs parures et leurs vêtements, et les voici que les vents ballottent. Ces ossements sont les ossements de leurs montures, sur lesquelles ils parcouraient en quête de pâturages[^106] les confins du pays. Que celui qui pleure sur le bas-monde pleure donc ! » Et il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Des gens viendront assurément le Jour de la Résurrection avec des œuvres pareilles aux montagnes de la Tihâma, et l'on ordonnera de les mener au Feu. » On dit : « Ô Messager d'Allah, des gens qui priaient ? » Il répondit : « Oui ; ils priaient, jeûnaient et prenaient un court moment[^107] de la nuit ; mais lorsque quelque chose du bas-monde se présentait à eux, ils se jetaient dessus. »

ʿÎsâ (Jésus) (paix sur lui) a dit : « L'amour du bas-monde et celui de l'au-delà ne peuvent coexister dans le cœur d'un croyant, de même que l'eau et le feu ne peuvent coexister dans un même récipient. »

Notre Prophète (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Prenez garde au bas-monde, car il ensorcelle davantage que Hârût et Mârût. »

ʿÎsâ (paix sur lui) a dit : « Ô assemblée des apôtres, contentez-vous de ce qu'il y a de plus vil dans le bas-monde, pourvu que la religion soit sauve, de même que les gens du bas-monde se sont contentés de ce qu'il y a de plus vil dans la religion, pourvu que le bas-monde soit sauf. » Et ʿÎsâ (paix sur lui) a dit aux apôtres : « Manger du pain d'orge avec du sel grossièrement moulu[^108], porter des étoffes de crin et dormir sur les tas d'ordures, c'est beaucoup, avec le salut dans ce monde et dans l'au-delà. »

On rapporte qu'il fut donné à ʿÎsâ (paix sur lui) de voir le bas-monde dévoilé : il le vit sous la forme d'une vieille femme hideuse, couverte de toutes sortes de parures. Il lui demanda : « Combien d'hommes as-tu épousés ? » Elle répondit : « Je ne saurais les dénombrer. » Il demanda : « T'ont-ils répudiée, ou sont-ils morts en te laissant ? » Elle répondit : « Non, je les ai tous tués. » ʿÎsâ (paix sur lui) dit alors : « Étonnant que tes époux restants ne tirent pas la leçon de tes époux passés ! »

#### Section

Sache que celui qui pense pouvoir se mêler au bas-monde par son corps tout en en restant libre par son cœur est dupe de lui-même. Le Prophète (paix et bénédictions sur lui) a dit : « L'homme attaché au bas-monde est comme celui qui marche dans l'eau : celui qui marche dans l'eau peut-il éviter que ses pieds ne se mouillent ? » ʿAlî — que l'agrément d'Allah soit sur lui — écrivit à Salmân al-Fârisî (qu'Allah l'agrée) : « Le bas-monde est comme le serpent : doux au toucher, mortel par son venin. Détourne-toi donc de ce qui t'y plaît, vu le peu qui t'en accompagnera ; dépose loin de toi ses soucis, puisque tu es certain de le quitter ; et sois, au moment où tu t'y réjouis le plus, au plus haut de ta méfiance à son égard, car chaque fois que celui qui s'y attache s'y repose dans une joie, quelque chose de détestable vient l'en arracher[^109]. »

ʿÎsâ (paix sur lui) a dit : « Le bas-monde est comme celui qui boit l'eau de la mer : plus il en boit, plus sa soif augmente, jusqu'à ce qu'elle le tue. » Sache que celui qui se fie au bas-monde tout en étant certain de devoir le quitter est au comble de la sottise. Le bas-monde est plutôt comme une demeure que son maître a préparée et ornée pour l'hospitalité de ceux qui arrivent et de ceux qui repartent. Un homme entra dans sa demeure ; le maître lui présenta un plateau d'or portant de l'encens et des plantes odoriférantes, pour qu'il en respire le parfum et le laisse à celui qui viendrait après lui, non pour qu'il se l'approprie. Mais l'homme ignora l'usage de la maison et crut que cela lui avait été donné ; et lorsque son cœur s'y fut attaché, on le lui reprit : il s'en irrita et s'en affligea. Celui, en revanche, qui connaissait l'usage en profita, en remercia son hôte et le lui rendit de bon cœur et l'âme sereine. Telle est la règle établie par Allah pour le bas-monde : c'est la demeure où Il offre l'hospitalité aux passants, non à ceux qui s'y installent, afin qu'ils y prennent comme provision ce dont ils tirent profit, comme on tire profit d'un objet prêté[^110], puis qu'ils le laissent, de bon gré, à ceux qui viendront après eux, sans que leur cœur s'y attache, et non comme celui dont le cœur s'y attache.

### Huitième principe : l'orgueil

Allah – Gloire à Lui – a dit : « C'est ainsi qu'Allah scelle le cœur de tout orgueilleux tyrannique » [Ghâfir : 35], et le Très-Haut a dit : « Quel détestable séjour que celui des orgueilleux ! » [Az-Zumar : 72, Ghâfir : 76]. Le Prophète (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Allah le Très-Haut a dit : “La grandeur est Mon pagne et l'orgueil est Mon manteau ; quiconque Me les dispute, Je le brise.” » Il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « N'entrera pas au Paradis celui qui a dans le cœur le poids d'un grain de moutarde d'orgueil. » Il (paix sur lui) a dit : « Les tyrans et les orgueilleux seront rassemblés le Jour de la Résurrection sous la forme de fourmis minuscules, que les gens fouleront aux pieds, tant ils seront vils aux yeux d'Allah – à Lui la puissance et la gloire. » Il (paix et bénédictions sur lui) dit à Bilâl : « Il y a dans la Géhenne une vallée que l'on nomme Habhab ; Allah – Gloire à Lui – S'est engagé à y faire demeurer tout tyran. Garde-toi donc, ô Bilâl, d'être de ceux qui y demeureront. » Il (paix sur lui) a dit : « Ô Allah, je cherche refuge auprès de Toi contre le souffle de l'orgueil. » Il (paix sur lui) a dit : « Allah le Très-Haut ne regarde pas celui qui laisse traîner son vêtement par vanité. » Il (paix sur lui) a dit : « Quiconque se grandit en lui-même et se pavane dans sa démarche rencontrera Allah alors qu'Il sera courroucé contre lui. » Il (paix sur lui) a dit au sujet du mérite de l'humilité : « Allah n'augmente un serviteur, par le pardon qu'il accorde, qu'en honneur, et nul ne s'humilie pour Allah sans qu'Allah ne l'élève. » Il (paix sur lui) a dit : « Bienheureux celui qui s'humilie sans être dans l'indigence. » Allah le Très-Haut révéla à Moïse (paix sur lui) : « Je n'agrée la prière que de celui qui s'humilie devant Ma grandeur, ne se grandit pas au-dessus de Mes créatures, attache son cœur à Ma crainte, passe sa journée à M'évoquer et retient son âme des passions pour Moi. » Notre Prophète (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Lorsque le serviteur s'humilie pour Allah, Allah l'élève jusqu'au septième ciel. » Il (paix sur lui) a dit : « L'humilité n'apporte au serviteur qu'élévation ; soyez donc humbles, qu'Allah vous fasse miséricorde. » Et il (paix sur lui) a dit : « Il me plaît que l'homme porte une chose à la main pour l'usage des siens, repoussant ainsi l'orgueil de lui-même. »

#### Section

La réalité du *kibr* (orgueil) consiste à se voir au-dessus d'autrui dans les attributs de perfection ; il se produit alors en l'homme une enflure et une exaltation qui naissent de ce vice et de cette conviction. C'est pourquoi le Prophète (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Je cherche refuge auprès de Toi contre le souffle de l'orgueil » ; et c'est pourquoi, lorsque quelqu'un demanda à ʿUmar (qu'Allah l'agrée) la permission d'exhorter les gens après la prière de l'aube, il lui répondit : « Je crains que tu ne t'enfles jusqu'à atteindre les Pléiades. » Puis de cette enflure procèdent des actes extérieurs : se mettre au-dessus des autres dans les assemblées, passer devant eux sur le chemin, les regarder d'un œil méprisant, se mettre en colère lorsqu'on ne le salue pas le premier ou que l'on néglige ses besoins et les égards qui lui sont dus. Elle le porte à s'offusquer lorsqu'on l'exhorte, à rudoyer lorsqu'il exhorte et enseigne, à nier la vérité lorsqu'il débat, et à regarder le commun des gens comme s'il regardait des ânes. Si l'orgueil a été tenu pour si grave que n'entrera pas au Paradis celui qui en a dans le cœur le poids d'un atome, c'est qu'il renferme trois sortes d'immenses turpitudes :

La première : c'est une rivalité avec Allah le Très-Haut dans ce qui est propre à Son attribut, puisque l'orgueil (*kibriyâ'*) est Son manteau, comme Allah l'a dit ; car la grandeur ne convient qu'à Lui. Et comment la grandeur conviendrait-elle au serviteur humble, qui ne possède rien de sa propre affaire, et encore moins de celle d'autrui ?

La deuxième : l'orgueil le porte à nier la vérité et à mépriser les créatures. Le Prophète (paix et bénédictions sur lui) a dit, pour expliquer ce qu'est l'orgueil : « L'orgueil, c'est récuser sottement la vérité et dédaigner[^111] les gens ; le dédain envers la vérité ferme la porte du bonheur, et de même le mépris des créatures. » L'un d'eux a dit : « Allah – Gloire à Lui – a caché trois choses dans trois choses : Il a caché Son agrément dans l'obéissance qu'on Lui rend, ne méprise donc rien de celle-ci, car peut-être l'agrément d'Allah s'y trouve-t-il ; Il a caché Son courroux dans la désobéissance, ne méprise donc rien de celle-ci, si petite soit-elle, car peut-être le courroux d'Allah le Très-Haut s'y trouve-t-il ; et Il a caché Sa sainteté parmi Ses serviteurs, ne méprise donc aucun d'entre eux, car peut-être est-il un saint d'Allah le Très-Haut. »

> **Passage douteux** — Ponctuation ambiguë : on ne sait pas si la phrase qui suit fait partie du hadith ou est un commentaire d’al-Ghazâlî ; traduite comme faisant partie du hadith.

La troisième : l'orgueil s'interpose entre lui et toutes les qualités louables, car l'orgueilleux n'est pas capable d'aimer pour les gens ce qu'il aime pour lui-même, ni d'être humble, ni de renoncer à la morgue, à l'envie et à la colère ; il n'est capable ni de contenir son irritation, ni de mettre de la douceur dans le conseil, ni de renoncer à l'ostentation. En somme, il ne reste aucun trait blâmable que l'orgueilleux ne soit contraint de commettre, ni aucun trait louable qu'il ne soit contraint de délaisser.

#### Section

Le remède global pour réprimer le vice de l'orgueil est que l'homme se connaisse lui-même : qu'il sache que son commencement est une goutte de sperme corrompue[^112] et sa fin une charogne immonde, et qu'entre les deux il transporte des excréments ; et qu'il comprenne la parole du Très-Haut : « Périsse l'homme ! Qu'il est ingrat ! De quoi l'a-t-Il créé ? D'une goutte de sperme Il l'a créé et lui a fixé sa mesure, puis Il lui a facilité le chemin, puis Il l'a fait mourir et mettre au tombeau » [ʿAbasa : 17-21]. Qu'il sache donc qu'il a été créé à partir du secret[^113] du néant et qu'il n'était pas même une chose dont on fasse mention ; or rien n'est moindre que le néant. Puis Il l'a créé de terre, puis d'une goutte de sperme, puis d'une adhérence, puis d'un morceau de chair, n'ayant ni ouïe, ni vue, ni vie, ni force. Puis Il a créé pour lui tout cela, et il demeure encore dans l'extrême imperfection : les maladies et les infirmités s'emparent de lui, les humeurs s'opposent en lui et se détruisent les unes les autres ; il tombe malade malgré lui, a faim malgré lui, a soif malgré lui ; il veut savoir une chose et l'ignore, veut oublier une chose et s'en souvient ; il répugne à une chose et elle lui est utile, désire une chose et elle lui nuit ; il n'est pas à l'abri, à aucun instant, de se voir ravir son esprit, sa raison, sa santé ou l'un de ses membres. Puis sa fin est la mort, et l'exposition au châtiment et au jugement. S'il est des gens du Feu, le porc vaut mieux que lui. Comment donc l'orgueil lui conviendrait-il, alors qu'il est un esclave possédé, humble, qui n'a pouvoir sur rien ? Al-Hasan al-Basrî (qu'Allah lui fasse miséricorde) dit à quelqu'un qui se pavanait dans sa démarche : « Qu'est-ce que cette démarche, pour qui porte des excréments dans le ventre ? » Comment donc l'orgueil conviendrait-il à celui qui lave les excréments de sa main deux fois par jour et qui les porte en lui continuellement ?

#### Section

Le remède détaillé de l'orgueil consiste à considérer ce dont on s'enorgueillit ; ce sont quatre qualités :

#### La première : la science

Le Prophète (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Le fléau de la science, c'est la vanité. » Il (paix sur lui) a dit : « Ne soyez pas des savants tyranniques, car votre science ne compensera pas votre ignorance. » Rares sont les savants exempts du fléau de l'orgueil, car le savant se voit au-dessus des gens par la science, qui est le plus noble des mérites auprès d'Allah – à Lui la puissance et la gloire. Il s'enorgueillit tantôt en matière de religion, en se voyant meilleur qu'autrui auprès d'Allah – à Lui la puissance et la gloire –, tantôt en matière de ce bas-monde, en estimant que les gens lui doivent des égards et en s'étonnant d'eux s'ils ne s'humilient pas devant lui. Or un tel homme mériterait plutôt d'être appelé ignorant, car la science véritable est celle par laquelle on connaît son Seigneur, soi-même, le péril de sa fin dernière et l'argument qu'Allah – à Lui la puissance et la gloire – détient contre soi. Le vrai savant considère la fin dernière : il ne voit pas un ignorant sans se dire : « Celui-ci a désobéi à Allah le Très-Haut par ignorance, et moi je Lui ai désobéi en connaissance de cause ; l'argument d'Allah le Très-Haut contre moi est donc plus fort. » Abû d-Dardâ' (qu'Allah l'agrée) a dit : « Qui croît en science croît en humilité. » Allah le Très-Haut a dit à Son Prophète (paix et bénédictions sur lui) : « Abaisse ton aile pour les croyants qui te suivent » [Ash-Shuʿarâ' : 215]. Il (paix sur lui) a dit : « Il y aura des gens qui réciteront le Coran sans qu'il dépasse leurs gorges ; ils diront : “Nous avons lu le Coran ; qui donc est meilleur lecteur que nous, et qui est plus savant que nous ?” » Puis il se retourna et dit : « Ceux-là sont des vôtres, ô communauté[^114] ; ceux-là seront le combustible du Feu. » C'est pourquoi la prudence des pieux anciens était si grande : Hudhayfa (qu'Allah lui fasse miséricorde) dirigea un jour la prière d'un groupe de gens et, lorsqu'il eut prononcé le salut final, il dit : « Cherchez-vous un autre imam que moi, ou bien priez chacun seul, car j'ai vu en mon âme qu'il n'y avait personne dans l'assistance de meilleur que moi. » L'homme doit se rappeler combien de musulmans ont regardé ʿUmar (qu'Allah l'agrée) avant sa conversion et l'ont méprisé ; puis la fin de ʿUmar fut ce qu'elle fut, tandis que ce musulman a peut-être apostasié après lui : l'orgueilleux fut alors des gens du Feu, et celui qu'il dédaignait des gens du Paradis. Il n'est pas de savant pour qui l'on ne puisse concevoir une mauvaise fin, et pour l'ignorant une fin heureuse ; comment donc l'orgueil peut-il subsister quand on sait cela ? Le Prophète (paix et bénédictions sur lui) a dit : « On amènera le savant le Jour de la Résurrection et on le jettera dans le Feu ; ses entrailles se répandront[^115] et il tournera avec elles comme l'âne tourne la meule. Les gens du Feu feront cercle autour de lui et diront : “Qu'as-tu donc ?” Il répondra : “J'ordonnais le bien sans le faire, et j'interdisais le mal tout en le commettant.” » Quel savant est donc à l'abri de cela ? Pourquoi alors sa crainte ne le détourne-t-elle pas de l'orgueil ? Allah le Très-Haut a dit au sujet de Balʿam ibn Bâʿûrâ', qui était parmi les plus grands savants : « Il est semblable au chien : si tu l'attaques, il halète ; si tu le laisses, il halète » [Al-Aʿrâf : 176] – jusqu'à la fin du verset –, parce qu'il s'était attaché aux passions. Et Il a dit des savants juifs : « Semblables à l'âne qui porte des livres » [Al-Jumuʿa : 5]. Qu'il considère donc les récits rapportés au sujet des mauvais savants, jusqu'à ce que sa crainte l'emporte sur son orgueil. L'orgueil ne subsiste malgré cela que chez celui qui s'adonne à des sciences sans utilité pour la religion, comme la dialectique, la philologie et autres, ou chez celui qui s'adonne à la science alors que son for intérieur est mauvais, si bien qu'elle accroît sa malignité.

> **Passage douteux** — Gardé tel qu’imprimé ; l’éditeur suppose une altération de « al-a’imma » (les imams).

#### La deuxième cause : le *wara'* (scrupule pieux) et l'adoration

Le dévot n'est pas exempt d'orgueil en son for intérieur, et la sottise conduit certains d'entre eux à attribuer les malheurs et les joies des gens à leurs propres prodiges. Si quelqu'un qui lui a fait du tort meurt ou tombe malade, il dit : « Vous avez vu ce qu'Allah – Gloire à Lui – lui a fait ! » Et parfois il dit, au moment où on lui nuit : « Vous verrez ce qui va lui arriver ! » Le sot ne sait pas qu'une foule de mécréants ont frappé les prophètes et leur ont nui, puis ont joui de ce bas-monde sans qu'Allah ne Se venge d'eux ; bien plus, certains d'entre eux ont peut-être embrassé l'islam et ont été heureux ici-bas et dans l'au-delà. C'est comme s'il se voyait meilleur que les prophètes, et celui qui lui nuit plus vil que les mécréants. Ce qui incombe au dévot, lorsqu'il regarde un savant, est de s'humilier devant lui en raison de sa propre ignorance ; et lorsqu'il regarde un pervers, de se dire : « Peut-être y a-t-il en lui une qualité intérieure qui couvre ses péchés apparents, et peut-être y a-t-il dans mon for intérieur une envie, une ostentation ou une malignité cachée pour laquelle Allah – Gloire à Lui – m'a pris en aversion, si bien qu'Il n'agrée pas mes œuvres apparentes » ; et de se rappeler qu'Allah – Gloire à Lui – regarde les cœurs et non les apparences. Or l'orgueil fait partie de la malignité intérieure. On rapporte en effet qu'un homme des fils d'Israël, que l'on surnommait « le Débauché des fils d'Israël » tant sa corruption était grande, vint s'asseoir auprès de celui que l'on appelait « le Dévot des fils d'Israël », en disant : « Peut-être Allah le Très-Haut me fera-t-Il miséricorde par sa bénédiction. » Le dévot se dit en lui-même : « Comment un pervers tel que lui peut-il s'asseoir avec moi ? » et il lui dit : « Lève-toi et éloigne-toi de moi ! » Allah – Gloire à Lui – révéla alors au prophète de ce temps-là : « Ordonne-leur à tous deux de recommencer leurs œuvres à zéro, car J'ai pardonné au Débauché et J'ai réduit à néant les œuvres du Dévot. » On rapporte aussi qu'un homme marcha sur la nuque d'un dévot des fils d'Israël alors qu'il était prosterné ; celui-ci lui dit : « Lève ton pied ! Par Allah, Allah ne te pardonnera pas. » Allah – Gloire à Lui – lui révéla : « Ô toi qui jures[^116] à Ma place ! C'est plutôt toi qu'Allah ne pardonnera pas. » Aussi les gens avisés[^117] se gardent-ils de cela, et ils disent ce que disait ʿAtâ' as-Sulamî malgré l'intensité de son scrupule : lorsque soufflait un vent violent ou que tombait la foudre, il disait : « Cela ne frappe les gens qu'à cause de moi ; si ʿAtâ' mourait, ils en seraient délivrés. » L'un d'eux a dit à ʿArafât : « J'espérerais la miséricorde pour eux tous, n'eût été ma présence parmi eux. » Vois donc quelle distance il y a entre celui qui purifie ses œuvres et son scrupule, puis craint pour lui-même, et celui qui s'astreint à des œuvres apparentes, qui ne sont peut-être pas exemptes d'ostentation et de défauts, puis prétend en faire une faveur envers Allah.

> **Passage douteux** — Tournure grammaticalement étrange dans l’imprimé ; gardée telle quelle.

#### La troisième cause : l'orgueil fondé sur la lignée

Son remède est de considérer sa lignée : son père est une goutte de sperme corrompue, et son aïeul la terre ; or rien n'est plus immonde que le sperme, ni plus vil que la terre. Ensuite, celui qui se glorifie de sa lignée se glorifie des qualités d'autrui ; si ses ancêtres pouvaient parler, ils lui diraient : « Qui es-tu, toi, par toi-même ? Tu n'es qu'un ver issu de l'urine de quelqu'un qui possédait une belle qualité. » C'est pourquoi l'on a dit :

Si tu te glorifies d'ancêtres de noble lignée, tu dis vrai ; mais quelle piètre descendance ils ont engendrée !

Et comment s'enorgueillirait-il de sa filiation avec les gens de ce bas-monde, alors qu'ils sont peut-être devenus des tisons[^118] dans le Feu, souhaitant être des porcs ou des chiens pour être délivrés de ce qu'ils endurent ? Et comment s'enorgueillirait-il de sa filiation avec les gens de religion, alors qu'eux-mêmes ne s'enorgueillissaient pas, que leur noblesse tenait à la religion et que l'humilité fait partie de la religion ? L'un d'eux disait : « Plût au ciel que je fusse un brin de paille ! Plût au ciel que je fusse un oiseau ! » Tous, la crainte de l'issue finale les avait détournés de l'orgueil, malgré la grandeur de leur science et de leurs œuvres. Comment donc s'enorgueillirait-on de sa filiation avec eux quand on est dépourvu de leurs qualités ?

#### La quatrième cause : l'orgueil fondé sur la richesse, la beauté et les partisans

S'enorgueillir de ces choses est ignorance, car ce sont des choses extérieures à la personne – je veux dire la richesse et les partisans. Comment s'enorgueillirait-on d'un avantage vers lequel se tend la main du voleur et de l'usurpateur ? Et comment se glorifierait-on de la beauté, alors qu'un mois de fièvre la gâte et que la variole l'efface ? Si le bel homme méditait sur les immondices de son intérieur, cela le détournerait, de stupeur, de l'embellissement de son extérieur. Si le bel homme négligeait son corps une semaine, sans le laver ni le nettoyer, il deviendrait plus immonde qu'une charogne, par l'haleine altérée, l'odeur de sueur[^119], l'odeur des excréments, et la répugnance de la crasse, de la morve et de la chassie[^120]. D'où donc un tas d'ordures tiendrait-il le droit de se glorifier de sa beauté ? Or l'homme, en vérité, est un tas d'ordures, car il est la source des immondices et des impuretés.

### Neuvième principe : la vanité

Allah le Très-Haut a dit : « Et le jour de Hunayn, lorsque votre grand nombre vous remplit de vanité » [At-Tawba : 25] – jusqu'à la fin du verset. Il – à Lui la puissance et la gloire – a dit : « Alors qu'ils s'imaginent faire le bien » [Al-Kahf : 104], et Il a dit : « Ne[^121] vantez pas vous-mêmes votre pureté ; c'est Lui qui connaît le mieux celui qui est pieux » [An-Najm : 32]. Le Prophète (paix sur lui) a dit : « Trois choses sont pernicieuses : une avarice à laquelle on obéit, une passion que l'on suit, et l'admiration de l'homme pour lui-même. » Ibn Masʿûd (qu'Allah l'agrée) a dit : « La perdition est en deux choses : le désespoir et la vanité. » S'il les a réunies, c'est que le désespéré ne recherche pas le bonheur à cause de son désespoir, et que le vaniteux ne le recherche pas parce qu'il croit l'avoir déjà obtenu. Le Prophète (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Si vous ne commettiez pas de péchés, je craindrais pour vous ce qui est plus grave que cela : la vanité, la vanité ! » On demanda à ʿÂ'isha (qu'Allah l'agrée) : « Quand l'homme est-il mauvais ? » Elle répondit : « Lorsqu'il croit être bon. »

Un homme regardait Bishr ibn Mansûr qui prolongeait sa prière et soignait son adoration ; lorsqu'il eut terminé, Bishr lui dit : « Ne te laisse pas abuser par ce que tu as vu de moi, car Iblîs a adoré Allah le Très-Haut et prié des milliers d'années, puis il en est venu là où il en est venu. »

#### Section

La réalité du *ʿujb* (vanité) consiste à estimer grandes sa propre personne et ses qualités, qui font partie des bienfaits, et à s'y fier en oubliant de les rapporter au Bienfaiteur et en se croyant à l'abri de leur disparition. Si l'on y ajoute le fait de s'attribuer un droit et un rang auprès d'Allah, cela s'appelle *idlâl* (présomption). Il est rapporté dans un récit que la prière du présomptueux ne s'élève pas au-dessus de sa tête. Le signe de sa présomption est qu'il s'étonne que sa supplication soit rejetée et qu'il s'étonne de voir prospérer celui qui lui nuit. La vanité est la cause de l'orgueil ; mais l'orgueil requiert quelqu'un envers qui l'on s'enorgueillit, alors que la vanité se limite à soi seul. Quant à celui qui voit le bienfait d'Allah sur lui, qu'il s'agisse d'une œuvre, d'une science ou d'autre chose, tout en craignant sa disparition, et qui se réjouit du bienfait d'Allah le Très-Haut sur lui en tant qu'il vient d'Allah, il n'est pas vaniteux ; la vanité, c'est plutôt de se croire à l'abri et d'oublier de rapporter le bienfait au Bienfaiteur.

#### Section

La vanité est pure ignorance ; son remède est donc la pure science. En effet, s'il tire vanité de la force, de la beauté ou d'une chose qui ne relève pas de son libre choix, c'est encore de l'ignorance, puisque cela ne dépend pas de lui. Il doit plutôt s'émerveiller de Celui qui lui a donné cela sans qu'il le mérite, et méditer sur la disparition de cette chose, qui est à craindre à brève échéance, par la moindre maladie ou faiblesse. S'il tire vanité de sa science, de ses œuvres et de ce qui relève de son libre choix, il doit méditer sur ces œuvres : par quoi lui ont-elles été rendues faciles ? Elles ne le sont que par un membre, une puissance, une volonté et une connaissance, et tout cela est la création d'Allah – à Lui la puissance et la gloire. Or, lorsqu'Allah crée le membre et la puissance, suscite les mobiles et écarte les empêchements, la survenue de l'acte devient nécessaire. Celui qui est contraint n'a pas à tirer vanité de ce qui se produit par lui sous la contrainte ; or il est contraint jusque dans son choix, car il n'agit pas « s'il veut » : c'est plutôt si Allah veut qu'il voudra – qu'il le veuille ou non – dès lors que la volonté (*mashî'a*) est créée en lui. Allah – Gloire à Lui, le Très-Haut – a dit : « Et vous ne voudrez que si Allah veut » [Al-Insân : 30, At-Takwîr : 29]. La clé de l'acte est donc la résolution de la volonté et la disparition des mobiles contraires, jointes à la plénitude de la puissance et des membres ; et tout cela est dans la main d'Allah le Très-Haut. Que penserais-tu si un roi détenait la clé d'un trésor, te la donnait, et que tu y prenais des richesses : t'émerveillerais-tu de sa générosité, puisqu'il t'a donné la clé sans que tu la mérites, ou de ta propre perfection à les prendre ? Et quelle perfection y a-t-il à prendre, une fois qu'on en a reçu le moyen ?

#### Section

Une des choses étonnantes est que l'homme doué de raison tire vanité de sa science et de son intelligence, au point de s'étonner qu'Allah le Très-Haut l'ait appauvri et ait enrichi certains ignorants, et de dire : « Comment a-t-Il pu élargir Ses bienfaits pour l'ignorant et m'en priver ? » On lui répondra : « Comment t'a-t-Il accordé la science et l'intelligence, et en a-t-Il privé l'ignorant ? C'est là un don de Sa part : en ferais-tu un titre à mériter un autre don ? » Bien plus, s'Il avait réuni pour toi l'intelligence et la richesse et privé l'ignorant des deux à la fois, ce serait plus digne d'étonnement. L'étonnement de l'homme intelligent à ce sujet n'est autre que celui de quelqu'un à qui le roi aurait donné un cheval et à un autre un esclave, et qui dirait : « Comment peut-il donner l'esclave à un tel, qui n'a pas de cheval, et m'en priver, moi qui possède le cheval ? » Or il n'est devenu possesseur du cheval que par le don du roi ; il fait donc de son don un titre à mériter un autre don, et c'est là l'ignorance même. L'homme vraiment intelligent, au contraire, s'émerveille toujours de la grâce d'Allah le Très-Haut et de Sa générosité, en ce qu'Il lui a donné la science et l'intelligence et l'a assisté dans l'adoration sans aucun mérite préalable de sa part, tandis qu'Il en a privé un autre, a lâché sur lui les mobiles de la corruption et l'y a contraint en détournant de lui les mobiles du bien, et cela sans aucune faute antérieure de sa part. Lorsqu'il contemple cela en vérité, la crainte le domine, car il peut se dire : « Allah m'a comblé de bienfaits ici-bas sans aucun titre, et m'en a distingué à l'exclusion des autres ; or Celui qui agit ainsi sans raison pourrait bien aussi châtier et retirer Ses bienfaits sans faute ni raison. Que ferai-je donc si les bienfaits qu'Il a répandus sur moi sont une ruse ou une manière de m'attirer peu à peu à ma perte par ce qu'Il m'a ouvert ? » Comme Allah le Très-Haut l'a dit : « Nous leur ouvrîmes les portes de toute chose ; puis, lorsqu'ils se furent réjouis de ce qui leur avait été donné, Nous les saisîmes soudain » [Al-Anʿâm : 44] ; et comme le Très-Haut l'a dit : « Nous allons les mener graduellement à leur perte par où ils ne savent pas » [Al-Aʿrâf : 182].

### Dixième principe : l'ostentation

Allah le Très-Haut a dit : « Malheur donc à ceux qui prient tout en étant distraits de leur prière, ceux qui font de l'ostentation » [Al-Mâʿûn : 4, 5, 6]. Le Très-Haut a dit : « Nous ne vous nourrissons que pour la Face d'Allah ; nous ne voulons de vous ni récompense ni gratitude » [Al-Insân : 9]. Le Très-Haut a dit : « Quiconque espère la rencontre de son Seigneur, qu'il accomplisse une bonne œuvre et n'associe personne » [Al-Kahf : 110] – jusqu'à la fin du verset ; Il entend par là l'*ikhlâs* (sincérité). Le Prophète (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Ce que je crains le plus pour vous, c'est l'associationnisme mineur. » On lui demanda : « Et qu'est-ce donc ? » Il (paix sur lui) répondit : « Le *riyâ'* (ostentation). Allah – à Lui la puissance et la gloire – dira le Jour de la Résurrection, lorsqu'Il rétribuera les serviteurs pour leurs œuvres : “Allez trouver ceux pour qui vous faisiez étalage de vos œuvres, et voyez si vous trouvez auprès d'eux la récompense !” »

Il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Cherchez refuge auprès d'Allah contre le Puits de l'affliction. » On demanda : « Et qu'est-ce donc ? » Il (paix sur lui) répondit : « Une vallée de la Géhenne préparée pour les lecteurs du Coran ostentatoires. » Le Très-Haut a dit : « Quiconque accomplit pour Moi une œuvre où il M'associe un autre, elle est tout entière à celui-ci, et Je M'en désavoue ; Je suis, de tous ceux qui se passent d'associés, Celui qui s'en passe le plus. » Il (paix sur lui) a dit : « Allah n'agrée pas une œuvre où se trouve le poids d'un atome d'ostentation. » Il (paix sur lui) a dit : « La moindre ostentation est associationnisme. » Et Jésus (paix sur lui) a dit : « Lorsque l'un de vous jeûne, qu'il s'oigne la tête et la barbe et s'essuie les lèvres, afin que les gens ne voient pas qu'il jeûne ; lorsqu'il donne de la main droite, qu'il le cache à sa main gauche ; et lorsqu'il prie, qu'il laisse retomber le rideau de sa porte, car Allah le Très-Haut répartit la louange comme Il répartit la subsistance. »

C'est pourquoi ʿUmar (qu'Allah l'agrée) dit à un homme qui courbait la nuque : « Ô toi qui as une nuque, relève ta nuque ! Le recueillement n'est pas dans les nuques, le recueillement n'est que dans les cœurs. » Notre Prophète (paix et bénédictions sur lui) a dit : « L'ostentateur sera appelé au Jour de la Résurrection par quatre noms : Ô ostentateur, ô égaré, ô débauché, ô perdant ! Va prendre ta récompense auprès de celui pour qui tu as œuvré, car tu n'as point de récompense auprès de Nous. » Qatâda (qu'Allah lui fasse miséricorde) a dit : lorsque le serviteur fait étalage de ses œuvres, Allah le Très-Haut dit : « Voyez comme il se moque de Moi ! » Et al-Hasan (qu'Allah lui fasse miséricorde) a dit : « J'ai fréquenté des gens dont l'un se voyait offrir une sagesse qui, s'il l'avait prononcée, lui aurait profité et aurait profité à ses compagnons ; et rien ne l'en empêchait, si ce n'est la crainte de la notoriété. »

#### Section

La réalité du *riyâ'* (ostentation) consiste à rechercher une position dans le cœur des gens au moyen des actes d'adoration et des œuvres de bien. Ce dont on fait étalage se répartit en six catégories :

La première : l'ostentation par le corps. Elle consiste à montrer de la maigreur et de la pâleur afin qu'on lui prête de longues veilles et des jeûnes ; à montrer de la tristesse afin qu'on le croie profondément préoccupé par l'affaire de la religion ; à montrer des cheveux en désordre afin qu'on croie que, tant il est absorbé par la religion, il n'a pas le loisir de s'occuper de lui-même ; à montrer des lèvres desséchées[^122] afin qu'on en déduise qu'il jeûne ; et à baisser la voix afin qu'on en déduise qu'il est affaibli par l'intensité de l'effort spirituel.

La deuxième : l'ostentation par l'allure. Ainsi raser la moustache, baisser la tête en marchant, se mouvoir avec calme, garder sur le visage la trace de la prosternation, et fermer les yeux afin qu'on croie qu'il est en extase et en dévoilement spirituel, ou plongé dans la méditation.

La troisième : l'ostentation par les vêtements. Ainsi porter la laine et l'habit grossier, le raccourcir jusqu'à mi-jambe, raccourcir les manches et laisser le vêtement déchiré et sale, afin qu'on croie que son temps est trop absorbé pour qu'il s'en occupe ; porter le froc rapiécé et le tapis de prière, afin qu'on le croie du nombre des soufis alors qu'il est dépourvu des réalités du soufisme ; porter la *durrâʿa* et le *taylasân*[^123], et élargir les manches, afin qu'on le croie savant ; se voiler d'un pagne par-dessus le turban, et porter des chaussettes afin qu'on le croie ascète, tant son scrupule le garde de la poussière du chemin. Puis, parmi eux, il en est qui recherchent une position dans le cœur des gens de bien : il ne quitte plus l'habit usé, et s'il portait un habit neuf, ce serait pour lui comme être égorgé, car il craint que les gens ne disent qu'il est revenu sur son renoncement. Et il en est qui recherchent une position auprès des sultans et des marchands : s'il portait des haillons, ils le mépriseraient, et s'il portait de somptueux vêtements, ils ne croiraient pas à son renoncement. Il recherche donc le froc rapiécé teint, la fine étoffe et les laines raffinées, si bien que leurs vêtements sont, par leur prix et leur préciosité, comme ceux des riches, et, par leur couleur et leur aspect, comme ceux des gens de bien. Si on leur imposait de porter l'habit usé, ce serait pour eux comme être égorgés, de peur de déchoir aux yeux des riches ; et si on leur imposait de porter la soie mêlée, le lin fin et l'étoffe de Dabîq, ou ce qu'il est permis de porter et dont le prix est inférieur à celui de leurs vêtements, cela leur serait pénible, de peur de voir leur position déchoir dans les cœurs des gens de bien, qui diraient : il est revenu sur son renoncement.

La quatrième : l'ostentation par la parole. Ainsi l'ostentation des gens de l'exhortation et du rappel : embellir les mots et les rimer, énoncer des sentences de sagesse, des récits et des paroles des anciens, en adoucissant la voix et en montrant de la tristesse, alors que l'intérieur est vide de la réalité de la véracité et de la sincérité, et qu'on ne cherche qu'à ce qu'on vous les prête. Ainsi encore prétendre avoir mémorisé le hadith et rencontré les maîtres, et s'empresser de déclarer d'un hadith qu'il est authentique ou faible, afin qu'on vous prête une science abondante. Ainsi encore remuer les lèvres d'évocation de Dieu et commander le bien en présence des gens, alors que le cœur est exempt de toute affliction face au péché. Ainsi enfin montrer de la colère contre les choses blâmables et du regret pour les péchés, alors que le cœur n'en éprouve aucune douleur.

La cinquième : l'ostentation par les œuvres. Ainsi prolonger la station debout, soigner l'inclinaison et la prosternation, baisser la tête, se retourner peu, faire l'aumône, jeûner, accomplir le pèlerinage, et marcher avec une humble lenteur[^124], les paupières baissées, alors qu'Allah le Très-Haut sait que, si son for intérieur avait été seul, il n'aurait rien fait de tout cela, mais aurait été négligent dans la prière et se serait hâté dans sa marche. Il arrive même qu'il le fasse en marchant[^125] : dès qu'il s'aperçoit qu'un autre l'observe, il revient à la sérénité afin qu'on lui prête le recueillement.

La sixième : l'ostentation par le grand nombre de disciples et de compagnons et par l'évocation fréquente des maîtres, afin qu'on croie qu'il a rencontré de nombreux maîtres ; et ainsi celui qui aime que les savants et les sultans lui rendent visite afin qu'on dise qu'il est de ceux dont on recherche la bénédiction.

Voilà l'ensemble de ce dont on fait étalage en matière de religion. Tout cela est illicite, et même compte parmi les péchés majeurs. Quant à rechercher une position dans le cœur des gens par des actes qui ne relèvent pas des adorations ni des œuvres religieuses, ce n'est pas illicite, tant qu'il ne s'y mêle pas de tromperie, comme nous l'avons exposé à propos de la recherche du *jâh* (prestige). Les gens de la *dunyâ* (ici-bas) recherchent en effet le prestige par l'abondance des richesses et des serviteurs, la beauté des vêtements somptueux, la mémorisation des poèmes, la science de la médecine, le calcul, la grammaire, la langue et d'autres œuvres et états encore. Cela n'est pas interdit tant que cela n'aboutit pas à nuire par l'orgueil et à d'autres traits de caractère blâmables. Si nous avons examiné en détail les catégories de l'ostentation, c'est qu'elle est, de tous les traits de caractère blâmables, celui qui domine le plus les âmes ; or celui qui ne connaît pas le mal et ses lieux ne peut s'en garder.

#### Section

L'ostentation se répartit en degrés funestes :

Le premier : qu'elle ne porte pas sur les affaires religieuses et les adorations. Tel celui qui, en sortant, revêt de beaux habits, différents de ceux qu'il porte quand il est seul, ou celui qui dépense des richesses en réceptions et pour les riches, afin qu'on le croie généreux, et non afin qu'on le croie scrupuleux et vertueux. Cela n'est pas illicite, car posséder les cœurs est comme posséder les richesses. Certes, un peu de cela est bon et utile, tandis que beaucoup détourne de l'évocation d'Allah, comme beaucoup de richesse. Et dès que l'aspiration se tourne vers l'étendue du prestige, cela entraîne à l'insouciance et aux péchés ; c'est alors à redouter pour cette raison, et non en soi. Quant à montrer les traits que nous avons mentionnés pour que les gens lui prêtent religion et scrupule, c'est illicite pour deux raisons. La première : c'est une tromperie, puisqu'il veut que les gens le croient sincère, obéissant à Allah et L'aimant, alors qu'avec cette intention il est un pervers détesté d'Allah. Si un homme remettait des dirhams à un groupe de gens en leur faisant croire qu'il les leur offre par générosité, alors qu'il ne s'agit que de dettes dont il est tenu, il serait en faute à cause de sa tromperie, même s'il ne cherchait pas par là à faire croire à sa vertu, car s'emparer des cœurs par la tromperie est illicite.

La seconde : lorsqu'il vise, par l'adoration d'Allah, les créatures d'Allah, il se moque. Si quelqu'un se tenait devant un roi en posture de service, sans que ce soit là son but, son but étant de lorgner l'un des esclaves du roi ou l'une de ses servantes, vois quel châtiment exemplaire il mériterait pour s'être moqué du roi ! Ainsi, lorsqu'il vise les serviteurs par l'adoration, c'est comme s'il croyait que les serviteurs d'Allah ont plus de pouvoir de lui être utiles ou de lui nuire qu'Allah le Très-Haut, puisque la grandeur des serviteurs dans son cœur l'a poussé à se parer devant eux de l'adoration d'Allah. C'est pourquoi l'ostentation a été appelée « le petit associationnisme ». Puis le péché s'aggrave à mesure que s'aggrave la corruption du dessein et de l'intention.

Parmi les ostentateurs, il en est qui ne recherchent que le prestige pur et simple. Il en est qui cherchent qu'on leur confie des dépôts, qu'on place sous leur garde des biens de mainmorte et l'argent des orphelins, afin d'en détourner une part : c'est là, sans nul doute, plus vil encore. Et il en est qui font étalage afin que les femmes et les jeunes garçons se tournent vers eux, pour pouvoir commettre la débauche, ou afin que l'argent afflue chez eux pour le dépenser en vin et en divertissements illicites. C'est là le plus grave, car il a fait de l'adoration d'Allah le Très-Haut un moyen de Lui désobéir. Qu'Allah nous en préserve !

#### Section

De même que l'ostentation s'aggrave et que son péché s'alourdit selon la diversité du but qui la motive, elle s'aggrave aussi selon ce dont on fait étalage et selon la force de l'intention ostentatoire. Ce dont on fait étalage se répartit en trois degrés. Le plus grave est de faire étalage du principe même de la foi, comme l'hypocrite qui se montre musulman alors qu'il ne l'est pas en son cœur, ou comme l'impie et celui qui professe la licence de tout, qui se montre constant dans la foi alors que son for intérieur s'en est dépouillé. Le deuxième : l'ostentation dans le principe même des adorations, comme celui qui prie et acquitte l'aumône légale devant les gens, alors qu'Allah sait de son for intérieur que, s'il était seul, il ne le ferait pas. Le troisième, le moindre : ne pas faire étalage des obligations, mais des actes surérogatoires, comme celui qui multiplie les prières surérogatoires, soigne l'accomplissement de la prière obligatoire, acquitte l'aumône légale sur ses meilleurs biens, ou fait la prière nocturne, ou jeûne le jour de ʿArafa et de ʿÂshûrâ', alors qu'Allah sait de son for intérieur que, s'il était seul, il ne ferait rien de cela. Cela aussi est illicite, même si la sévérité du châtiment n'y atteint pas le degré de l'ostentation dans les fondements.

Quant à son aggravation selon les degrés de l'intention, il arrive que l'intention ostentatoire soit seule, au point qu'on prie, par exemple, sans être en état de pureté, à cause des gens, ou qu'on jeûne alors que, seul, on romprait le jeûne. Il arrive aussi que s'y adjoigne l'intention d'adorer, et il y a alors trois cas. Le premier : que l'intention d'adorer soit un mobile suffisant à lui seul, même s'il était seul, mais que la vue et le regard d'autrui lui ajoutent de l'ardeur et lui allègent l'œuvre. J'espère alors que cette part ne rende pas son œuvre vaine, mais que son adoration soit valide et qu'il en soit récompensé, tout en étant puni pour l'intention ostentatoire, ou en voyant sa récompense diminuée. Le deuxième : que l'intention d'adorer soit faible, de sorte que, s'il était à l'écart des gens, elle ne suffirait pas à le porter à l'adoration. Son adoration n'est alors pas valide, et cette faible intention ne l'exempte pas d'une sévère réprobation. Le troisième : que les deux intentions soient égales, de sorte que ni l'une ni l'autre ne suffirait à elle seule à le porter à l'œuvre, ou qu'il ne soit pas mû à agir par l'une d'elles mais par leur réunion. Celui-là a réparé une chose et en a gâté une autre équivalente ; le plus probable est qu'il n'en sorte pas quitte, tête pour tête. On pourrait dire que, si les deux intentions sont égales, l'une est l'expiation de l'autre ; mais la parole du Très-Haut : « Je suis, de tous ceux à qui l'on donne des associés, Celui qui s'en passe le mieux » indique qu'Il ne l'accepte pas et ne l'en récompense pas. Quant à savoir s'Il l'en punit, c'est matière à réflexion ; le plus probable à mes yeux — et la science est auprès d'Allah — est qu'il n'est pas exempt de péché et de châtiment.

#### Section

Sache qu'une part de l'ostentation est manifeste, et qu'une autre est plus cachée que le cheminement des fourmis. L'ostentation manifeste est celle qui pousse à l'œuvre, au point que, sans elle, on ne désirerait pas l'accomplir. Plus cachée qu'elle : qu'elle ne suffise pas à elle seule à porter à l'œuvre, mais qu'elle allège l'œuvre et accroisse l'ardeur, comme celui qui fait chaque nuit la prière nocturne et dont l'ardeur redouble quand il a un hôte. Plus cachée encore : qu'elle n'accroisse pas l'ardeur, mais que, si un autre venait à découvrir sa prière nocturne, avant qu'il l'achève ou après, il s'en réjouisse et éprouve en lui-même un frisson. Cela indique que l'ostentation était tapie au fond du cœur comme le feu est tapi sous la cendre, jusqu'à ce qu'elle en suinte sous forme de joie au moment d'être découvert, alors qu'il n'en était pas conscient auparavant. Plus cachée encore : qu'il ne se réjouisse pas d'être découvert, mais qu'il s'attende à ce qu'on le salue le premier et qu'on l'honore, et qu'il s'étonne de celui qui lui fait du tort, ne se montre pas accommodant avec lui dans les transactions et ne le respecte pas. Cela indique qu'il se prévaut de son œuvre envers les gens : c'est comme s'il attendait d'eux respect et vénération pour son adoration, tout en la leur cachant. De tels replis cachés, nul n'est exempt sinon les véridiques par excellence ; tout cela est péché, et il est à craindre que l'œuvre en soit rendue vaine. Certes, il n'y a pas de mal à se réjouir qu'autrui découvre son œuvre, si sa joie vient d'Allah le Très-Haut, en ce qu'Il a montré de lui le beau et voilé de lui le laid, alors qu'il avait l'intention de voiler l'un et l'autre : il se réjouit alors de la bienveillance de l'œuvre d'Allah le Très-Haut. De même, il se réjouit parce que cela lui annonce que, puisqu'Il l'a si bien traité ici-bas, Il le traitera de même dans l'*âkhira* (l'au-delà). Ou il se réjouit pour que celui qui le voit prenne exemple sur lui, ou obéisse à Allah en le louant pour cela. Le signe de cela est qu'il se réjouisse tout autant lorsqu'il découvre l'œuvre d'un autre dont on peut espérer qu'il serve d'exemple.

C'est à cause du caractère caché des portes de l'ostentation et de la force de son emprise sur l'intérieur que les hommes résolus s'en sont gardés : ils ont caché leurs adorations et ont combattu leurs âmes. ʿAlî (qu'Allah l'agrée) a dit : Allah, à Lui la puissance et la gloire, dira aux récitateurs du Coran au Jour de la Résurrection : « Ne vous faisait-on pas des rabais sur les prix ? Ne vous saluait-on pas le premier ? Ne satisfaisait-on pas vos besoins ? Point de récompense pour vous : vous avez déjà perçu vos salaires en entier. » Efforce-toi donc, si tu veux le salut, que les gens soient à tes yeux comme les bêtes et les petits enfants : ne fais aucune différence, dans ton adoration, entre leur présence et leur absence, entre le fait qu'ils la connaissent ou qu'ils l'ignorent. Contente-toi de la science d'Allah le Très-Haut seul, et ne demande la récompense qu'à Lui, car Il n'accepte que ce qui est pur, afin que tu ne sois pas privé de son fruit au moment où tu en auras le plus besoin.

#### Section

Peut-être diras-tu : je ne suis pas capable de me défaire de l'ostentation cachée telle que tu l'as décrite, même si je suis capable de me défaire de l'ostentation manifeste ; mon adoration est-elle donc valide malgré cela ?

Sache que l'assaut de l'ostentation survient nécessairement soit au début de l'œuvre, soit pendant qu'elle se poursuit, soit après qu'on l'a achevée. Celle qui accompagne le commencement annule l'œuvre et empêche qu'elle soit valablement contractée, si elle est devenue un mobile agissant qui porte à l'œuvre ; car le début de l'engagement doit être pur, et l'œuvre n'est annulée que par l'ostentation qui pousse au principe même de l'œuvre. Mais si elle ne porte qu'à s'empresser, par exemple, au début du temps prescrit, je pense — et la science est auprès d'Allah le Très-Haut — que la prière est valide dans son principe, qu'il ne perd que le mérite de l'empressement, et qu'il est en faute par l'intention de faire étalage de cela, tout en visant par elle l'acquittement de l'obligation. Quant à l'ostentation qui survient pendant la prière, si elle annule le mobile de la prière, la prière est annulée. Exemple : au cours de la prière lui reviennent à l'esprit ses affaires, ou il se souvient d'une chose oubliée, de sorte que, s'il était seul, il interromprait la prière ; mais il l'achève par gêne envers les gens. Celle-là ne l'acquitte pas de l'obligation, car l'intention s'est interrompue et le mobile de l'adoration s'est interrompu. Mais si son intention ne s'est pas interrompue, et qu'elle s'est seulement trouvée dominée et submergée — comme si des gens se présentaient et que la joie d'être vu d'eux l'emportait sur son cœur, submergeant le mobile de l'adoration —, le plus probable est que, si un pilier de la prière s'achève sans que le mobile initial lui soit revenu, sa prière est viciée ; car nous ne prolongeons l'intention du commencement qu'à condition que ne survienne rien qui, s'il avait accompagné ce commencement, l'aurait empêché. Si le mobile de l'adoration n'est pas submergé, mais qu'il ne se produit qu'une simple joie, sans effet sur l'œuvre si ce n'est sur l'embellissement de la prière, le plus probable est que la prière n'est pas viciée et que l'obligation est acquittée. Quant à ce qui survient après la prière — en parler, s'en réjouir, en faire étalage —, cela ne rejaillit pas sur ce qui est passé, mais il en est fautif et pécheur, et son châtiment est à la mesure de son intention et de ce qu'il a montré. Et dès qu'apparaît en lui l'envie de mentionner son adoration, soit explicitement, soit par allusion, cela indique que l'ostentation était cachée en son for intérieur.

> **Passage douteux** — Le sens attendu serait « yasqut al-fard ʿanhu » (l’obligation est acquittée) ; texte imprimé gardé, traduit au plus près.

#### Section

Si tu as connu la réalité de l'ostentation et combien elle s'insinue partout, il t'incombe de retrousser tes manches pour la soigner. Son traitement consiste à écarter les causes qui y poussent, qui sont au nombre de trois : l'amour de la louange, la crainte du blâme et la convoitise.

L'amour de la louange, c'est par exemple celui qui se jette dans les rangs du combat pour qu'on dise qu'il est brave, ou qui montre ses adorations pour qu'on dise qu'il est scrupuleux. Son traitement est ce qui a été exposé dans le traitement de l'amour du prestige : savoir que c'est une perfection illusoire, sans réalité. Et son traitement, dans le cas propre de l'ostentation, est de se convaincre du tort qu'elle comporte ; car le miel, si délicieux soit-il, on y renonce aisément dès qu'on sait qu'il contient du poison. Qu'il se convainque donc qu'on lui dira, au jour de son indigence, à cause de son ostentation : « Ô débauché, ô égaré ! Tu t'es moqué d'Allah, à Lui la puissance et la gloire ; tu as guetté le regard des serviteurs et tu t'es fait aimer d'eux ; tu as acheté leur louange au prix du blâme d'Allah le Très-Haut, et recherché leur agrément au prix de Son courroux. N'y avait-il donc personne de plus insignifiant à tes yeux qu'Allah le Très-Haut ? » N'y aurait-il que cette honte et cette confusion, cela suffirait à l'en détourner ; que dire alors, quand s'y ajoutent le châtiment et l'anéantissement de l'adoration, et qu'il se peut que, par elle, le plateau des mauvaises actions l'emporte alors qu'il était à égalité avec celui des bonnes, et qu'elle soit ainsi la cause de sa perdition ! Qu'il se convainque aussi que l'agrément des gens est un but qu'on n'atteint jamais, et que celui qui recherche l'agrément des gens au prix du courroux d'Allah le Très-Haut, Allah attire sur lui le courroux. Comment donc délaisserait-il l'agrément d'Allah pour une chose qu'il ne peut espérer obtenir ?

Quant au deuxième mobile, la crainte de leur blâme, qu'il se convainque que leur blâme ne lui nuira pas s'il est loué auprès d'Allah, à Lui la puissance et la gloire, et qu'il ne doit pas s'exposer au blâme d'Allah et à Sa réprobation par crainte du blâme des créatures. Qu'il lui suffise de savoir que, si les gens connaissaient l'intention ostentatoire qui est en son for intérieur, ils le détesteraient ; et Allah ne veut rien d'autre que dévoiler son secret, jusqu'à ce que son hypocrisie soit connue et que les gens le détestent à leur tour, après qu'Allah, à Lui la puissance et la gloire, l'a détesté. Alors que, s'il était sincère, détournait d'eux son cœur et dirigeait son regard vers Allah le Très-Haut seul, Il leur dévoilerait sa sincérité et ils l'aimeraient.

Quant au mobile de la convoitise, il l'écarte en sachant que c'est là une chose illusoire, tandis que la perte de l'agrément d'Allah le Très-Haut est immédiate ; en sachant qu'Allah le Très-Haut est Celui qui assujettit les cœurs, que celui qui convoite les créatures n'échappe pas à l'humiliation, à l'avilissement et à la dette de reconnaissance, et que celui qui se détourne de la convoitise envers les créatures, Allah le Très-Haut lui suffit et lui assujettit les cœurs. Lorsqu'il rend présents à son cœur les délices de l'au-delà et les degrés élevés, et qu'il sait que cela se perd par l'ostentation, son cœur se détourne des créatures, son aspiration se rassemble, les lumières de l'*ikhlâs* (sincérité) se répandent sur lui, et Allah, Gloire à Lui, le soutient de Son aide et de Sa grâce.

#### Section

Peut-être diras-tu : je me suis convaincu de tout cela, et mon cœur a pris l'ostentation en aversion ; mais il arrive que l'assaut de l'ostentation fonde sur moi à l'improviste dans certaines adorations, lorsque les créatures m'observent. Quel en est donc le remède au moment de son assaut ?

Sache que le fondement de ce remède est de cacher tes adorations comme tu caches tes turpitudes : c'est en cela qu'est le salut. On rapporte que l'un des compagnons d'Abû Hafs al-Haddâd blâma le bas-monde et ses gens ; celui-ci lui dit : « Tu as montré ce que tu aurais dû cacher ; ne siège plus avec nous après cela. » Cacher l'adoration n'est pénible qu'au début ; quand cela devient une habitude, la nature s'accoutume à la douceur de l'entretien intime avec Dieu dans la solitude. Et dès que l'assaut de l'ostentation fond sur toi, son remède est de renouveler dans ton cœur ce qui s'y était auparavant enraciné, à savoir la connaissance qu'on s'expose ainsi à la réprobation d'Allah, à Lui la puissance et la gloire, alors que les gens sont incapables de t'être utiles ou de te nuire, jusqu'à ce qu'il en naisse une aversion pour l'appel de l'ostentation. Puis la *shahwa* (passion) invite à répondre à l'ostentation en embellissant l'œuvre et en s'en réjouissant, tandis que l'aversion invite à la repousser et à s'en détourner, et le dessus revient au plus fort. Si l'aversion se fait assez forte pour t'empêcher de t'y abandonner, que tu conserves l'état dans lequel tu étais, sans rien ajouter ni retrancher, et sans t'astreindre à montrer l'acte ni à le privilégier, le péché est écarté de toi, et il ne t'est pas demandé davantage. Quant à repousser les pensées qui surviennent et à empêcher la nature de pencher vers les propos des gens, cela n'entre pas dans ce qui est imposé ; le terme de ce qui est imposé n'est que l'aversion et le refus de répondre à cet appel.

#### Section

Il est permis de montrer les actes d'obéissance afin que les gens prennent exemple et y soient encouragés, si l'intention est saine et qu'il ne s'y mêle pas de passion cachée. Le signe en est qu'il suppose que les gens ont pris exemple sur l'un de ses pairs, qu'il est ainsi dispensé de la peine de les encourager, et qu'on lui apprend que sa récompense dans le secret égale sa récompense dans la manifestation : il ne désire alors plus manifester. Mais s'il penche davantage vers le fait d'être lui-même celui qu'on prend pour exemple, il y a là un appel de l'ostentation ; car, s'il recherchait le bonheur et le salut des gens, cela s'est réalisé par un autre, et il n'a manqué que de se mettre lui-même en avant. De même, il est permis de cacher les péchés et les fautes, mais à condition que son but ne soit pas qu'on lui prête du scrupule, mais seulement qu'on ne lui prête pas de perversité. Il n'y a pas de mal à ce qu'il se réjouisse que ses péchés restent voilés et s'attriste qu'ils soient dévoilés, soit par joie de ce qu'Allah l'ait voilé, soit par joie de se conformer à l'ordre d'Allah le Très-Haut, car le Très-Haut aime que l'on cache les péchés et interdit de les commettre ouvertement ; soit parce qu'il répugne à être blâmé et en souffre, car souffrir du blâme des gens n'est pas illicite, c'est la nature qui l'impose ; l'illicite n'est que de se réjouir de la louange des gens pour son adoration, car c'est comme un salaire qu'il percevrait pour l'adoration ; soit encore parce qu'il a honte de les voir paraître, et la pudeur n'est pas l'ostentation, bien qu'elle puisse s'y mêler. Quant à délaisser l'obéissance par crainte de l'ostentation, cela n'a aucune raison d'être.

Al-Fudayl a dit : « L'ostentation, c'est délaisser l'œuvre par crainte de l'ostentation ; quant à œuvrer pour les gens, c'est de l'associationnisme. » Il faut plutôt œuvrer et purifier son intention, sauf lorsque l'œuvre touche aux créatures, comme la magistrature, l'imamat et la prédication : s'il sait de lui-même qu'une fois engagé dans cette fonction il ne sera plus maître de son âme, mais penchera vers les appels de la passion, il lui faut s'en détourner et la fuir ; c'est ainsi qu'a agi un groupe parmi les anciens. Quant à la prière et à l'aumône, il ne les délaisse que si l'intention d'adorer ne lui est pas du tout présente. Bien plus, si l'intention ostentatoire était seule, son œuvre ne serait pas valide : qu'il la délaisse donc[^126]. Quant à celui qui a l'habitude d'accomplir une œuvre, et qu'un groupe de gens se présente, de sorte qu'il craint pour lui-même l'ostentation, il ne doit pas la délaisser, mais persévérer dans son adoration et s'efforcer de repousser le mobile de l'ostentation.

> **Passage douteux** — L’imprimé porte « aslâniyyat al-ʿibâda », lu « aslan niyyat al-ʿibâda » ; l’éditeur signale que le sens de la phrase suivante est incertain.

### Conclusion : sur l'ensemble des traits de caractère et les points où l'illusion s'y glisse

Sache que les traits de caractère blâmables sont nombreux, mais que leurs racines se ramènent à ce que nous avons exposé. Il ne te suffit pas de purifier ton âme de certains d'entre eux : il faut qu'elle soit purifiée de tous. Si tu en laissais un seul te dominer, il t'entraînerait vers les autres, car ils sont liés les uns aux autres, et les mauvais traits de caractère s'appellent mutuellement. Or nul ne sera sauvé, sinon celui qui viendra à Allah avec un cœur sain ; et la santé absolue ne s'obtient pas en repoussant certaines maladies seulement : elle ne s'obtient que par une santé intégrale, de même que la beauté ne s'acquiert pas par la beauté de quelques membres tant que tous les membres ne sont pas beaux. Le salut réside dans le bon caractère. Le Prophète (paix et bénédictions sur lui) a dit : « La chose la plus lourde que l'on placera dans la Balance est un bon caractère. » Le Prophète (paix sur lui) a dit encore : « J'ai été envoyé pour parfaire les nobles caractères. » On lui demanda : « Qu'est-ce que la religion ? » Il répondit (paix sur lui) : « Le bon caractère. » Et il a dit (paix sur lui) : « Le bon caractère est le caractère d'Allah le Très-Haut. » Il a dit aussi (paix sur lui) : « Les croyants à la foi la plus parfaite sont ceux qui ont le meilleur caractère. » Les opinions se sont multipliées au sujet de sa réalité et de l'énoncé de sa définition ; la plupart des auteurs n'en ont abordé que certains fruits, sans embrasser l'ensemble de son détail. Ce qui te fera saisir sa réalité, c'est de savoir que *khalq* (la création, la forme) et *khuluq* (le caractère) sont deux termes : par *khalq*, on entend la forme extérieure, et par *khuluq*, la forme intérieure. En effet, l'homme est composé d'un corps, que l'on perçoit par la vue, et d'un esprit et d'une âme, que l'on perçoit par la *basîra* (clairvoyance intérieure) et non par la vue ; et chacun des deux possède une configuration, soit laide, soit belle. L'âme perçue par la clairvoyance intérieure est de plus haut rang ; c'est pourquoi Allah (à Lui la puissance et la gloire) l'a rapportée à Lui-même, tandis qu'Il a rapporté le corps à l'argile, en disant : « Je vais créer d'argile un être humain ; quand Je l'aurai harmonieusement formé et y aurai insufflé de Mon esprit… » [Sâd : 71-72] ; et Il a qualifié l'esprit de chose relevant du Seigneur, en disant : « Dis : l'esprit relève de l'ordre de mon Seigneur » [Al-Isrâ' : 85]. Par *rûh* (esprit) et *nafs* (âme), j'entends ici une seule et même réalité : la substance de l'homme qui connaît et perçoit par l'inspiration d'Allah le Très-Haut, comme Il l'a dit : « Par l'âme et Celui qui l'a harmonieusement façonnée, et lui a inspiré son libertinage et sa piété ! A réussi, certes, celui qui la purifie, et a échoué celui qui la corrompt » [Ash-Shams : 7-10]. Et de même que la beauté extérieure a des éléments constitutifs, tels que les yeux, le nez, la bouche et la joue — et l'extérieur n'est qualifié de beau que si tous sont beaux —, de même la forme intérieure a des éléments constitutifs dont il faut que tous soient beaux pour que le caractère soit beau. Ce sont quatre réalités : la force de la science, la force de la colère, la force du désir, et la force de la justice qui tient l'équilibre entre ces quatre forces. Lorsque ces quatre éléments sont droits, équilibrés et harmonieux, le bon caractère est atteint.

Quant à la force de la science, son équilibre et sa beauté consistent à ce qu'elle devienne telle qu'on discerne par elle la différence entre le vrai et le mensonge dans les paroles, entre la vérité et l'erreur dans les croyances, entre le beau et le laid dans les actes. Lorsque cette force est ainsi acquise, elle produit le fruit de la sagesse, qui est la tête des vertus. Allah (à Lui la puissance et la gloire) a dit : « Et celui à qui la sagesse est donnée a reçu un bien abondant ; mais seuls les doués d'intelligence s'en souviennent » [Al-Baqara : 269].

> **Passage douteux** — Mot qui ressemble à une coquille de l’imprimé ; gardé tel quel.

Quant à la force de la colère, son équilibre consiste à ce que sa retenue et son déploiement se produisent selon ce qu'indiquent la sagesse et la Loi révélée ; et il en va de même de la force du désir.

Quant à la force de la justice, elle consiste à maîtriser la force de la colère et la force du désir sous l'indication de la religion et de l'intellect. L'intellect tient le rang du conseiller ; la force de la justice est la puissance d'exécution, et elle tient le rang de celui qui exécute et met en œuvre l'indication de l'intellect ; la colère et le désir sont ce par quoi l'indication s'exécute : ils sont comme le chien et le cheval pour le chasseur. Si certaines de ces forces sont belles et d'autres non, il en est comme lorsque certains traits du visage seulement sont beaux : on ne lui applique le nom de beauté que si l'ensemble est beau et équilibré. Lorsqu'elles sont belles et équilibrées, tous les traits de caractère en découlent. Quant à la force de la colère, on désigne son équilibre par le courage — et Allah le Très-Haut aime le courage ; si elle penche vers l'excès, on l'appelle témérité, et si elle penche vers le défaut, on l'appelle lâcheté. De son équilibre découlent : la noblesse, la bravoure secourable, la fierté magnanime, la longanimité, la fermeté, la maîtrise de la colère contenue, la dignité grave et la pondération. De son excès naissent : la témérité, la morgue, l'arrogance fastueuse, l'emportement, l'orgueil et la vanité. De son défaut naissent : la lâcheté, la bassesse, l'avilissement, la mesquinerie, l'absence de jalousie d'honneur, la faiblesse à défendre les siens et la petitesse d'âme. Quant au désir, on désigne son équilibre par la chasteté, son excès par la goinfrerie, et son défaut et sa faiblesse par l'apathie. De la chasteté procèdent : la générosité, la pudeur, la patience, la largesse, le contentement, le *wara'* (scrupule pieux), l'entraide, l'élégance d'esprit et le peu de convoitise. De son excès procèdent : l'avidité, la goinfrerie, l'impudence, la prodigalité, la ladrerie, l'ostentation, le dévergondage, la frivolité impudique, la flagornerie, l'envie, la joie maligne devant le malheur d'autrui, l'abaissement devant les riches, le mépris des pauvres, et d'autres choses encore. Quant à la force de l'intellect, de son équilibre procèdent : la bonne gestion des affaires, la vivacité de l'esprit, la pénétration du jugement, la justesse des conjectures et la perspicacité à l'égard des subtilités des actes et des vices cachés de l'âme. De son excès naissent : la *jarbaza* (fourberie)[^127], la ruse, la manigance et la tromperie. De son défaut et de sa faiblesse naissent : la niaiserie, la sottise, l'inexpérience[^128], l'hébétude et la crédulité.

Tels sont donc les liens des traits de caractère. Le sens du bon caractère, en tous, n'est autre qu'un juste milieu entre l'excès et le défaut : « La meilleure des choses est celle du milieu », et les deux extrêmes de la juste mesure sont blâmables. C'est pourquoi Allah (à Lui la puissance et la gloire) a dit : « Ne garde pas ta main enchaînée à ton cou, et ne l'étends pas non plus tout à fait » [Al-Isrâ' : 29] ; et le Très-Haut a dit : « Ceux qui, lorsqu'ils dépensent, ne sont ni prodigues ni avares, mais se tiennent entre les deux, avec mesure » [Al-Furqân : 67] ; et le Très-Haut a dit : « Durs envers les mécréants, miséricordieux entre eux » [Al-Fath : 29]. Tant que l'un des éléments de cet ensemble penche vers l'excès ou le défaut, le bon caractère n'est pas encore parfait.

#### Section

La voie pour réformer tous ces traits de caractère est l'effort intérieur (*mujâhada*) et l'exercice spirituel (*riyâda*). Le sens de l'effort intérieur est d'imposer au trait excessif et dominant le contraire de ce qu'il exige, de sorte que tu agisses à l'opposé de ce qu'il commande. Si c'est l'avarice qui domine, tu ne cesses de t'astreindre à donner, au prix d'un effort, et tu persévères une fois après l'autre, jusqu'à ce que donner à bon escient te devienne facile. Si c'est la prodigalité qui domine, tu ne cesses de t'astreindre à retenir, jusqu'à ce que cela devienne une habitude et que retenir à bon escient te soit facile. Il en va de même pour l'orgueil et tous les autres traits de caractère ; nous l'avons exposé en détail dans le Livre de l'exercice des âmes. Il faut que tu saches que celui qui donne en se forçant n'est pas généreux, et que celui qui se montre humble en se forçant pèse à son âme et est dépourvu du trait d'humilité. Le caractère n'est en effet qu'une disposition de l'âme dont l'acte procède avec aisance, sans réflexion ni effort. Mais l'effort est le chemin pour acquérir le caractère : on ne cesse de se forcer au début, jusqu'à ce que cela devienne naturel et habituel. On comprend par là que l'avare peut donner et que le généreux peut retenir. Ne regarde donc pas l'acte, mais la disposition enracinée d'où les actes procèdent aisément, sans effort. Sache aussi que les gens diffèrent dans la beauté intérieure comme ils diffèrent dans la beauté extérieure, et que la beauté absolue ne se réalise que rarement ; elle ne s'est réalisée que pour le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui), au point qu'Allah (Gloire à Lui) l'a loué en disant : « Et tu es certes d'un caractère sublime » [Al-Qalam : 4]. Le salut ne dépend pas de la perfection accomplie, mais de ce que le penchant vers le beau l'emporte ; car la laideur absolue, dans l'apparence extérieure, est détestée, et la beauté absolue est aimée passionnément, et il y a entre les deux des degrés : celui qui est proche de la beauté absolue est plus heureux, ici-bas, que celui qui est proche de la laideur absolue. De même, le bonheur de l'au-delà varie selon la variation de la beauté de la forme intérieure.

#### Section

Sache que tu peux te croire doté d'un bon caractère alors que tu en es dépourvu. Garde-toi donc de t'illusionner ! Il te faut en faire juger autrui, en interrogeant à ce sujet un ami clairvoyant qui ne te flatte pas. En somme, si un autre t'attribue un mauvais caractère, il est fort probable que tu le sois ; car la plupart des traits de caractère concernent autrui, et il faut donc qu'ils lui apparaissent. Parmi les points où l'illusion s'y glisse, par exemple : tu te mets en colère et tu crois te mettre en colère pour Allah le Très-Haut ; tu montres ton culte et tu crois le montrer pour qu'on prenne exemple sur toi ; ou tu t'abstiens de manger ou de rechercher les biens de ce bas-monde, ou tu contiens ta colère — et si cela t'est facile, c'est seulement parce que tu en tires renommée, de sorte que c'est le *riyâ'* (ostentation) qui est le mobile de tout cela. Les points où l'illusion s'y glisse sont ainsi nombreux, comme nous l'avons exposé dans le Livre de l'illusion ; car le présent livre ne souffre pas d'en faire le tour.

#### Section

Il convient que tu examines ces traits de caractère dans ton *qalb* (cœur) et que tu commences par le plus important, puis par le suivant en importance : tu t'attaques au plus dominant de ces attributs et tu le brises progressivement. Je pense que ce qui te domine le plus est l'amour de ce bas-monde, dont découlent les autres péchés et les traits de caractère blâmables. Or tu ne peux te délivrer de l'amour de ce bas-monde qu'en recherchant une retraite solitaire, où tu médites sur la cause de ton empressement vers ce bas-monde et de ton détournement de l'au-delà ; et tu ne lui trouveras d'autre cause que la pure ignorance et l'insouciance. Car le terme extrême de ta vie en ce monde est de cent ans. Suppose que la royauté de toute la surface de la terre, de l'Orient à l'Occident, te soit acquise pendant cent ans : ne perds-tu pas, par elle, la royauté d'une durée sans fin, qui est la royauté de l'au-delà ? Et si la longueur de l'éternité n'entre pas dans ton imagination, figure-toi le monde entier rempli de grains de millet, et figure-toi un oiseau qui prend un seul grain tous les mille fois mille ans : le millet s'épuiserait sans que rien n'ait été retranché de l'éternité, car ce qui en reste est, lui aussi, sans fin, comme il l'était auparavant. Or tu te vois consentir à la fatigue des voyages, soit pour le commerce, soit pour la quête d'une position de chef ; et cette fatigue pesante[^129], tu l'endures pour une chose illusoire, que la mort te ravira peut-être avant que tu ne l'atteignes, et qui peut-être ne te sera pas pure si tu l'obtiens. Tu n'y consens que parce que tu tiens pour peu de chose une fatigue d'un an, par exemple, en comparaison du reste de ta vie ; or l'ensemble de ta vie, comparé à l'éternité, est moindre qu'une année comparée à ta vie — bien plus, il n'y a entre elles aucune proportion. Médite donc là-dessus, afin que ton ignorance te soit bientôt dévoilée. Peut-être diras-tu : « Je n'agis ainsi que dans l'attente du pardon, car Allah le Très-Haut est Généreux et Miséricordieux. » Je réponds : Pourquoi donc ne délaisses-tu pas le labour, le commerce et la recherche des richesses, dans l'attente de tomber sur un trésor dans une ruine ? Car Allah est Généreux, et rien ne serait retranché de Son royaume s'Il te faisait connaître en songe l'un des trésors, afin que tu le prennes. Si tu dis : « Cela est rare, même si cela entre dans la puissance d'Allah le Très-Haut », sache alors qu'espérer le pardon alors que les œuvres et le caractère sont en ruine revient à espérer un trésor dans une ruine — c'est même plus improbable et plus rare encore. Allah le Très-Haut t'en a d'ailleurs averti en disant : « Et l'homme n'obtient que le fruit de ses efforts » [An-Najm : 39] ; et Allah le Très-Haut a dit : « Traiterons-Nous ceux qui croient et accomplissent les bonnes œuvres comme ceux qui sèment la corruption sur la terre ? » [Sâd : 28] — jusqu'à la fin du verset. Et Il t'a détourné de la quête des richesses en disant : « Il n'est point de bête sur la terre dont la subsistance n'incombe à Allah » [Hûd : 6].

> **Passage douteux** — Graphie de l’imprimé (« mâya » pour « mi’a », cent) gardée telle quelle.

Qu'as-tu donc à démentir Sa générosité ici-bas, sans t'en remettre à Lui, puis à te leurrer toi-même au nom de Sa générosité dans l'au-delà, alors que tu sais que le Seigneur d'ici-bas et de l'au-delà est un seul et même Seigneur ?

#### Section

Peut-être diras-tu : « Les conséquences des affaires de ce bas-monde me sont dévoilées de visu, et mon cœur s'y fie ; quant à l'affaire de l'au-delà, je ne l'ai pas contemplée, et je ne trouve pas dans mon cœur d'adhésion véritable à son sujet. C'est pourquoi mon désir s'est relâché de délaisser ce bas-monde, qui est comptant, pour ce qui n'est promis qu'à terme et en quoi je n'ai pas confiance. » Je réponds : Si tu étais de ceux qui possèdent la clairvoyance intérieure, l'affaire de l'au-delà te serait dévoilée clairement, comme t'est dévoilée celle de ce bas-monde. Et puisque tu n'en es pas, médite les propos de ceux qui possèdent la clairvoyance. Car les gens, au sujet de l'au-delà, se répartissent en quatre catégories :

Une catégorie a affirmé le Paradis et l'Enfer tels que le Coran les a annoncés ; et tu as entendu les diverses sortes de délices de l'un et les entraves de la Fournaise de l'autre.

Une autre catégorie n'a pas affirmé les plaisirs et les douleurs sensibles, mais les a affirmés sur le mode de l'imagination, comme dans le rêve, si bien que chacun se trouve dans un paradis ou un enfer qu'il est seul à voir ; ils ont soutenu que l'effet de cela sur lui est comme l'effet de la réalité, car la souffrance du dormeur est comme celle de l'homme éveillé, et il ne s'en délivre qu'en s'éveillant ; or cela, dans l'au-delà, est perpétuel et sans interruption.

Une troisième catégorie a affirmé des douleurs intellectuelles et des plaisirs intellectuels, et a soutenu qu'ils sont plus intenses que les sensibles. Ils l'ont illustré par le sentiment du plaisir de la royauté et le sentiment de sa disparition : la disparition de la royauté engendre[^130] de nombreuses douleurs corporelles, lorsque l'ennemi du roi triomphe de lui, s'empare de son royaume et l'asservit, bien que le triomphe de l'ennemi ne fasse pas souffrir le corps.

Tels sont les catégories de ceux qui réfléchissent — j'entends les trois catégories : ce sont les prophètes, les saints et les sages ; et tous se sont accordés pour affirmer une félicité éternelle et une misère éternelle. Car la félicité ne s'obtient que par l'abandon de ce bas-monde et l'empressement vers Allah (à Lui la puissance et la gloire). Si tu tombais malade, sans avoir toi-même de discernement en médecine, et que tu voyais les meilleurs des médecins s'accorder sur une chose, tu n'hésiterais pas à les suivre.

Une quatrième catégorie n'est pas de ceux qui réfléchissent sur les réalités divines, mais se compose de médecins et d'astrologues dont la réflexion s'est limitée aux quatre natures et à leur tempérament. Ils ont vu que la subsistance de l'esprit dépend d'elles, et ils ne se sont pas avisés de la réalité de l'esprit divin véritable, qui est le connaissant d'Allah le Très-Haut ; ils n'ont perçu que l'esprit corporel, qui est une vapeur mûrie par la chaleur du cœur et qui se répand par les artères dans tout le corps, assurant ainsi la sensation et le mouvement — c'est l'esprit qui se trouve aussi chez les bêtes.

Quant à l'esprit propre à l'homme, rapporté à Allah (Gloire à Lui) là où Il dit : « Et J'y ai insufflé de Mon esprit » [Al-Hijr : 29, Sâd : 72], ils ne s'en sont pas avisés ; aussi ont-ils pensé que la mort est un anéantissement et qu'elle se ramène à la corruption du tempérament. Or toi, à l'égard de ces gens, tu es entre deux possibilités : soit tu admets qu'ils puissent se tromper, soit tu sais avec certitude que leur doctrine est juste. Si tu admets qu'ils puissent se tromper, il t'incombe de te détourner de ce bas-monde du seul fait de cette possibilité. En effet, si tu avais réellement faim, que tu trouvais de la nourriture et t'apprêtais à la manger, et qu'un enfant t'apprenait qu'elle contient du poison et qu'un serpent y a bu, tu endurerais la faim et renoncerais à manger, car tu te dirais : « S'il ment, je ne perds que le plaisir de manger ; et s'il dit vrai, il y a là la mort. » Avec une telle possibilité, on ne peut se précipiter dessus. Je voudrais bien savoir, alors, comment l'homme doué de raison ose se précipiter, avec la possibilité de demeurer éternellement dans le Feu ! Comment cela ne vaudrait-il pas une certitude complète quant à la nécessité de s'en garder ? Au point que le poète, malgré la faiblesse de son esprit, l'a fait remarquer en disant :

> **Passage douteux** — Mot qui ressemble à une coquille de l’imprimé ; gardé tel quel.

« L'astrologue et le médecin ont prétendu, tous deux, que les morts ne seront pas rassemblés. Je leur ai dit : Loin de moi !\
Si votre parole est vraie, je ne suis point perdant ; et si[^131] ma parole est vraie, la perte est pour vous deux. »

Si tu dis : « Je sais de façon nécessaire que ceux-là disent vrai, que la mort est un anéantissement, qu'il n'y a ni châtiment ni récompense, que les prophètes et les saints sont dupes ou imposteurs, et que celui à qui la réalité de la vérité s'est dévoilée n'est autre que ce médecin ignorant » — et si tu prétends le savoir comme tu sais que deux est plus que un, sans que le moindre doute ne t'effleure à ce sujet —, cela dénote la corruption du tempérament, la faiblesse de l'esprit et l'éloignement de toute possibilité de guérison. Mais malgré cela, on te dira : Si tu recherches le repos ici-bas, ton intellect, lui aussi, exige de toi que tu luttes contre les passions et que tu les brises ; car le repos est dans la liberté, et la délivrance est dans le fait de briser les passions, non de les suivre. Lorsqu'elles ont pris le dessus sur l'âme, elles sont des souffrances présentes qui poussent l'âme à supporter toute humiliation et toute peine. Nul n'est en repos ici-bas, sinon celui qui le délaisse et y renonce ; quant à celui qui le recherche, il ne cesse d'en être dans le tourment. Ainsi même le négateur — pour peu qu'il ait un peu de raison — délaisserait ce bas-monde, en raison de l'abondance de ses peines, de la rapidité de sa disparition et de la vilenie de ceux qui s'y associent. Si donc tu n'as, au sujet de l'au-delà, pas même une conjecture, ni, de l'observation des maux de ce bas-monde, aucune certitude, tu n'es qu'un des sots abusés ; et tu en connaîtras certes la nouvelle d'ici quelque temps. C'est pourquoi Allah le Très-Haut a dit : « Laisse-les manger, jouir et se distraire de l'espoir ; ils sauront bientôt ! » [Al-Hijr : 3].

## Quatrième partie : sur les traits de caractère louables, qui sont eux aussi dix principes

### Premier principe : la *tawba* (repentir)

Il est le point de départ de la voie de ceux qui cheminent et la clé de la félicité des aspirants. Allah le Très-Haut a dit : « Allah aime ceux qui se repentent et Il aime ceux qui se purifient » [Al-Baqara : 222]. Et Allah le Très-Haut a dit : « Repentez-vous tous à Allah » [An-Nûr : 31]. Le Prophète (paix sur lui) a dit : « Celui qui se repent est l'aimé d'Allah, et celui qui se repent du péché est comme celui qui n'a pas de péché. » Et il a dit (paix sur lui) : « Allah se réjouit davantage du repentir de Son serviteur croyant qu'un homme qui fait halte dans une terre désertique, une *dawiyya*[^132] périlleuse, ayant avec lui sa monture qui porte sa nourriture et sa boisson. Il pose sa tête et s'endort d'un somme, puis se réveille : sa monture s'en est allée, elle s'est échappée. Il la cherche jusqu'à ce que la faim et la soif l'accablent, ou ce qu'Allah (à Lui la puissance et la gloire) aura voulu. Il se dit : “Je retourne à l'endroit où j'étais, et je dormirai jusqu'à ce que je meure.” Il pose sa tête sur son avant-bras pour mourir ; puis il se réveille, et voici que sa monture est auprès de lui, portant ses provisions et sa boisson. Allah se réjouit plus intensément du repentir de Son serviteur croyant que cet homme de sa monture et de ses provisions. »

#### Section

La réalité du repentir est le retour de la voie de l'éloignement vers la voie de la proximité. Mais il a un pilier, un commencement et un achèvement. Son commencement est la foi, qui signifie l'irradiation de la lumière de la *maʿrifa* (connaissance) sur le cœur, au point qu'il lui devienne évident que les péchés sont des poisons mortels ; de là s'embrase le feu de la *khawf* (crainte) et du remords, et de ce feu jaillit un désir sincère de réparer et de se garder : pour le présent, en délaissant les péchés ; pour l'avenir, par la ferme résolution de les délaisser ; pour le passé, en réparant dans la mesure du possible. Et par là s'obtient l'achèvement.

#### Section

Si tu as connu la réalité du *tawba* (repentir), il t'apparaîtra clairement qu'il est obligatoire pour chacun, et en tout état ; c'est pourquoi Allah le Très-Haut a dit : « Et revenez tous à Allah, repentants » [An-Nûr : 31] ; Il s'est donc adressé à tous sans restriction. Quant à son caractère obligatoire, c'est que sa signification est la connaissance du fait que les péchés sont causes de perdition, et l'élan qui pousse à les délaisser ; or c'est là une partie de la foi — je veux dire cette connaissance —, comment donc ne serait-il pas obligatoire ? Quant à son obligation pour chacun, c'est que l'homme est composé d'attributs bestiaux, fauves, sataniques et seigneuriaux : de la bestialité procèdent la *shahwa* (passion, désir), la gloutonnerie et la débauche ; de la nature fauve, la *ghadab* (colère), le *hasad* (envie), l'hostilité et la haine ; de la nature satanique, la ruse, l'artifice et la tromperie ; et de la nature seigneuriale, le *kibr* (orgueil), la puissance, l'amour de la louange et la domination. Les racines de ces caractères sont ces quatre-là ; elles ont été pétries dans l'argile de l'homme d'un pétrissage si ferme qu'il ne parvient guère à s'en dégager, et il n'est sauvé de leurs ténèbres que par la lumière de la foi tirée de l'*ʿaql* (intellect) et de la Loi révélée. La première chose créée dans le fils d'Adam est la bestialité : la gloutonnerie et la passion le dominent alors dans l'enfance ; puis est créée en lui la nature fauve : l'hostilité et la rivalité le dominent alors ; puis est créée en lui la nature satanique : la ruse et la tromperie le dominent alors, car la nature fauve et la bestialité l'invitent à employer son habileté dans les artifices propres à assouvir la passion et à exécuter la colère. Après cela apparaissent en lui les attributs seigneuriaux, à savoir l'orgueil, la domination et la recherche de l'élévation. Puis, après cela, est créé l'intellect, en lequel apparaît la lumière de la foi ; il est du parti d'Allah et des armées des anges, tandis que ces attributs-là sont des armées de Satan. Les armées de l'intellect atteignent leur plénitude vers quarante ans, et leur principe apparaît à la puberté. Quant aux autres armées de Satan, elles ont devancé l'intellect dans le cœur avant la puberté, s'en sont emparées, et l'âme s'y est accoutumée et s'est abandonnée aux passions en les suivant, jusqu'à ce que survienne la lumière de l'intellect : alors s'engagent le combat et la poursuite mutuelle entre eux sur le champ de bataille du cœur. Si l'armée de l'intellect et la lumière de la foi sont faibles, elles ne parviennent pas à déloger les armées de Satan ; celles-ci demeurent alors installées en dernier, comme elles avaient été les premières à y prendre place, et le royaume du cœur est livré à Satan. Ce combat est inévitable dans la nature originelle du fils d'Adam, car la constitution de l'enfant ne saurait avoir de latitude pour ce que la constitution du père n'a pas eu ; et si l'on t'a raconté l'histoire d'Adam — que les prières d'Allah soient sur lui —, c'est seulement pour que tu prennes conscience par là que cela lui était prescrit, et que cela est prescrit à tous ses descendants dans le décret prééternel qui n'admet aucun changement. Nul ne peut donc se passer du repentir.

#### Section

Quant à son obligation en tout état, c'est que l'homme n'est exempt, en aucun de ses états, d'un péché commis par ses membres ou par son cœur, et il n'est pas exempt d'un des caractères blâmables dont il faut purifier le cœur, car cela éloigne d'Allah ; or s'occuper de l'écarter est un repentir, puisque c'est un retour de la voie de l'éloignement vers la voie de la proximité. S'il est exempt de tout cela, il n'est pas exempt d'une inattention à l'égard d'Allah, et c'est là aussi une voie d'éloignement ; il lui incombe d'en revenir par le *dhikr* (évocation de Dieu). C'est pourquoi Allah le Très-Haut a dit : « Et évoque ton Seigneur quand tu as oublié » [Al-Kahf : 24]. Et même s'il était continuellement présent — mais comment concevoir cela ? —, il ne serait pas exempt de demeurer attaché à une station inférieure aux stations élevées qui se trouvent au-delà ; il lui incombe de s'élever d'elle vers ce qui est au-dessus, et chaque fois qu'il s'en élève, il demande pardon pour la station qu'il a laissée derrière lui, car elle est un manquement au regard de ce qu'il a atteint ; et cela n'a pas de fin. C'est pourquoi il (paix sur lui) a dit : « Il est voilé[^133] sur mon cœur, au point que je demande pardon à Allah le Très-Haut soixante-dix fois par jour et par nuit. » Tout cela était de sa part un repentir ; seulement, le repentir du commun porte sur les péchés apparents ; le repentir des vertueux, sur les caractères blâmables intérieurs ; le repentir des pieux, sur les situations douteuses ; le repentir des amants, sur l'inattention qui fait oublier le *dhikr* ; et le repentir des *ʿârif* (connaissants), sur le fait de s'arrêter à une station au-delà de laquelle on peut concevoir une autre station. Or les stations dans la proximité d'Allah n'ont pas de fin ; le repentir du connaissant n'a donc pas de fin non plus.

#### Section

Le repentir, lorsque ses conditions sont réunies, est accepté sans aucun doute. Cela ne te sera pas caché si tu comprends le sens de l'acceptation. Le sens de l'acceptation est que se produise en ton *qalb* (cœur) la disposition à recevoir la manifestation des lumières de la *maʿrifa* (connaissance) dans le cœur. Ton cœur n'est qu'un miroir que les souillures de la passion et du désir qu'on lui porte voilent à cette manifestation : de chaque péché monte vers lui une ténèbre, et de chaque bonne action une lumière ; les bonnes actions polissent donc l'âme. C'est pourquoi le Prophète (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Fais suivre la mauvaise action d'une bonne, elle l'effacera. » Le rapport du repentir au cœur est celui du savon au vêtement : la saleté doit nécessairement en disparaître lorsqu'on l'y emploie comme il convient. Celui qui se repent ne doute de l'acceptation de son repentir que parce qu'il n'a pas la certitude que ses conditions sont complètes, de même que celui qui boit un purgatif n'a pas la certitude que la purgation en résultera, parce qu'il ne sait pas si toutes les conditions sont réunies dans ses remèdes. S'il était concevable qu'il le sache, il serait concevable de savoir l'acceptation pour une personne déterminée. Mais ce doute à propos des individus ne nous fait pas douter que le repentir, en lui-même, est à coup sûr dans la voie de l'acceptation.

#### Section

Le traitement du repentir consiste à dénouer le nœud de l'obstination, car rien n'y fait obstacle hormis l'obstination, et rien ne pousse à celle-ci hormis l'inattention et la passion. C'est là une maladie du cœur, et son traitement est semblable à celui des maladies du corps. Mais cette maladie est plus répandue que la maladie des corps, pour trois raisons :

> **Passage douteux** — L’imprimé porte « akthar » (plus répandue) ; on attendrait plutôt « akhtar » (plus grave). Texte imprimé gardé.

La première : c'est une maladie dont le malade ne sait pas qu'il est malade ; elle est comme une lèpre sur le visage de celui qui n'a pas de miroir : il ne la soigne pas, car il ne la connaît pas, et si un autre l'en informait, peut-être ne le croirait-il pas. La deuxième : l'homme n'a pas vu l'issue de cette maladie et ne l'a pas éprouvée ; c'est pourquoi tu le vois s'en remettre au pardon d'Allah, alors qu'il déploie les plus grands efforts pour soigner la maladie du corps. La troisième, qui est le mal incurable : l'absence de médecins ; car le médecin, c'est le savant qui met en pratique sa science. Or les savants, en ces époques, sont tombés malades d'une maladie dont il leur est difficile de se soigner eux-mêmes, car le mal mortel est l'amour de la *dunyâ* (bas-monde), et il a dominé les savants ; ils ont été contraints de s'abstenir de mettre les gens en garde contre le bas-monde, de peur que leur ignominie ne soit dévoilée ; et ils se sont couverts d'opprobre lorsqu'ils se sont entendus pour se tourner vers le bas-monde, se le disputer et s'acharner sur lui. Pour cette raison, le mal s'est généralisé, le remède s'est interrompu, et les médecins se sont occupés des diverses manières d'égarer. Plût au ciel que, s'ils ne réformaient pas, du moins ils ne corrompissent pas ; plût au ciel qu'ils se fussent tus et n'eussent point parlé ! Au contraire, chacun d'eux est devenu comme un rocher à l'entrée de la vallée : il ne boit pas l'eau et ne la laisse pas passer pour qu'un autre la boive.

En somme, son traitement consiste à examiner la cause de l'obstination, laquelle se ramène à cinq chapitres :

Le premier : le châtiment promis n'est pas immédiat, et la nature fait peu de cas de ce qui ne se trouve pas réalisé dans l'instant. Son traitement est de méditer pour savoir que tout ce qui doit venir est proche, que le lointain est ce qui ne viendra pas, et que la mort est plus proche de chacun que la courroie de sa sandale : que sait-il ? Peut-être en est-il à ses derniers jours, ou à la dernière année de sa vie. Puis qu'il médite sur la manière dont il se fatigue dans les voyages et affronte les périls par crainte de la pauvreté à venir.

Le deuxième : les plaisirs et les passions le tiennent à la gorge dans l'instant, si bien qu'il est incapable de s'en arracher. Son traitement est de méditer ceci : si un médecin chrétien lui disait que boire de l'eau froide lui nuit et le mène à la mort — alors que c'est pour lui la plus délicieuse des choses —, comme il y renoncerait ! Qu'il sache donc qu'Allah le Très-Haut et Son Messager (paix et bénédictions sur lui) sont plus véridiques que le médecin chrétien, et que l'éternité dans le Feu est plus terrible que la mort par la maladie. Et qu'il se persuade de ceci : s'il lui est pénible de renoncer aux plaisirs pendant quelques jours, comment ne lui serait-il pas pénible d'être en contact avec le Feu et d'être privé du Paradis et de ses délices pour l'éternité ?

Le troisième : il remet le repentir de jour en jour. Son traitement est de méditer et de savoir qu'il fonde l'enjeu du bonheur et du malheur éternels sur ce dont il n'a aucune connaissance : d'où sait-il qu'il vivra jusqu'à ce qu'il se repente ? La plupart des cris des gens du Feu viennent de la temporisation, car ils ont remis à plus tard jusqu'à ce que les surprenne une maladie qui les a menés à la mort. Comment donc ? Il ne remet à plus tard que parce qu'il est incapable de réprimer ses passions dans l'instant ! S'il attend un jour où la répression des passions lui sera facile, c'est là un jour qui n'a jamais été créé. Son exemple est plutôt celui d'un homme qui veut arracher un arbre dont il n'est pas venu à bout, à cause de sa propre faiblesse et de la force de l'enracinement de l'arbre, et qui remet cela à l'année suivante, tout en sachant que l'arbre s'enracine chaque jour davantage et que sa propre force s'amoindrit et diminue chaque jour ; et c'est là le comble de l'ignorance.

Le quatrième : il se fait des promesses en comptant sur la générosité et le pardon divins ; c'est là le comble de la sottise, que Satan lui a présenté sous l'apparence de la religion. Le Prophète (paix et bénédictions sur lui) a dit : « L'homme avisé est celui qui demande des comptes à son âme et œuvre pour ce qui suit la mort ; et l'insensé est celui qui fait suivre à son âme ses penchants et nourrit de vains espoirs envers Allah le Très-Haut. »

Le cinquième : qu'il soit — Allah nous en préserve — dans le doute au sujet de l'*âkhira* (l'au-delà) ; et nous avons mentionné son traitement dans la conclusion consacrée aux caractères blâmables.

#### Section

Le repentir de tous les péchés est important et obligatoire, et celui des grands péchés l'est davantage ; et l'obstination dans un petit péché est elle aussi un grand péché ; il n'y a donc pas de petit péché avec l'obstination, ni de grand péché avec le retour et la demande de pardon. La succession répétée des petits péchés a un effet considérable pour noircir le cœur ; elle est comme la succession des gouttes d'eau sur la pierre : elles y creusent immanquablement un trou, malgré la souplesse de l'eau et la dureté de la pierre. Le petit péché devient grave pour plusieurs raisons :

La première : que le serviteur le juge petit et en fasse peu de cas, si bien qu'il n'en éprouve aucune affliction. L'un d'eux a dit : « Le péché qui n'est pas pardonné, c'est la parole du serviteur : “Plût au ciel que tout ce que j'ai fait fût semblable à cela !” » La deuxième : s'en réjouir, s'en vanter et considérer comme une grâce le fait de pouvoir le commettre, au point que le pécheur s'en glorifie en disant : « Ne m'as-tu pas vu comment je l'ai insulté, comment j'ai déchiré son honneur, et comment je l'ai trompé dans la transaction ? » Cela a un effet considérable pour noircir le cœur. La troisième : qu'il fasse peu de cas de ce qu'Allah le couvre de Son voile, et qu'il pense que c'est en raison d'une faveur dont il jouirait auprès d'Allah le Très-Haut, sans savoir qu'il est détesté et qu'on lui a laissé un délai pour qu'il accroisse son péché et se retrouve ainsi dans l'abîme le plus profond du Feu. La quatrième : qu'il commette le péché ouvertement et le divulgue, ou qu'il le mentionne après l'avoir commis. Il est dit dans la tradition : « Tous les gens seront épargnés, sauf ceux qui s'exhibent. » La cinquième : que le petit péché émane d'un savant qui sert de modèle ; c'est là chose grave, car il subsiste après sa mort. Heureux donc celui qui meurt et dont les péchés meurent avec lui ; et quiconque instaure une mauvaise pratique en porte le fardeau, ainsi que le fardeau de ceux qui l'appliquent jusqu'au Jour de la Résurrection. On rapporte qu'un des savants des fils d'Israël se repentit de ses péchés et de sa *bidʿa* (innovation blâmable) ; Allah révéla alors au prophète de son époque : « Si ton péché ne concernait que Moi et toi, Je te l'aurais pardonné ; mais qu'en est-il de ceux de Mes serviteurs que tu as égarés et que tu as fait entrer dans le Feu ? » En somme, rien ne pousse au repentir sinon la *khawf* (crainte) issue de la *basîra* (clairvoyance intérieure) et de la connaissance. Mentionnons donc le mérite de la crainte.

### Deuxième principe : la crainte

Allah le Très-Haut a réuni pour ceux qui craignent la guidée, la miséricorde, la science et l'agrément — et c'est là un mérite qui te suffit. Le Très-Haut a dit : « Une guidée et une miséricorde pour ceux qui redoutent leur Seigneur » [Al-Aʿrâf : 154] ; Il a dit : « Parmi Ses serviteurs, seuls les savants craignent Allah » [Fâtir : 28] ; et Allah le Très-Haut a dit : « Allah les agrée et ils L'agréent. Cela est pour celui qui craint son Seigneur » [Al-Bayyina : 8]. Il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « La tête de la sagesse est la crainte d'Allah. » Il (paix sur lui) a dit : « Celui qui craint Allah le Très-Haut, toute chose le craint ; et celui qui craint un autre qu'Allah le Très-Haut, Allah lui fait craindre toute chose. » Et il (paix sur lui) a dit : « Allah le Très-Haut a dit : “Par Ma puissance et Ma majesté, Je ne réunirai pas sur Mon serviteur deux craintes, ni ne réunirai pour lui deux sécurités : s'il se sent en sécurité vis-à-vis de Moi ici-bas, Je lui ferai éprouver la crainte au Jour de la Résurrection ; et s'il Me craint ici-bas, Je le mettrai en sécurité au Jour de la Résurrection.” »

#### Section

Sache que la réalité de la crainte est la douleur et la brûlure du cœur causées par l'attente d'un mal à venir. Cette crainte peut provenir de péchés commis ; et la crainte peut provenir d'Allah le Très-Haut, par la connaissance de Ses attributs qui suscitent nécessairement la crainte. Celle-ci est plus parfaite et plus complète, car celui qui connaît Allah Le craint nécessairement ; c'est pourquoi Allah le Très-Haut a dit : « Parmi Ses serviteurs, seuls les savants craignent Allah » [Fâtir : 28]. Allah le Très-Haut a révélé à Dâwûd (paix sur lui) : « Crains-Moi comme tu crains le fauve carnassier » ; et c'est pourquoi le Prophète (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Je suis celui d'entre vous qui craint le plus Allah le Très-Haut. » Sache que celui qui est tombé entre les griffes du fauve ne le craint pas uniquement lorsqu'il ne connaît pas le fauve ; car celui qui sait qu'il est de la nature du fauve de le faire périr sans s'en soucier, et que, s'il le laissait, ce ne serait point par tendresse ni par compassion envers lui — car il est trop insignifiant à ses yeux pour qu'il ait pitié de lui —, celui-là ne peut que craindre. Et à Allah appartient l'exemple le plus élevé ; Il est le Puissant, le Sage. Mais quiconque sait que, s'Il faisait périr les premiers et les derniers, Il ne s'en soucierait pas et rien ne diminuerait de Son royaume — « Dis : Qui donc détient pour vous quoi que ce soit contre Allah, s'Il veut faire périr le Messie fils de Marie, sa mère et tous ceux qui sont sur la terre ? » [Al-Mâ'ida : 17] —, combien de Ses serviteurs n'a-t-Il pas fait périr ici-bas, les exposant à toutes sortes de châtiments, sans être pris de tendresse ni de compassion, car cela Lui est impossible : celui-là ne peut que craindre. La connaissance de la majesté, de la puissance et de l'autosuffisance engendre donc nécessairement la crainte révérencielle ; et c'est là la plus parfaite et la meilleure des sortes de crainte.

#### Section

Le traitement de la crainte et son acquisition se font selon deux degrés. Le premier est la connaissance d'Allah le Très-Haut, car elle suscite nécessairement la crainte : celui qui est tombé entre les griffes du fauve n'a besoin d'aucun traitement pour craindre, s'il connaît le fauve. Celui qui connaît la majesté d'Allah le Très-Haut et Son autosuffisance, qui sait qu'Il a créé le Paradis et lui a créé des habitants, qu'Il a créé le Feu et lui a créé des habitants, que Sa parole s'est accomplie par le bonheur ou le malheur au sujet de chacun, en vérité et en justice, qu'il est inconcevable que cela change et que rien ne saurait Le détourner d'exécuter Son décret prééternel — alors qu'il ne sait pas ce que le décret a d'avance fixé à son sujet, ni ce par quoi sa vie sera scellée, et qu'il juge possible qu'ait été décrété pour lui le malheur éternel —, il est inconcevable qu'il ne craigne pas. Quant à celui qui est incapable d'atteindre la réalité de la connaissance, son traitement est de regarder ceux qui craignent et d'observer leurs états, ou d'en entendre le récit ; car les créatures d'Allah qui craignent le plus sont les prophètes, les saints, les savants et les gens de clairvoyance intérieure, et les créatures qui se sentent le plus en sécurité sont les inattentifs, les ignorants, dont le regard ne s'étend ni à ce qui a été prédécrété, ni à la fin de leur vie, ni à la connaissance de la majesté d'Allah le Très-Haut. Il en est ainsi comme de l'enfant qui ne craint pas le serpent tant qu'il ne voit pas son père le craindre, le fuir et trembler de tous ses membres lorsqu'il le voit : il le regarde alors, l'imite et ressent sa crainte, même s'il ne connaît pas en réalité la nature du serpent. Il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Jamais Jibrâ'îl (paix sur lui) n'est venu à moi sans trembler de tous ses membres par peur[^134] du Feu. » On rapporte que, lorsque se manifesta sur Iblîs ce qui se manifesta, Jibrâ'îl et Mîkâ'îl se mirent à pleurer. Allah — gloire à Lui — leur révéla : « Qu'avez-vous à pleurer ? » Ils dirent : « Seigneur, nous ne nous sentons pas à l'abri de Ton stratagème. » Allah le Très-Haut dit : « Soyez ainsi : ne vous sentez pas à l'abri de Mon stratagème ! » « Seuls les gens perdants se sentent à l'abri du stratagème d'Allah » [Al-Aʿrâf : 99].

On rapporte que, lorsqu'Allah le Très-Haut créa le Feu, les cœurs des anges s'envolèrent de leur place, et lorsqu'Il créa les fils d'Adam, ils y revinrent. Le bouillonnement[^135] du cœur d'Ibrâhîm (paix sur lui) s'entendait pendant la prière à la distance d'un mille. Dâwûd (paix sur lui) resta quarante jours prosterné sans lever la tête, jusqu'à ce que l'herbe[^136] poussât de ses larmes. Abû Bakr as-Siddîq (qu'Allah l'agrée) dit à un oiseau : « Plût au ciel que je fusse comme toi, ô oiseau, et que je n'eusse pas été créé ! » Abû Dharr (qu'Allah l'agrée) dit : « J'aurais aimé être un arbre que l'on abat[^137]. » Et ʿÂ'isha (qu'Allah l'agrée) dit : « J'aurais aimé être une chose oubliée, tombée dans l'oubli. » Nous avons rapporté les états de ceux qui craignent dans le Livre de la crainte. Que celui qui n'a pas atteint le sommet de la connaissance médite donc les états des prophètes, des saints et des connaissants, afin de savoir qu'il est plus digne qu'eux de craindre ; et s'il médite cela en vérité, sa crainte le dominera.

#### Section

La crainte est un fouet qui pousse le serviteur vers le bonheur. Elle ne doit pas être excessive au point d'engendrer le désespoir, car cela est blâmable ; au contraire, lorsqu'elle domine, il faut y mêler le *rajâ'* (espérance). Certes, la crainte doit l'emporter sur l'espérance tant que le serviteur commet des péchés ; quant à celui qui obéit et se consacre exclusivement à Allah le Très-Haut, il convient que sa crainte et son espérance soient en équilibre, comme ʿUmar (qu'Allah l'agrée) lorsqu'il a dit : « Si l'on proclamait : “Toutes les créatures entreront au Paradis, sauf un seul homme”, je craindrais d'être cet homme ; et si l'on proclamait : “Toutes les créatures entreront dans le Feu, sauf un seul homme”, j'espérerais être cet homme. » Mais lorsque la mort approche, l'espérance et la bonne opinion de son Seigneur lui conviennent mieux. Il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Que nul d'entre vous ne meure sans avoir bonne opinion de son Seigneur. »

L'espérance diffère du vain souhait : celui qui n'entretient pas la terre et ne répand pas la semence, puis attend la récolte, n'est qu'un rêveur abusé, et non quelqu'un qui espère. Celui qui espère, c'est celui qui a entretenu la terre et l'a arrosée, a répandu la semence et mis en œuvre toute cause qui dépend de son libre choix, puis qui reste à espérer qu'Allah écarte la foudre et les fléaux et lui permette de moissonner après la levée des pousses. C'est pourquoi Il (à Lui la puissance et la gloire) a dit : « Ceux qui ont cru, émigré et lutté dans le chemin d'Allah, ceux-là espèrent la miséricorde d'Allah ; et Allah est Pardonneur, Miséricordieux » [Al-Baqara : 218]. En somme, le fruit de l'espérance est l'incitation à rechercher, et le fruit de la crainte est l'incitation à fuir : celui qui espère une chose la recherche, et celui qui craint une chose la fuit. Le moindre degré de la crainte est celui qui porte à délaisser les péchés et à se détourner du bas-monde ; ce qui n'y porte pas n'est que monologue intérieur et pensées fugitives sans poids, semblables à l'attendrissement des femmes, et sans aucun fruit. Bien plus, la crainte, lorsqu'elle est complète, porte pour fruit le *zuhd* (renoncement) au bas-monde. Mentionnons donc le renoncement et sa signification :

### Troisième principe : le renoncement

Allah le Très-Haut a dit : « Et ne porte point tes regards vers ce dont Nous avons fait jouir certains groupes d'entre eux — fleur de la vie d'ici-bas —, afin de les éprouver par là. Ce que ton Seigneur accorde est meilleur et plus durable » [Tâ-Hâ : 131]. Il a dit : « Quiconque désire labourer pour l'au-delà, Nous augmenterons pour lui son labour ; et quiconque désire labourer pour ici-bas, Nous lui en donnerons, mais il n'aura dans l'au-delà aucune part » [Ash-Shûrâ : 20]. Et Allah le Très-Haut a dit au sujet de Qârûn : « Il sortit vers son peuple dans toute sa parure. Ceux qui désiraient la vie d'ici-bas dirent : “Si seulement nous avions la même chose que ce qui a été donné à Qârûn ! Il a vraiment une chance immense.” Et ceux à qui la science avait été donnée dirent : “Malheur à vous ! La récompense d'Allah est meilleure pour celui qui croit et fait le bien” » [Al-Qasas : 79, 80]. Il a ainsi montré que le renoncement est un des fruits de la science. Il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Celui qui se lève le matin préoccupé par le bas-monde, Allah disperse son affaire, éparpille ses biens et met sa pauvreté entre ses yeux, et il ne lui vient du bas-monde que ce qui lui a été prescrit. Et celui qui se lève le matin préoccupé par l'au-delà, Allah rassemble pour lui sa préoccupation, préserve ses biens et met sa richesse dans son cœur, et le bas-monde vient à lui, contraint et humilié. »

Lorsqu'on l'interrogea (paix et bénédictions sur lui) sur la parole du Très-Haut : « Celui qu'Allah veut guider, Il lui ouvre la poitrine à l'Islam ; et celui qu'Il veut égarer, Il rend sa poitrine étroite et oppressée » [Al-Anʿâm : 125], et sur le sens de cette ouverture, il (paix sur lui) répondit : « Lorsque la lumière entre dans le cœur, la poitrine s'ouvre et s'élargit. » On lui dit : « Cela a-t-il un signe ? » Il répondit : « Oui : s'écarter de la demeure de l'illusion, revenir vers la demeure de l'éternité, et se préparer à la mort avant sa venue. » Il (paix sur lui) a dit : « Ayez envers Allah la pudeur qui Lui est due. » On lui dit : « Nous avons de la pudeur. » Il (paix sur lui) répondit : « Vous bâtissez ce que vous n'habiterez pas, et vous amassez ce que vous ne mangerez pas. » Il (paix sur lui) a dit : « Celui qui renonce au bas-monde, Allah fait entrer la sagesse dans son cœur, la fait prononcer par sa langue, lui fait connaître le mal du bas-monde et son remède, et l'en fait sortir sain et sauf vers la Demeure de la paix. » Il (paix sur lui) a dit : « Le serviteur n'atteint la plénitude de la réalité de la foi que lorsqu'il préfère n'être pas connu plutôt qu'être connu, et qu'il préfère le peu de choses à leur abondance. » Il (paix sur lui) a dit : « Lorsqu'Allah veut du bien à un serviteur, Il lui fait renoncer au bas-monde, lui fait désirer l'au-delà et lui fait voir les défauts de son âme. » Il (paix sur lui) a dit : « Renonce au bas-monde, Allah le Très-Haut t'aimera ; et renonce à ce qui est entre les mains des gens, les gens t'aimeront. » Et il (paix sur lui) a dit : « Celui qui veut qu'Allah lui donne une science sans apprentissage et une guidée sans guide, qu'il renonce au bas-monde. »

#### Section

Le renoncement au bas-monde a une réalité, un principe et un fruit. Quant à sa réalité, c'est que l'âme se détourne du bas-monde et s'en retire de plein gré, alors qu'elle a le pouvoir de l'obtenir.

Sa racine est la science et la lumière qui point dans le cœur jusqu'à ce que la poitrine s'en dilate, et qu'il devienne évident par elle que l'au-delà est meilleur et plus durable, et que le rapport de ce bas-monde à l'au-delà est moindre que celui d'un tesson de poterie à une pierre précieuse. Son fruit est de se contenter, de ce bas-monde, de la mesure du nécessaire, c'est-à-dire de la mesure des provisions du voyageur. La racine est donc la lumière de la *maʿrifa* (connaissance), qui produit pour fruit l'état de retrait, lequel se manifeste sur les membres par l'abstention de tout, sauf de la mesure du nécessaire en provisions de route. Or le nécessaire, en fait de provisions de route, est un logement, un vêtement, une nourriture et un mobilier.

Quant à la nourriture, elle a une longueur et une largeur. Sa longueur se rapporte au temps : son degré le plus court consiste à se borner à repousser la faim du moment, de sorte que, s'il l'a repoussée le matin, il ne met rien de côté pour son repas du soir ; son degré moyen est de faire des réserves pour un mois, jusqu'à quarante jours seulement ; et son degré le plus bas est de faire des réserves pour une année. S'il dépasse cela, il sort de toutes les portes du *zuhd* (renoncement), à moins qu'il n'ait aucun gain et ne prenne rien de la main des gens, comme Dâwûd at-Tâ'î, qui possédait vingt dinars, les garda et s'en contenta vingt années durant : cela n'annule pas la station du renoncement ni son degré dans l'au-delà, sauf pour ceux qui posent le *tawakkul* (remise confiante à Dieu) comme condition du renoncement. Quant à sa largeur, son minimum est une demi-livre, sa moyenne une livre et son maximum un *mudd* ; y ajouter annule le rang du renoncement. Quant à la qualité, son minimum est ce qui suffit à subsister, fût-ce du son ; sa moyenne est le pain d'orge ; et son maximum le pain de froment non tamisé : si on le tamise, c'est du raffinement et non du renoncement. Quant à l'accompagnement du pain, son minimum est le vinaigre, les herbes et le sel ; sa moyenne, les matières grasses ; et son maximum, la viande, et cela une ou deux fois par semaine : si cela devient constant, celui qui en use n'est pas un renonçant.

ʿÂ'isha (qu'Allah l'agrée) a dit : « Il se passait quarante nuits sans qu'on allume dans la maison du Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) ni lampe ni feu. » Et l'on a dit : depuis son arrivée à Médine, le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) ne s'est jamais rassasié de pain de froment trois jours de suite.

Quant au vêtement, son minimum est ce qui couvre la nudité et protège de la chaleur et du froid, et son maximum une chemise, un pantalon et une étoffe, d'un tissu grossier, de telle sorte que, s'il lavait son habit, il n'en trouverait pas d'autre ; s'il possède deux chemises, il n'est pas un renonçant. Abû Dharr a dit : ʿÂ'isha (qu'Allah l'agrée) sortit un manteau rapiécé et feutré et un pagne épais, et dit : « Le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) a été rappelé à Dieu dans ces deux vêtements. » Le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) pria un jour dans une *khamîsa*[^138] ornée de motifs ; lorsqu'il eut prononcé la salutation finale, il dit : « Le fait de la regarder m'a distrait ; portez-la à Abû Jahm… », jusqu'à la fin du hadith. La lanière de sa sandale s'était usée, et on la remplaça par une courroie neuve ; lorsqu'il eut achevé sa prière par la salutation, il dit : « Remettez l'ancienne lanière usée, car je l'ai regardée pendant la prière. » Il (paix sur lui) avait chaussé une paire de sandales neuves, et leur beauté lui plut ; il tomba alors prosterné et dit (paix sur lui) : « Leur beauté m'a plu, alors je me suis fait humble devant mon Seigneur, de crainte qu'Il ne me prenne en aversion. » Puis il sortit avec elles et les donna au premier pauvre qu'il vit. On a compté sur la chemise de ʿUmar (qu'Allah l'agrée) douze pièces, dont certaines en cuir. ʿAlî (qu'Allah l'agrée), durant son califat, acheta un vêtement pour trois dirhams, en coupa les manches au niveau des poignets et dit : « Louange à Allah, de qui vient cette parure. » Quelqu'un a dit : « J'ai estimé le vêtement de Sufyân et ses sandales à un dirham et deux *dâniq*. » Et ʿAlî (qu'Allah l'agrée) a dit : « Allah, à Lui la puissance et la gloire, a imposé aux guides de la bonne direction d'être dans une condition semblable à la plus humble condition des gens, afin que le riche prenne exemple sur eux et que le pauvre ne soit pas humilié par sa pauvreté. »

> **Passage douteux** — Tournure elliptique dans l’imprimé ; traduction libre « de qui vient cette parure ».

Quant au logement, son degré le plus bas est que tu te contentes d'un coin dans une mosquée ou un *ribât*, comme les gens de la Suffa ; et son degré le plus élevé, qu'il cherche pour lui-même un lieu particulier, à savoir une chambre, par achat ou location, à condition que sa surface n'excède pas la mesure du besoin, qu'il n'en élève pas la construction et ne se soucie pas de la crépir de plâtre. Il est rapporté dans une tradition que quiconque élève sa construction au-delà de six coudées, un héraut l'interpelle : « Où vas-tu, ô le plus pervers des pervers ? » Le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) est mort sans avoir posé une brique sur une brique ni un roseau sur un roseau. ʿAbd Allâh ibn ʿUmar (qu'Allah les agrée, lui et son père) a dit : « Le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) passa près de nous alors que nous réparions une hutte de roseaux[^139], et il dit : "L'affaire est plus pressante que cela." » Nûh (Noé) (paix sur lui) se bâtit une maison de roseaux ; on lui dit : « Si tu voulais, tu la construirais en argile. » Il répondit : « C'est déjà beaucoup pour quelqu'un qui va mourir. » Il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Quiconque construit au-delà de ce qui lui suffit sera chargé de le porter le Jour de la Résurrection. » Et il (paix sur lui) a dit : « Toute construction sera un fardeau funeste pour son propriétaire le Jour de la Résurrection, sauf ce qui abrite[^140] de la chaleur et du froid. »

Quant au mobilier de la maison, il comporte lui aussi des degrés. Le plus bas est l'état de ʿÎsâ (Jésus) fils de Maryam (paix sur lui), qui ne possédait qu'un peigne et une cruche : il vit un homme se peigner avec ses doigts, et jeta le peigne ; il en vit un autre boire dans sa main, et jeta la cruche. Le degré moyen est d'utiliser, en matière grossière, un seul objet pour chaque usage, et de s'efforcer d'utiliser un seul objet pour plusieurs usages. ʿUmar (qu'Allah l'agrée) dit à ʿUmayr ibn Saʿîd, alors gouverneur de Homs : « Que possèdes-tu de ce bas-monde ? » Il répondit : « J'ai mon bâton, sur lequel je m'appuie et avec lequel je tue un serpent si j'en rencontre un ; j'ai ma besace, dans laquelle je porte ma nourriture ; j'ai mon écuelle, dans laquelle je mange et je lave ma tête et mon habit ; et j'ai mon récipient à ablutions, dans lequel je porte ma boisson et l'eau de mes ablutions. Tout ce qui, de ce bas-monde, vient au-delà de cela n'est qu'accessoire à ce que j'ai. » ʿUmar dit : « Tu as dit vrai. » Al-Hasan a dit : « J'ai connu soixante-dix hommes d'élite dont chacun ne possédait que son vêtement, et aucun d'eux n'a jamais mis d'étoffe entre lui et le sol. » La couche sur laquelle dormait le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) était un coussin de cuir rembourré de fibres de palmier, et un manteau grossier. Telle est la conduite des renonçants en ce bas-monde. Celui qui est privé de ce rang, qu'il ait au moins le regret de l'avoir manqué, et qu'il s'efforce d'être plus proche d'eux que de ceux qui vivent dans le raffinement en ce bas-monde.

> **Passage douteux** — Nom gardé tel qu’imprimé ; les sources le donnent plutôt comme ʿUmayr ibn Saʿd.

#### Section

Le renoncement comporte des degrés. **Le premier** : qu'il renonce alors que son âme incline vers ce bas-monde, mais qu'il lutte contre elle ; celui-là s'astreint au renoncement, mais n'est pas un renonçant ; toutefois, le commencement du renoncement est de s'y astreindre. **Le deuxième** : que son âme se détourne de ce bas-monde et n'y incline pas, parce qu'il sait qu'il est impossible de le cumuler avec les délices de l'au-delà ; son âme consent alors à le délaisser, comme consent l'âme de celui qui donne un dirham pour acheter une pierre précieuse, même si le dirham lui est cher ; voilà le renoncement. **Le troisième** : que son âme n'incline pas vers ce bas-monde et ne s'en détourne pas non plus, mais que sa présence et son absence soient pour lui équivalentes, que l'argent soit à ses yeux comme l'eau et le trésor d'Allah le Très-Haut comme la mer, de sorte que son cœur ne s'en préoccupe ni par désir ni par aversion. C'est là le degré le plus parfait, car celui qui déteste une chose en est occupé tout comme celui qui l'aime. C'est pourquoi, lorsqu'on blâma ce bas-monde devant Rabîʿa al-ʿAdawiyya, elle dit : « Si ce n'était sa valeur dans vos cœurs, vous ne l'auriez pas blâmé. » On apporta à ʿÂ'isha (qu'Allah l'agrée) cent mille dirhams ; elle ne s'en détourna pas, mais les distribua le jour même. Sa servante lui dit : « Si tu avais acheté pour un dirham de viande pour rompre ton jeûne ! » Elle répondit : « Si tu me l'avais rappelé, je l'aurais fait. » Voilà la véritable richesse, et elle est plus parfaite que le renoncement ; mais elle est un lieu propice à l'illusion des sots, car tout homme abusé ressent en lui-même que son cœur n'a aucun attachement à ce bas-monde. Le signe de cet état est de ne pas percevoir de différence entre le fait que l'on vole tous ses biens ou que l'on vole les biens d'un autre : tant qu'il perçoit la différence, il en est occupé.

#### Section

La perfection du renoncement est le renoncement au renoncement, c'est-à-dire qu'il n'en fasse aucun cas et ne le considère pas comme un rang ; car celui qui délaisse ce bas-monde en pensant qu'il a délaissé quelque chose a magnifié ce bas-monde, puisque ce bas-monde, aux yeux des gens doués de *basîra* (clairvoyance intérieure), n'est rien. Celui qui le délaisse est comme un homme qu'un chien posté à la porte du palais du roi empêchait d'y entrer : il lui jeta une bouchée de pain, l'en occupa, entra dans le palais du roi et s'assit sur le trône royal. Car Satan est un chien posté à la porte d'Allah le Très-Haut, et ce bas-monde tout entier est moins qu'une bouchée en comparaison de la royauté : la bouchée a encore un rapport avec le royaume, puisque celui-ci peut s'épuiser par un certain nombre de bouchées semblables, tandis que l'au-delà, on ne saurait concevoir qu'il s'épuise par un nombre quelconque de bas-mondes semblables, puisqu'il n'a pas de fin.

#### Section

Le renoncement, considéré selon ce qui le motive, comporte trois degrés. **Le premier** : que son motif soit la crainte du Feu ; c'est le renoncement de ceux qui craignent. **Le deuxième**, plus élevé que le premier : que son motif soit le désir des délices de l'au-delà ; c'est le renoncement de ceux qui espèrent. L'adoration fondée sur le *rajâ'* (espérance) est meilleure que celle fondée sur le *khawf* (crainte), car l'espérance implique la *mahabba* (amour). **Le troisième**, le plus élevé : que son motif soit de s'élever au-dessus de toute attention portée à ce qui est autre que le Vrai, pour en préserver l'âme et par mépris pour ce qui est autre qu'Allah ; c'est le renoncement des *ʿârif* (connaissants), et c'est le renoncement véritable. Ce qui le précède n'est qu'une transaction, puisque celui qui la pratique cède une chose dans l'immédiat afin d'en recevoir en échange le multiple dans le terme à venir.

#### Section

Le renoncement, considéré selon ce à quoi l'on renonce, comporte des degrés. Sa perfection est de renoncer à tout ce qui est autre qu'Allah le Très-Haut, en ce bas-monde et dans l'au-delà. En deçà vient le renoncement à ce bas-monde seulement, et non à l'au-delà ; y entre alors tout ce qui comporte une part et une jouissance en ce bas-monde : argent, *jâh* (prestige) et raffinement. En deçà encore, qu'il renonce à l'argent mais non au prestige, ou à certaines choses et non à d'autres ; et c'est là un renoncement faible, car le prestige est plus délicieux et plus désirable que l'argent, et y renoncer est donc plus important.

#### Section

Le renoncement consiste à te retirer de ce bas-monde de ton plein gré, alors que tu as la capacité de l'obtenir. Mais si c'est ce bas-monde qui se retire de toi alors que tu le désires, c'est de la *faqr* (pauvreté) et non du renoncement. Néanmoins, la pauvreté a elle aussi une supériorité sur la richesse, car le pauvre a été empêché de jouir de ce bas-monde, et il est en cela meilleur que celui à qui l'on a donné pouvoir sur ce bas-monde et sur sa jouissance, au point qu'il s'y est accoutumé, s'y est fié et que son cœur ne s'en est pas écarté : la douleur et le regret deviennent alors immenses à la mort. Ce bas-monde est comme le paradis du riche, et il est comme la prison du pauvre, puisque celui-ci désire être délivré de ses peines. La pauvreté est l'une des causes de la félicité. Le Prophète (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Allah le Très-Haut préserve Son serviteur de ce bas-monde, alors qu'Il l'aime, comme l'un de vous préserve son malade de la nourriture et de la boisson. » Il (paix sur lui) a dit : « Les pauvres de ma communauté entreront au Paradis cinq cents ans avant ses riches. » Il (paix sur lui) a dit : « Les meilleurs de cette communauté sont ses pauvres. » Et il (paix sur lui) a dit : « Lorsque tu vois venir la pauvreté, dis : "Bienvenue à l'emblème des vertueux !" ; et lorsque tu vois venir la richesse, dis : "C'est un péché dont le châtiment a été hâté." » Mûsâ (Moïse) (paix sur lui) dit : « Ô Seigneur, qui sont Tes bien-aimés parmi Tes créatures, afin que je les aime pour Toi ? » Il répondit : « Tout pauvre. »

Sache que le pauvre, s'il se contente de ce qui lui a été donné et n'est pas d'une avidité extrême dans la recherche, a un degré proche de celui du renonçant. Il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Bienheureux celui qui a été guidé vers l'islam, dont la subsistance est juste suffisante et qui s'en contente. » Il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Les pauvres patients sont les compagnons d'Allah, béni et exalté soit-Il. » Et il (paix sur lui) a dit : « Le plus aimé des serviteurs auprès d'Allah le Très-Haut est le pauvre qui se contente. » Allah le Très-Haut révéla à Ismâʿîl (prières et paix d'Allah sur lui) : « Cherche-Moi auprès de ceux dont les cœurs sont brisés. » Il demanda : « Et qui sont-ils ? » Il répondit : « Les pauvres sincères. » En somme, la récompense du pauvre ne devient immense que par le contentement et la *sabr* (patience) ; et l'agrément et la patience dans la pauvreté sont le point de départ du renoncement. Or ces stations ne s'accomplissent que par la patience ; mentionnons-la donc.

### Quatrième principe : la patience

Allah le Très-Haut a dit : « Et soyez patients, car Allah est avec les patients » [Al-Anfâl : 46]. Il a réuni en faveur des patients des choses qu'Il n'a réunies pour personne d'autre, puisqu'Il a dit — Lui, le plus puissant des locuteurs : « Ceux-là reçoivent des bénédictions de leur Seigneur, ainsi que la miséricorde, et ce sont eux les bien-guidés » [Al-Baqara : 157]. Le Très-Haut a dit : « Et Nous rétribuerons certes ceux qui ont été patients selon le meilleur de ce qu'ils faisaient » [An-Nahl : 96]. Le Très-Haut a dit : « Et Nous avons désigné parmi eux des guides qui dirigeaient selon Notre ordre, lorsqu'ils eurent été patients » [As-Sajda : 24]. Le Très-Haut a dit : « Les patients recevront leur pleine récompense sans compter » [Az-Zumar : 10]. Allah, Gloire à Lui, a mentionné la patience dans le Coran en plus de soixante-dix endroits. Il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « La patience est la moitié de la foi. » Il (paix sur lui) a dit : « Parmi les choses les moins répandues qui vous aient été données figurent la certitude et la ferme résolution dans la patience ; et celui qui a reçu sa part de ces deux-là ne se soucie pas de ce qu'il a manqué en veilles nocturnes et en jeûnes diurnes. » Il (paix sur lui) a dit : « La patience est l'un des trésors du Paradis. » On interrogea un jour le Prophète (paix sur lui) sur la foi, et il répondit : « C'est la patience. » Et ʿÎsâ (paix sur lui) a dit : « Vous n'atteindrez ce que vous aimez que par votre patience envers ce que vous détestez. »

#### Section

La réalité de la patience est la fermeté du motif religieux face au motif de la passion. Elle est propre à l'être humain, qui est comme composé de ramifications angéliques et animales. En effet, la bête n'est soumise qu'aux incitations de la *shahwa* (passion, désir), tandis que les anges ne sont pas soumis au désir, mais ont été voués exclusivement au *shawq* (désir ardent) de contempler la beauté de la Présence seigneuriale et à la joie du degré de proximité avec elle : ils glorifient nuit et jour sans relâche, et il n'y a donc en eux aucune incitation du désir. Ainsi, la patience n'est concevable ni pour un ange ni pour une bête. L'homme, lui, est soumis à deux armées qui se pourchassent l'une l'autre : l'une relève du parti d'Allah et de Ses anges, c'est l'*ʿaql* (intellect) et ses motifs ; l'autre relève des armées de Satan, ce sont les désirs et leurs incitations. Après la puberté apparaissent les motifs de la religion et de l'intellect, puisque celui-ci pousse à considérer les conséquences des choses, et ils entreprennent de combattre l'armée de Satan. Si le motif religieux tient bon face au motif de la passion jusqu'à le vaincre, la station de la patience est atteinte, car la patience n'est concevable que lorsque deux motifs contraires s'opposent. Il en va comme de la patience à boire un remède répugnant : l'appel de l'intellect y invite, et l'appel du désir en détourne. Quiconque est vaincu par son désir ne se résout pas à le boire, et celui dont l'intellect vainc le désir endure son amertume afin d'obtenir la guérison. La moitié de la foi ne s'accomplit que par la patience ; c'est pourquoi le Prophète (paix sur lui) a dit : « La patience est la moitié de la foi. » En effet, le terme de foi s'applique à la fois aux connaissances et aux œuvres, et toutes les œuvres, dans leurs deux versants — l'abstention et l'engagement, la purification et l'embellissement —, ne s'accomplissent que par la patience, car l'ensemble des œuvres de la foi va à l'encontre du motif du désir et ne s'accomplit donc que par la fermeté du motif religieux face à lui. C'est pourquoi il (paix sur lui) a dit : « Le jeûne est la moitié de la patience », car la patience s'oppose tantôt à l'appel du désir, tantôt à l'appel de la *ghadab* (colère), et le jeûne brise l'incitation du désir.

#### Section

La patience comporte trois degrés selon sa faiblesse et sa force :

**Le degré le plus élevé** : que l'incitation de la passion soit entièrement réprimée, au point qu'il ne lui reste plus aucune force pour disputer le terrain. On y parvient par la constance dans la patience et la persévérance dans l'effort spirituel. Ceux-là font partie de ceux dont il a été dit : « Ceux qui ont dit : "Notre Seigneur est Allah", puis se sont tenus dans la droiture » [Fussilat : 30, Al-Ahqâf : 13] ; et c'est eux que le héraut appelle : « Ô toi, âme apaisée, retourne vers ton Seigneur, satisfaite et agréée » [Al-Fajr : 27, 28].

**Le degré le plus bas** : que l'incitation de la passion se renforce, que cesse la résistance du motif religieux, que la passion l'emporte et que le cœur se livre à l'armée de Satan. Ceux-là font partie de ceux dont il a été dit : « Mais la parole venant de Moi s'est réalisée : J'emplirai certes la Géhenne de djinns et d'hommes, tous ensemble » [As-Sajda : 13]. Le signe en est double. Le premier : qu'il dise : « Je désire le repentir, mais il m'est devenu impossible, et je n'y aspire plus » ; celui-là est le désespéré, et il est perdu. Le second : qu'il ne lui reste aucun désir du repentir, mais qu'il dise : « Allah est généreux et miséricordieux, Il n'a nul besoin de mon repentir ; le vaste Paradis et le pardon universel ne seront pas trop étroits pour moi. » Ce malheureux, son intellect est devenu captif de son désir, et il ne l'emploie qu'à imaginer des ruses pour satisfaire ses désirs. Son intellect est ainsi devenu comme un musulman captif chez les mécréants, qu'ils astreignent à garder les porcs, à conserver le vin et à le porter sur le cou et sur le dos jusqu'à leurs maisons. Considère donc ce que serait la situation d'un serviteur qui aurait pris le plus cher des enfants du roi et l'aurait livré au plus vil de ses ennemis, au point que celui-ci l'aurait asservi et assujetti à ses corvées : c'est dans une situation semblable que ce négligent, plongé dans ses passions, se présentera devant Allah le Très-Haut. Nous cherchons refuge auprès d'Allah contre cela.

**Le degré intermédiaire** : qu'il ne se relâche pas dans le combat, mais que la guerre entre les deux soit alternée, tantôt à son avantage, tantôt à son désavantage. Celui-là fait partie de ceux qui luttent, ceux qui « ont mêlé une bonne œuvre à une autre mauvaise… » [At-Tawba : 102], jusqu'à la fin du verset. Le signe en est qu'il délaisse les désirs les plus faibles et demeure impuissant face aux plus puissants ; parfois il les vainc à certains moments et non à d'autres. Et il est en toutes circonstances plein de regret pour son impuissance, revenant sans cesse à la lutte et au combat contre eux : c'est là le grand combat. Et dès lors qu'il est pieux et tient pour vraie la plus belle récompense, Nous lui faciliterons la voie la plus aisée. En somme, il est tombé plus bas que la bête, l'être humain qui ne résiste pas à son désir par la force de son intellect, alors qu'il a été pourvu de l'intellect dont la bête a été privée. C'est pourquoi Allah le Très-Haut a dit : « Ceux-là sont comme les bestiaux, et même plus égarés encore quant au chemin »[^141].

#### Section

Sache que le besoin de patience est général, en toutes circonstances, car tout ce que le serviteur rencontre en cette vie relève nécessairement de deux sortes : soit cela s'accorde avec sa passion, soit cela la contrarie. Si cela s'accorde avec sa passion, comme la santé, la sécurité, l'opulence, le prestige et le grand nombre des proches, combien il a besoin de patience à leur égard ! Car s'il ne se maîtrise pas, il se montre insolent, se laisse aller au raffinement et à la poursuite de la passion, et oublie l'origine et la fin. C'est pourquoi les Compagnons (que l'agrément d'Allah soit sur eux tous) ont dit : « Nous avons été éprouvés par l'épreuve de l'adversité et nous avons été patients ; et nous avons été éprouvés par l'épreuve de la prospérité et nous n'avons pas été patients. » C'est pourquoi l'on a dit : « Tout croyant est patient dans l'épreuve, mais seul un véridique est patient dans le bien-être. » La patience, en ces choses, consiste à ne pas s'y appuyer, à savoir que tout cela n'est qu'un dépôt entre ses mains qui lui sera repris sous peu, à ne pas s'enfoncer dans l'insouciance et le raffinement, et à s'acquitter du droit de la *shukr* (gratitude) pour le bienfait ; et c'est là un sujet dont l'explication serait longue.

La seconde sorte : ce qui contrarie la passion. Elle se divise en quatre catégories :

**Première catégorie, les actes d'obéissance** : l'âme répugne à certains d'entre eux par simple paresse, comme la prière ; à d'autres par avarice, comme l'aumône légale ; et à d'autres pour ces deux raisons à la fois, comme le pèlerinage et le combat sacré. La patience dans l'obéissance compte parmi les choses les plus pénibles. Celui qui obéit a besoin de patience en trois états. Le premier : au début de l'acte d'adoration, en rectifiant l'*ikhlâs* (sincérité), et en se gardant patiemment des souillures du *riyâ'* (ostentation), des ruses de Satan, ainsi que des ruses de l'âme et de ses illusions. Le deuxième : pendant l'accomplissement de l'acte, afin de ne pas se relâcher dans son exécution parfaite, avec ses obligations et ses actes de sunna, et de l'accomplir selon les règles de la bienséance, avec la présence du cœur et l'éloignement des suggestions intérieures. Le troisième : après l'avoir achevé, c'est-à-dire qu'il s'abstienne patiemment de le mentionner et de le divulguer pour s'en faire valoir, par ostentation et désir de renommée. Tout cela relève d'une patience éprouvante pour l'âme.

**Deuxième catégorie, les actes de désobéissance** : il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Le combattant est celui qui combat sa passion, et l'émigré est celui qui délaisse le mal. » La patience à s'abstenir des péchés est plus difficile encore, surtout quand il s'agit d'un péché devenu une habitude familière, car deux armées se liguent alors contre les motifs de la religion : l'armée de la passion et l'armée de l'habitude. Si s'y ajoutent la facilité et la légèreté de l'effort qu'il requiert, seul le véridique est patient pour s'en abstenir. Ainsi en est-il des péchés de la langue, car ils sont aisés et faciles, comme la *ghayba* (médisance), le mensonge, la dispute et l'éloge de soi-même. Pour les repousser, on a besoin de la plus rude des patiences.

**Troisième catégorie** : ce qui ne dépend pas du libre choix du serviteur, mais où il a cependant le choix de repousser la chose ou d'y remédier, comme le tort qu'il subit de la part d'autrui, par la main ou par la langue. La patience envers cela, en renonçant à rendre la pareille, est tantôt obligatoire, tantôt recommandée. L'un des Compagnons a dit : « Nous ne comptions pas pour foi la foi d'un homme qui n'endurait pas patiemment le tort subi. » Allah, à Lui la puissance et la gloire, a dit : « Et nous endurerons certes avec patience le mal que vous nous faites. Et c'est en Allah que doivent placer leur confiance ceux qui se confient » [Ibrâhîm : 12]. Allah le Très-Haut a dit : « Et ne tiens pas compte de leurs offenses, et place ta confiance en Allah » [Al-Ahzâb : 48]. Et le Très-Haut a dit : « Et Nous savons certes que ta poitrine se serre à cause de ce qu'ils disent. Glorifie donc ton Seigneur par Sa louange et sois parmi ceux qui se prosternent » [Al-Hijr : 97].

**Quatrième catégorie** : ce dont ni le début ni la fin ne relèvent du libre choix, comme les malheurs que sont la mort des êtres chers, la perte des biens, la maladie, la perte de certains membres et toutes les autres sortes d'épreuves. La patience en cela compte parmi les plus hautes stations. Ibn ʿAbbâs (qu'Allah l'agrée) a dit : « La patience, dans le Coran, se présente sous trois stations : la patience dans l'accomplissement des obligations, qui comporte trois cents degrés ; la patience à l'égard des interdits d'Allah le Très-Haut, qui comporte six cents degrés ; et la patience dans le malheur, au premier choc, qui comporte neuf cents degrés. » Il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Allah le Très-Haut dit : "Lorsque J'éprouve Mon serviteur par une épreuve et qu'il est patient, sans se plaindre à ceux qui lui rendent visite, Je lui donne en échange une chair meilleure que sa chair et un sang meilleur que son sang. Si Je le guéris, Je le guéris sans qu'il lui reste de péché ; et si Je le rappelle à Moi, c'est vers Ma miséricorde." » Et le Prophète (paix sur lui) a dit : « Allah le Très-Haut dit : "Lorsque J'adresse à l'un de Mes serviteurs un malheur qui l'atteint dans son corps, dans ses biens ou dans son enfant, et qu'il l'accueille avec une belle patience, J'ai honte, le Jour de la Résurrection, de dresser pour lui une balance ou de déployer pour lui un registre." »

Il (paix sur lui) a dit : « Attendre la délivrance avec patience est un acte d'adoration. » Il (paix sur lui) a dit encore : « Fait partie de la vénération d'Allah le Très-Haut et de la connaissance de Son droit que tu ne te plaignes pas de ta douleur et que tu ne fasses pas état de ton malheur. » Tu sais donc à présent que tu ne peux te passer de la patience à aucun moment, et l'on voit par là qu'elle est la moitié de la foi ; son autre moitié, pour ce qui touche aux œuvres, est la gratitude, car il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « La foi est faite de deux moitiés : une moitié de patience et une moitié de gratitude. » Cela s'entend en considérant les œuvres et en les désignant par le mot de foi.

### Cinquième principe : la gratitude

Allah le Très-Haut a dit : « Et peu nombreux sont, parmi Mes serviteurs, les reconnaissants » [Sabaʾ : 13] ; Il a dit : « Si vous êtes reconnaissants, très certainement J'augmenterai pour vous Mes bienfaits » [Ibrâhîm : 7] ; Il a dit : « Soyez-Moi reconnaissants et ne Me soyez pas ingrats » [Al-Baqara : 152] ; Il a dit : « Et Allah récompensera bientôt les reconnaissants » [Âl ʿImrân : 144] ; et Il a dit : « Pourquoi Allah vous infligerait-Il un châtiment si vous êtes reconnaissants et croyants ? » [An-Nisâʾ : 147]. Le Prophète (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Celui qui mange en rendant grâce a, auprès d'Allah, le rang de celui qui jeûne avec patience. » L'Envoyé d'Allah (paix et bénédictions sur lui) pleurait durant sa prière nocturne ; ʿÂ'isha (qu'Allah l'agrée) lui dit : « Qu'est-ce qui te fait pleurer, alors qu'Allah t'a pardonné tes péchés passés et futurs ? » Il (paix sur lui) répondit : « Ne serais-je donc pas un serviteur reconnaissant ? » Il a dit aussi : « Le Jour de la Résurrection, on appellera : "Que se lèvent ceux qui louent !" Une troupe se lèvera alors ; on dressera pour eux un étendard et ils entreront au Paradis. » On demanda : « Et qui sont ceux qui louent ? » Il répondit : « Ceux qui remercient Allah en toute circonstance. » Et il a dit : « La louange est le manteau du Tout-Miséricordieux. »

#### Section

Sache que la gratitude, *shukr*, est au nombre des stations élevées ; elle est supérieure à la patience, *sabr*, à la crainte, *khawf*, au renoncement, *zuhd*, et à toutes les stations mentionnées précédemment, car celles-ci ne sont pas visées pour elles-mêmes mais recherchées en vue d'autre chose. Par la patience, on vise à dompter la passion ; la crainte est un fouet qui pousse celui qui craint vers les stations visées et louables ; le renoncement est une fuite loin des attaches qui détournent d'Allah le Très-Haut. Quant à la gratitude, elle est visée pour elle-même ; c'est pourquoi elle ne cesse pas au Paradis, où il n'y a ni repentir, ni crainte, ni patience, ni renoncement. La gratitude est perpétuelle au Paradis ; c'est pourquoi Allah le Très-Haut a dit : « Et la fin de leur invocation sera : "Louange à Allah, Seigneur des mondes !" » [Yûnus : 10]. Tu le comprendras en connaissant la réalité de la gratitude, et en sachant qu'elle se compose d'une science, d'un état et d'une œuvre. La science, c'est connaître le bienfait et le Bienfaiteur : savoir que tous les bienfaits viennent d'Allah le Très-Haut et qu'Il est le seul à les dispenser tous, et que les intermédiaires sont tous assujettis et contraints. Cette connaissance va au-delà de la sanctification, *taqdîs*, et de l'unicité divine, *tawhîd*, qui y sont incluses ; car le premier degré des connaissances de la foi est la sanctification ; puis, lorsque tu as connu une Essence sanctifiée et que tu as su qu'il n'y a de sanctifié qu'un Unique, c'est l'unicité divine ; puis, lorsque tu as su que tout ce qui est dans le monde tient son existence de cet Unique et que tout est un bienfait venant de Lui seul, c'est la louange, *hamd*. C'est à cette gradation que renvoie sa parole (paix et bénédictions sur lui) : « Celui qui dit : "Gloire à Allah" a dix bonnes actions ; celui qui dit : "Il n'est de divinité qu'Allah" a vingt bonnes actions ; et celui qui dit : "Louange à Allah" a trente bonnes actions. » Il en est ainsi parce que la sanctification et l'unicité divine sont incluses dans la louange, avec quelque chose en plus, et que ces degrés correspondent à ces connaissances. Quant au mouvement de la langue, son mérite dépend de ce qu'il procède de la connaissance ou renouvelle la conviction dans le cœur ; car la bouche est un instrument pour dissiper l'insouciance, afin que sa trace s'efface.

Sache que si tu crois que quelque autre qu'Allah a une part dans le bienfait qui te parvient, ta louange n'est pas valide, et ta connaissance comme ta gratitude ne sont pas parfaites ; tu es alors comme celui à qui le roi offre une robe d'honneur et qui pense que la sollicitude du vizir a une part dans cette robe que le roi lui offre, ou dans le fait qu'elle lui soit parvenue, ou dans les facilités qui l'ont permise : tout cela revient à associer quelqu'un au bienfait, et ta joie du bienfait se partage alors entre les deux. Certes, si tu voyais que la robe qui t'est parvenue l'a été par un ordre que le roi a signé de sa plume, cela ne diminuerait en rien ta gratitude, car tu sais que la plume lui est assujettie et n'a, par elle-même, aucune part dans le bienfait ; c'est pourquoi ton cœur ne se tourne pas vers la plume pour s'en réjouir et la remercier. De même, on peut ne pas prêter attention au trésorier ni à l'intendant, puisqu'on sait qu'ils sont contraints de donner une fois l'ordre reçu, assujettis, sans avoir par eux-mêmes aucune part dans le bienfait.

Ainsi, celui dont la clairvoyance intérieure, *basîra*, s'est ouverte sait que le soleil, la lune et les étoiles sont assujettis par l'ordre d'Allah le Très-Haut, comme la plume, le papier[^142] et l'encre dans la signature d'un ordre ; et que les cœurs des créatures sont les trésors d'Allah le Très-Haut, dont les clés sont dans la main d'Allah, à Lui la puissance et la gloire. Il les ouvre en leur imposant des motifs décisifs, si bien que l'on vient à croire, par exemple, que son bien réside dans le fait de donner ; dès lors on ne peut s'abstenir de donner, et l'on se trouve contraint à choisir, du fait des motifs de choix qui nous ont été imposés. Car personne ne te donne quoi que ce soit si ce n'est dans un dessein qui lui est propre : pour en tirer, à terme, une récompense, et, dans l'immédiat, des éloges et une renommée, ou autre chose ; et tant qu'il ne sait pas que son intérêt réside dans le tien, il ne te donne rien. Il n'est donc pas ton bienfaiteur, puisqu'il œuvre pour lui-même. Ton bienfaiteur n'est autre que Celui qui l'a assujetti, qui lui a imposé ces motifs et qui a établi en son âme que son dessein dépend du fait de donner et d'accorder un bienfait. Si tu connais les choses ainsi, tu es un croyant en l'unicité divine et la gratitude devient possible de ta part ; bien plus, cette connaissance est la gratitude même. Moïse (paix sur lui) dit dans son entretien intime : « Mon Dieu, Tu as créé Adam de Ta main, et Tu as fait ceci et cela : comment donc Te remercier ? » Il répondit : « Il a su que cela venait de Moi : sa connaissance de cela fut donc gratitude. »

Le deuxième pilier : l'état qui découle de la connaissance, à savoir la joie à l'égard du Bienfaiteur, avec une attitude d'humilité et de vénération. Lorsqu'un roi envoie un cheval à quelqu'un, celui-ci peut s'en réjouir de trois manières : soit parce qu'il tire profit du cheval ; soit parce qu'il y voit l'indice de la sollicitude du roi à son égard et du fait qu'il lui accordera un bienfait plus grand encore ; soit parce que le cheval lui servira de monture pour se rendre en la présence du roi et le servir. La première n'a rien à voir avec la gratitude, car c'est une joie du bienfait et non du Bienfaiteur. La deuxième relève quelque peu de la gratitude, mais elle est faible comparée à la troisième. La perfection de la gratitude consiste donc à se réjouir de ce qu'Allah le Très-Haut ouvre de Ses bienfaits, non du bienfait en tant que bienfait, mais en tant qu'il est un moyen d'aller à Lui, puisque c'est par Son bienfait que s'accomplissent les bonnes œuvres. Le signe en est que l'on ne se réjouit d'aucun bienfait qui distrait de l'évocation d'Allah le Très-Haut, mais qu'on s'en afflige, et que l'on se réjouit de ce dont Allah le Très-Haut nous a écartés[^143] des occupations de ce bas-monde et de ses superfluités ; c'est là la gratitude la plus parfaite. Que celui qui n'en est pas capable s'en tienne à la deuxième. Quant à la première, c'est une joie du bienfait et non du Bienfaiteur, et cela n'a rien à voir avec la gratitude.

Le troisième pilier : l'œuvre ; elle consiste à employer Ses bienfaits dans ce qu'Il aime et non dans ce qui Lui désobéit. Seul s'en acquitte celui qui connaît la sagesse d'Allah le Très-Haut en toute Sa création et sait pourquoi Il a créé chaque chose ; l'explication en serait longue. Nous en avons exposé une partie dans l'*Ihyâ'*[^144]. En somme, il faut savoir, par exemple, que son œil est un bienfait venant de Lui ; le remercier pour cet œil, c'est l'employer à lire le Livre d'Allah et les livres de science, et à contempler les cieux et la terre afin d'en tirer leçon et de magnifier leur Créateur, et à couvrir toute nudité qu'il aperçoit chez les musulmans. Il emploiera son oreille à écouter le rappel et ce qui lui profite pour l'au-delà, et se détournera d'écouter les propos indécents et superflus. Il emploiera sa langue à évoquer Allah le Très-Haut et à Le louer, à manifester sa gratitude envers Lui plutôt que la plainte ; celui à qui l'on demande comment il va et qui se plaint est désobéissant, car il se plaint du Roi des rois à un serviteur misérable qui ne peut rien ; s'il rend grâce, il est obéissant. Quant à la gratitude du cœur, elle consiste à l'employer à la méditation, à l'évocation de Dieu et à la connaissance, à nourrir le bien envers les créatures et à avoir une bonne intention. Il en va de même pour la main, le pied, les autres membres et les biens, et pour d'autres choses innombrables.

#### Section

Sache que seul peut s'établir dans la perfection de la gratitude celui dont Allah a ouvert la poitrine à l'islam, de sorte qu'il est dans une lumière venant de son Seigneur et voit en toute chose Sa sagesse, Son secret et ce qu'Allah y aime. Celui à qui cela ne se dévoile pas doit s'en tenir à suivre la sunna et les limites de la Loi, car sous elles se trouvent les secrets de la gratitude. Qu'il sache que s'il regarde, par exemple, une femme avec qui aucun lien de parenté n'interdit le mariage, il a renié le bienfait de l'œil, le bienfait du soleil et tout bienfait sans lequel le regard ne peut s'accomplir ; car la vue ne s'accomplit que par l'œil et la lumière du soleil, et le soleil n'existe que par les cieux : c'est donc comme s'il avait renié les bienfaits d'Allah le Très-Haut dans les cieux et sur la terre. Juges-en de même pour toute désobéissance, car elle ne devient possible que par des causes dont l'existence de l'ensemble requiert la création des cieux et de la terre. Il y a là une profondeur à laquelle nous avons fait allusion dans le Livre de la gratitude de l'*Ihyâ'* ; un seul exemple te suffira ici : Allah le Très-Haut a créé les dirhams et les dinars pour qu'ils soient des arbitres dans toutes les situations, par lesquels on estime les valeurs ; sans eux, les échanges seraient impossibles, car on ne saurait comment acheter des vêtements avec du safran, ni des bêtes avec des denrées, puisqu'il n'y a entre elles aucune commune mesure : elles n'ont en commun que l'esprit de la valeur marchande, et l'étalon de la mesure de leurs esprits, ce sont les deux métaux monétaires. Celui qui les thésaurise est comme celui qui emprisonne un juge parmi les juges des musulmans, si bien que les jugements sont suspendus. Celui qui en fait des récipients est comme celui qui emploie un juge parmi les juges des musulmans au tissage et au labour, que n'importe qui peut accomplir, si bien que la justice est suspendue ; et c'est plus grave que l'emprisonnement. Celui qui pratique l'usure sur eux et en fait l'objet de son commerce en échangeant le bon contre le mauvais est comme celui qui détourne le juge de sa fonction de juger et en fait son homme de corvée, pour qu'il ramasse son bois, balaie pour lui et lui gagne sa subsistance. Tout cela est injustice, altération du jugement d'Allah, à Lui la puissance et la gloire, au sujet de Sa création et de Ses serviteurs, et hostilité envers Allah le Très-Haut dans ce qu'Il aime. Celui à qui ces secrets ne se dévoilent pas par la lumière de la clairvoyance intérieure en connaît, par la voix de la Loi, la forme sans le sens ; il lui a été dit : « Ceux qui thésaurisent l'or et l'argent et ne les dépensent pas dans le chemin d'Allah, annonce-leur un châtiment douloureux », jusqu'à Sa parole, le Très-Haut : « ... ce que vous thésaurisiez » [At-Tawba : 34, 35].

Il lui a été dit : « Celui qui boit dans un récipient d'or ou d'argent, c'est comme s'il faisait gargouiller dans son ventre le feu de la Géhenne. » Il lui a été dit : « Ceux qui mangent de l'usure ne se lèvent que comme se lève celui que le diable a frappé de son toucher » [Al-Baqara : 275], jusqu'à la fin du verset. Les vertueux s'arrêtent aux limites sans en connaître les secrets ; les connaissants, lorsqu'ils prennent connaissance des secrets par eux-mêmes et contemplent les témoignages de la Loi, gagnent lumière sur lumière ; quant aux aveugles ignorants, ils sont privés à la fois de l'arrêt aux limites et de la découverte des secrets : ils ne sont ni comme des esclaves pieux, ni comme de nobles hommes libres. Ce sont eux dont Il a dit : « Mais la parole venant de Moi s'est réalisée... »[^145], jusqu'à la fin du verset. Le Très-Haut a dit : « Celui qui sait que ce qui t'a été descendu de la part de ton Seigneur est la vérité est-il pareil à celui qui est aveugle ?... » [Ar-Raʿd : 19], jusqu'à la fin du verset. Et Il a dit : « Et quiconque se détourne de Mon rappel aura une vie étroite », jusqu'à Sa parole : « ... tu les as oubliés ; ainsi aujourd'hui tu es oublié » [Tâ-Hâ : 124-126]. Les signes d'Allah sont Sa sagesse dans Sa création ; ils ont été transmis aux créatures par la bouche des prophètes (que les prières d'Allah soient sur eux), tels qu'ils ont été exposés en détail dans l'ensemble de la Loi, du début à la fin. Il n'est aucune limite parmi les limites de la Loi qui ne recèle un secret, une propriété et une sagesse, que connaît celui qui les connaît et que nie celui qui les ignore. L'explication en est longue ; qu'on la cherche dans le Livre de la gratitude. La gratitude complète n'est concevable que de la part de celui qui se tient debout pour Allah le Très-Haut seul, sincère, sans désir pour autre que Lui ; parlons donc de la sincérité et de la véracité :

### Sixième principe : la sincérité et la véracité

Sache que la sincérité, *ikhlâs*, a une réalité, un fondement et une perfection : ce sont là trois piliers. Son fondement est l'intention, *niyya*, puisque c'est en elle que réside la sincérité. Sa réalité est l'absence de tout mélange[^146] dans l'intention. Et sa perfection est la véracité, *sidq*.

Le premier pilier, l'intention : Allah le Très-Haut a dit : « Et ne repousse pas ceux qui invoquent leur Seigneur matin et soir, désirant Sa Face » [Al-Anʿâm : 52] ; or le sens de l'intention est de désirer Sa Face. Il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Les actes ne valent que par les intentions... », jusqu'à la fin du hadith. Il a dit encore : « Les anges élèvent le registre des œuvres du serviteur, et Allah le Très-Haut dit : "Jetez-le, car il n'a pas recherché Ma Face par ces œuvres ; et inscrivez pour lui telle et telle chose." Les anges disent : "Il n'en a rien fait." Allah, à Lui la puissance et la gloire, dit : "Il en a eu l'intention, il en a eu l'intention." » Il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Les gens sont de quatre sortes : un homme à qui Allah a donné science et richesse, et qui agit selon sa science dans l'usage de sa richesse ; un autre homme dit alors : "Si Allah m'avait donné ce qu'Il lui a donné, j'agirais comme il agit" : ils sont égaux dans la récompense. Et un homme à qui Allah a donné la richesse sans lui donner la science, et qui se débat dans son ignorance quant à l'usage de sa richesse ; un autre homme dit alors : "Si Allah le Très-Haut m'avait donné ce qu'Il lui a donné, j'agirais comme il agit" : ils sont égaux dans le péché. » Il (paix sur lui) a dit : « Celui qui part combattre sans autre intention qu'une simple entrave de chameau n'aura que ce qu'il a eu en intention. » On rapporte qu'un homme, parmi les fils d'Israël, passa près de dunes de sable en un temps de disette et se dit en lui-même : « Si ce sable était à moi et qu'il fût de la nourriture, je le partagerais entre les gens. » Allah le Très-Haut révéla alors à leur prophète : « Dis-lui : Allah le Très-Haut a accepté ton aumône, Il a remercié ta bonne intention et t'a donné la récompense de ce que tu aurais donné en aumône si cela avait été de la nourriture. » Il (paix sur lui) a dit : « Lorsque deux musulmans s'affrontent avec leurs sabres, le tueur et le tué sont en Enfer. » On demanda : « Qu'en est-il du tué ? » Il répondit : « Il voulait tuer son compagnon. » Et il (paix sur lui) a dit : « Celui qui épouse une femme moyennant une dot qu'il n'a pas l'intention de verser est un fornicateur ; et celui qui contracte une dette qu'il n'a pas l'intention de rembourser est un voleur. »

#### Section

La réalité de l'intention est la volonté, *irâda*, qui met en mouvement la puissance, *qudra*, et qui naît de la connaissance, *maʿrifa*. L'explication en est que toutes tes œuvres ne sont valides que par une puissance, une volonté et une science ; la science suscite la volonté, la volonté met en mouvement la puissance, et la puissance est au service de la volonté en mettant les membres en mouvement. Par exemple : a été créé en toi le désir de manger, mais il peut demeurer en toi assoupi, comme endormi. Lorsque ton regard tombe sur de la nourriture, la connaissance de cette nourriture se produit ; le désir de manger se lève alors, et la main se tend vers elle. La main ne se tend que par la force qui est en elle, obéissante au signal du désir ; et le désir ne s'est levé que par l'avènement de la connaissance acquise de l'éclaireur qu'est le sens. De même qu'a été créé en toi un désir des choses présentes, a été créé aussi en toi un penchant vers les jouissances à venir ; ce penchant se lève au signal de la connaissance issue de l'intellect, et la puissance, elle aussi, est au service de ce penchant en mettant les membres en mouvement. L'intention désigne donc le penchant résolu qui met en mouvement la puissance. Chez celui qui part combattre, le motif peut être un penchant pour les biens : telle est alors son intention ; et le motif peut être un penchant pour la récompense de l'au-delà : telle est alors son intention. L'intention désigne donc la volonté motrice, et sa sincérité consiste à purifier le motif de tout mélange.

#### Section

Lorsque l'œuvre se réalise sous l'impulsion de l'intention, l'intention et l'œuvre forment à elles deux l'acte d'adoration complet. L'intention est donc l'une des deux parties de l'adoration, mais elle en est la meilleure, car les œuvres accomplies par les membres ne sont voulues que pour l'effet qu'elles produisent sur le cœur, afin qu'il penche vers le bien et s'écarte du mal, et qu'il se consacre ainsi à la méditation et à l'évocation de Dieu qui le mènent à l'intimité, *uns*, et à la connaissance, lesquelles sont la cause de son bonheur dans l'au-delà. Ce que l'on vise en posant le front sur le sol n'est pas de poser le front sur le sol, mais l'humilité du cœur ; seulement, le cœur est affecté par les œuvres des membres. Ce que l'on vise par l'aumône légale n'est pas de se défaire de la propriété, mais de se défaire du vice de l'avarice, c'est-à-dire de rompre l'attache du cœur à l'argent. Ce que l'on vise par la bête sacrifiée n'est ni sa chair ni son sang, mais que le cœur ressente la piété en magnifiant les rites sacrés d'Allah le Très-Haut. L'intention désigne le penchant même du cœur vers le bien ; elle est donc établie au centre même de ce qui est visé, et elle est meilleure que l'œuvre des membres, dont on ne veut que la propagation de l'effet jusqu'au siège de ce qui est visé, à savoir le cœur. C'est pourquoi toutes les œuvres du cœur, et non celles des membres, y laissent une certaine empreinte. L'œuvre du membre sans présence du cœur est poussière vaine et sans effet. Lorsqu'on vise à soigner l'estomac, les remèdes qui y parviennent en étant bus sont assurément plus efficaces que ceux dont on enduit l'extérieur de l'estomac pour que leur effet s'y propage ; et si l'effet de l'onguent ne se propage pas jusqu'à l'estomac, il est vain. C'est par cette analyse que l'on comprend le secret de sa parole (paix et bénédictions sur lui) : « L'intention du croyant est meilleure que son œuvre. »

> **Passage douteux** — Syntaxe maladroite dans l’imprimé ; traduite selon le sens le plus probable. Tournure elliptique dans l’imprimé ; traduite selon le sens le plus probable.

#### Section

Sur le mérite de l'intention et le fait qu'elle se loge au centre de ce qui est visé et y exerce son effet. Efforce-toi donc de multiplier les intentions dans toutes tes œuvres, au point de former, pour une seule œuvre, de nombreuses intentions ; si ton désir est sincère, tu seras guidé vers la manière de le faire. Un seul exemple te suffira : entrer à la mosquée et y demeurer assis est un acte d'adoration, et tu peux y avoir l'intention de huit choses :

La première : croire qu'elle est la maison d'Allah, à Lui la puissance et la gloire, et que celui qui y entre est un visiteur d'Allah le Très-Haut, et en avoir l'intention ; il (paix sur lui) a dit : « Celui qui s'assoit à la mosquée a rendu visite à Allah le Très-Haut. » Et il incombe à celui qui est visité d'honorer son visiteur. La deuxième : l'intention de la garde vigilante (*murâbata*), selon la parole d'Allah le Très-Haut : « Rivalisez de patience et soyez vigilants » [Âl ʿImrân : 200] ; on a dit que cela signifie attendre la prière après la prière. La troisième : la retraite spirituelle (*iʿtikâf*), qui consiste à retenir l'ouïe, la vue et les membres de leurs mouvements habituels, car c'est une sorte de jeûne ; il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Le monachisme de ma communauté, c'est de demeurer assis dans les mosquées. » La quatrième : l'isolement et la mise à l'écart de ce qui occupe, afin que l'être intime s'attache à méditer sur l'au-delà et sur la manière de s'y préparer. La cinquième : se consacrer à l'évocation de Dieu, à l'écouter ou à la faire entendre, selon sa parole (paix et bénédictions sur lui) : « Celui qui se rend le matin à la mosquée pour y évoquer Allah le Très-Haut ou pour qu'on l'y rappelle est comme celui qui combat dans le chemin d'Allah le Très-Haut. » La sixième : avoir pour dessein de transmettre une science, de reprendre celui qui accomplit mal la prière, d'interdire le blâmable et d'ordonner le convenable, afin que des biens soient facilités par son intermédiaire et qu'il y ait part. La septième : délaisser les péchés par pudeur envers Allah, à Lui la puissance et la gloire, en rendant belle son intention en lui-même, dans ses paroles et dans ses actes, de sorte que quiconque le voit ait honte devant lui de commettre[^147] un péché. La huitième : gagner un frère en Allah, car c'est là un butin et une provision pour la demeure de l'au-delà.

La mosquée est le nid des gens de religion qui aiment pour Allah et en Allah. Juge de même pour toutes les autres œuvres : par la réunion de ces intentions, les œuvres deviennent pures et rejoignent les œuvres des rapprochés, de même que, par leur contraire, elles rejoignent les œuvres des démons ; comme celui qui, en s'asseyant à la mosquée, vise à tenir des propos futiles, à se divertir aux dépens de l'honneur des gens, à fréquenter des compagnons[^148] de distraction et de jeu, à observer les femmes et les garçons qui passent près de lui, à disputer avec ses pairs qui le contredisent par vantardise et par ostentation, en cherchant à capter les cœurs de ceux qui écoutent ses propos, et ce qui est du même ordre. De même, il ne convient pas de négliger la bonne intention dans les choses permises ; il est dit en effet dans la tradition : « Le serviteur sera interrogé, le Jour de la Résurrection, sur toute chose, même sur le khôl de ses yeux, sur la boulette d'argile qu'il a roulée entre ses doigts et sur le fait d'avoir touché le vêtement de son frère. » Un exemple de l'intention dans les choses permises : celui qui se parfume le vendredi peut viser à jouir de son plaisir et à se glorifier en étalant sa richesse, ou à se faire beau pour les femmes et les compagnons de débauche ; mais il peut aussi avoir l'intention de suivre la sunna, de magnifier la maison d'Allah le Très-Haut et d'honorer le jour du vendredi, d'épargner aux autres une gêne en écartant la mauvaise odeur et de leur procurer du bien-être par la bonne odeur, et de couper court à la médisance, *ghayba*, qui naîtrait s'ils sentaient sur lui une mauvaise odeur. C'est aux deux catégories que renvoie sa parole (paix et bénédictions sur lui) : « Celui qui se parfume pour Allah viendra le Jour de la Résurrection avec une odeur plus agréable que celle du musc ; et celui qui se parfume pour autre qu'Allah viendra le Jour de la Résurrection avec une odeur plus fétide que celle d'une charogne. »

#### Section

Sache que l'intention ne relève pas du libre choix ; ne t'abuse donc pas en disant avec ta langue et ton cœur : « J'ai l'intention, en m'asseyant à la mosquée, de ceci et de cela », en croyant que tu as formé l'intention ; car tu as appris auparavant que l'intention est le motif moteur sans lequel l'existence de l'œuvre ne serait pas concevable. L'intention forcée ressemble à la parole de celui qui dit : « J'ai l'intention d'aimer untel, d'en être épris et de le vénérer », ou : « J'ai l'intention d'avoir soif, d'avoir faim ou d'être rassasié. » Car toutes ces choses ont des motifs qui y poussent et d'autres qui en détournent, et ce sont leurs causes qui les réalisent, puisque leur survenue n'est pas concevable sans leurs causes. La parole de celui qui dit : « J'en ai l'intention » avant qu'elles ne se réalisent n'est qu'un discours de l'âme et non une intention. Celui qui a des rapports conjugaux sous l'empire du désir charnel, en quoi lui profite-t-il de dire : « J'ai l'intention, par cet acte, de cultiver une descendance et d'accroître le nombre de ceux dont on se glorifiera » ? Bien plus, tu n'obtiendras le jaillissement de ces intentions de ton cœur que lorsque ta foi sera forte et ta connaissance parfaite de l'insignifiance des parts immédiates et de la grandeur de la récompense de l'au-delà ; de sorte que, lorsque cela te dominera, le désir jaillira nécessairement de toi pour tout ce qui est un moyen d'atteindre la récompense de l'au-delà ; et s'il ne jaillit pas, tu n'as point d'intention.

C'est pour une raison semblable que les Anciens s'abstenaient d'un certain nombre de bonnes œuvres : on rapporte ainsi que Muhammad ibn Sîrîn ne pria pas sur la dépouille d'al-Hasan al-Basrî, et dit : « L'intention ne m'est pas présente. » On dit à Tâwûs : « Invoque Dieu pour nous ! » Il répondit : « Pas avant d'en trouver l'intention. » Et l'un d'eux a dit : « Voilà un mois que je cherche une intention pour rendre visite à un malade, et aucune intention valable ne m'est encore venue. »

Celui qui connaît la réalité de la *niyya* (intention) et sait qu'elle est l'âme de l'œuvre ne s'épuise pas en une œuvre dépourvue d'âme. Ce qui le confirme, c'est que l'acte simplement permis peut devenir meilleur que l'acte d'adoration lorsqu'une intention y est présente. Ainsi, celui qui a l'intention de manger et de boire pour se fortifier en vue de l'adoration, alors que l'intention de jeûner ne s'éveille pas en lui sur le moment, mieux vaut pour lui manger. Celui qui s'est lassé de l'adoration et sait que, s'il dormait, son entrain lui reviendrait, mieux vaut pour lui dormir. Bien plus : s'il savait, par exemple, que se délasser une heure par une plaisanterie et une conversation badine lui rendrait son entrain, cela vaudrait mieux pour lui que de prier avec lassitude.

Le Prophète (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Allah ne se lasse pas tant que vous ne vous lassez pas. » Abû d-Dardâ' a dit : « Je repose mon âme par quelque divertissement, et cela m'est une aide pour le vrai. » Et ʿAlî (qu'Allah l'agrée) a dit : « Délassez les âmes, car lorsqu'on les contraint, elles deviennent aveugles. » Ce sont là des subtilités que les juristes attachés à l'apparence trouvent pesantes, de même que le médecin médiocre trouve pesant de traiter par la viande celui qui souffre d'un excès de chaleur ; or le médecin habile la prescrit parfois afin que les forces du malade reviennent et qu'il puisse supporter ensuite le remède salutaire.

#### Le deuxième pilier : la sincérité de l'intention

Allah le Très-Haut a dit : « Il ne leur a été ordonné que d'adorer Allah en Lui vouant un culte exclusif, en hanifs » [Al-Bayyina : 5] ; Allah le Très-Haut a dit : « C'est à Allah qu'appartient le culte pur » [Az-Zumar : 3] ; et Il a dit : « Sauf ceux qui se repentent, s'amendent, s'attachent fermement à Allah et vouent à Allah un culte sincère » [An-Nisâ' : 146]. Le Prophète (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Allah le Très-Haut a dit : “L'*ikhlâs* (sincérité) est un secret parmi Mes secrets, que J'ai déposé dans le cœur de ceux de Mes serviteurs que J'aime.” » Il (paix sur lui) a dit à Muʿâdh : « Rends ton œuvre sincère, un peu t'en suffira. » Et il (paix sur lui) a dit : « Il n'est pas de serviteur qui accomplisse ses œuvres avec sincérité quarante jours sans que les sources de la sagesse ne jaillissent de son cœur sur sa langue. »

#### Section

La réalité de la sincérité est que le mobile soit un et dépouillé de tout autre. Son contraire est l'association (*ishrâk*), à savoir que deux mobiles s'associent. Cela vaut pour toute chose qu'une autre peut venir mélanger : si elle est purifiée de tout mélange, on la dit pure (*khâlis*). Tu sais déjà que l'intention est le mobile ; celui qui n'agit que par ostentation est donc « pur » en ce sens, et celui qui n'agit que pour Allah est pur ; mais l'usage a réservé ce nom à l'un des deux côtés, comme pour *ilhâd* : c'est une déviation, mais l'usage l'a réservé à la déviation vers le faux. Nous avons déjà parlé de la disparition de la sincérité sous l'effet des mélanges d'ostentation ; mais elle peut aussi disparaître sous l'effet d'autres fins. Le jeûneur peut viser, par son acte d'adoration, à profiter de la diète salutaire que procure le jeûne ; celui qui affranchit un esclave peut viser à se libérer, par l'affranchissement, de la charge de cet esclave et de son mauvais caractère ; le pèlerin accomplit le pèlerinage pour que sa constitution se porte mieux grâce au mouvement du voyage, ou pour fuir la peine d'entretenir sa famille, ou les vexations de ses ennemis, ou l'ennui[^149] de rester auprès des siens ; l'étudiant étudie la science pour qu'il lui soit plus aisé de gagner sa vie, ou pour être protégé de l'injustice par le prestige du savoir ; ou bien l'on copie un Coran pour améliorer son écriture, on fait le pèlerinage à pied pour s'épargner le prix de la location d'une monture, on fait ses ablutions pour se nettoyer ou se rafraîchir, on fait la grande ablution pour sentir bon, on fait une retraite à la mosquée pour s'alléger le loyer d'un logement, on jeûne pour s'épargner la peine de cuisiner et d'acheter de la nourriture, on fait l'aumône pour se débarrasser de l'insistance du mendiant, ou l'on rend visite à un malade pour qu'on vous rende visite quand on tombera malade. On peut être dégagé de ces fins, mais elles peuvent aussi se mêler subtilement à l'intention d'adorer ; or, dès que l'une de ces fins effleure l'esprit dans l'acte, la sincérité s'en est allée. Cela est extrêmement difficile ; c'est pourquoi l'un d'eux a dit : « Dans la sincérité d'une seule heure réside le salut éternel, mais cela est rare. » Abû Sulaymân ad-Dârânî a dit : « Bienheureux celui à qui est accordé un seul pas valable par lequel il ne veut qu'Allah, à Lui la puissance et la gloire. » Et Maʿrûf al-Karkhî se frappait lui-même en disant : « Ô mon âme, sois sincère, tu seras délivrée ! »

> **Passage douteux** — L’imprimé porte « yatatawwar », alors que le sens appelle « yutasawwar » (être concevable) ; laissé tel quel.

#### Section

Sache que le mélange de ces impuretés présente plusieurs degrés : elles peuvent l'emporter, être submergées, ou être à égalité avec l'intention d'adorer ; et elles n'effacent pas le principe de la récompense dans les actes permis. Tant qu'il demeure une part de vouloir tourné vers Allah, à Lui la puissance et la gloire, il y a une récompense à la mesure de cette part, et le reste ne comporte pas de récompense. Mais lorsqu'il s'agit d'un acte d'adoration où il est ordonné de le vouer exclusivement à Allah le Très-Haut : si le mélange l'emporte, l'adoration est nulle ; s'il est à égalité ou dominé, c'est la sincérité qui est annulée. Mais la validité de l'adoration et l'obtention de son principe dépendent-elles de l'absence de tout mélange ? C'est une question à examiner, à laquelle nous avons fait allusion à propos de l'ostentation ; on en cherchera l'étude exhaustive dans le livre de l'*Ihyâ'*.

#### Le troisième pilier : la véracité

C'est-à-dire le *sidq* (véracité), qui est la perfection de la sincérité. Allah le Très-Haut a dit : « Des hommes qui ont été sincères dans leur engagement envers Allah... » [Al-Ahzâb : 23], jusqu'à la fin du verset. Le Prophète (paix sur lui) a dit : « L'homme dit vrai et recherche la vérité jusqu'à être inscrit auprès d'Allah comme véridique (*siddîq*). » Allah le Très-Haut a dit : « Et mentionne dans le Livre Abraham : c'était un véridique et un prophète » [Maryam : 41]. Il suffit, quant au mérite de la véracité, que l'on atteigne par elle le mérite des véridiques.

Sache que la véracité a six degrés ; celui qui atteint en chacun d'eux le rang de la perfection mérite le nom de véridique :

**Le premier** : la véracité dans la parole en toutes circonstances, qu'il s'agisse du passé, de l'avenir ou du présent. Cette véracité a deux perfections. **La première** : se garder aussi des propos équivoques, car, même s'ils sont vrais en eux-mêmes, on en comprend autre chose que la vérité. Or ce qui est à redouter dans le mensonge, c'est de faire comprendre autre chose que la vérité, car le cœur acquiert alors une forme tordue et mensongère correspondant au mensonge de la langue ; et lorsque la face du cœur s'incline de la rectitude vers la déviation, la vérité ne s'y manifeste plus telle qu'elle est, au point que ses songes mêmes ne sont plus véridiques. Les propos équivoques ne font pas tomber dans ce danger-là, puisqu'ils sont vrais en eux-mêmes, mais ils font tomber dans **le second** danger, à savoir rendre le sens obscur ; il ne faut donc y recourir que pour un but légitime. La seconde perfection, c'est de veiller à la véracité dans les paroles que l'on adresse à Allah le Très-Haut : s'il dit « J'ai tourné mon visage... » alors qu'il y a dans son cœur, à cet instant, autre chose qu'Allah, à Lui la puissance et la gloire, il est menteur ; et s'il dit « C'est Toi que nous adorons » tout en étant esclave de ce bas-monde, de son âme ou d'autre chose, il ne pourra pas, au Jour de la Résurrection, établir la véracité de cette parole. C'est pourquoi ʿÎsâ (paix sur lui) a dit : « Ô esclaves de ce bas-monde ! » Et notre Prophète (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Malheur à l'esclave du dirham et du dinar ! »

> **Passage douteux** — Syntaxe ambiguë ; traduite par « le second danger ».

**La deuxième véracité** concerne l'intention : c'est que le mobile du bien y soit pur ; s'il s'y mêle quelque chose, la véracité envers Allah est perdue. On dit en effet de quelque chose qu'il est « franchement acide » ou « franchement sucré » lorsqu'il est pur. Ceci revient donc à la sincérité elle-même.

**La troisième véracité** concerne la résolution. Le serviteur peut prendre la résolution de faire l'aumône s'il lui est accordé des biens, et d'être juste s'il lui est accordé une charge d'autorité. Sa résolution s'accompagne tantôt de faiblesse et d'hésitation, tantôt elle est une détermination ferme et sans hésitation. Cette détermination ferme est dite forte et véridique, comme celle que ʿUmar (qu'Allah l'agrée) trouva en lui-même lorsqu'il dit : « Être amené et avoir le cou tranché m'est plus cher que de commander à un peuple parmi lequel se trouve Abû Bakr (qu'Allah l'agrée). » Les degrés de la résolution des véridiques peuvent varier en force ; le plus haut est d'en arriver à accepter d'avoir le cou tranché plutôt que la réalité.

> **Passage douteux** — Lisible, mais le sens de l’expression reste obscur.

**La quatrième véracité** est la fidélité à la résolution. L'âme peut en effet se montrer généreuse en résolutions au début, mais, au moment de les tenir, il arrive qu'elle se relâche et n'aille pas jusqu'au bout de leur réalisation, car la charge de la résolution est légère, et la difficulté n'est que dans la réalisation. C'est pourquoi le Très-Haut a dit : « Des hommes qui ont été sincères dans leur engagement envers Allah » [Al-Ahzâb : 23], et Il a dit : « Et parmi eux, il en est qui avaient pris l'engagement envers Allah : “S'Il nous accorde de Sa grâce, nous ferons certes l'aumône...” » [At-Tawba : 75], jusqu'à Sa parole : « Il a donc fait succéder l'hypocrisie dans leurs cœurs jusqu'au jour où ils Le rencontreront, pour avoir manqué à ce qu'ils avaient promis à Allah et pour avoir menti » [At-Tawba : 77].

**La cinquième véracité** concerne les œuvres : qu'elles ne laissent rien paraître de l'intérieur sans que l'intérieur n'en soit effectivement revêtu. Cela signifie l'égalité de l'intime et du manifeste. Celui qui marche avec calme indique par là même qu'il possède la gravité en son for intérieur ; s'il n'en est pas ainsi au-dedans et que son cœur se soucie de faire croire aux gens qu'il possède la gravité en son for intérieur, c'est de l'ostentation. Si son cœur ne se soucie pas des créatures mais qu'il est simplement distrait, ce n'est pas de l'ostentation, mais la véracité est perdue. C'est pourquoi le Prophète (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Ô Allah, rends mon intime meilleur que mon manifeste, et rends mon manifeste vertueux. » ʿAbd al-Wâhid a dit : « Lorsque al-Hasan al-Basrî ordonnait une chose, il était de ceux qui la pratiquaient le plus ; et lorsqu'il interdisait une chose, il était de ceux qui s'en abstenaient le plus. Je n'ai jamais vu personne dont l'intime ressemblât davantage à son manifeste. »

**La sixième véracité** – c'est la plus haute de ses portes – est la véracité dans les stations de la religion, comme la *khawf* (crainte), le *rajâ'* (espérance), l'amour, le *ridâ* (agrément), le *tawakkul* (remise confiante à Dieu) et d'autres. Ces stations ont des commencements auxquels on applique déjà leur nom, et elles ont des réalités et des fins ; on dit ainsi : « Voilà la crainte véridique », « C'est le désir véridique ». C'est pourquoi le Très-Haut a dit : « Les croyants sont seulement ceux qui croient en Allah et en Son Messager, puis ne doutent point... », jusqu'à Sa parole : « Ceux-là sont les véridiques » [Al-Hujurât : 15] ; et le Très-Haut a dit : « Mais la bonté pieuse est de croire en Allah et au Jour dernier... », jusqu'à Sa parole : « Ceux-là sont ceux qui ont été véridiques... » [Al-Baqara : 177], jusqu'à la fin du verset. Tels sont les degrés de la véracité : celui qui les réalise tous est un *siddîq* (véridique) ; celui qui n'en atteint qu'une partie a un rang à la mesure de sa véracité. Et fait partie de la véracité que le cœur réalise qu'Allah est le Pourvoyeur et qu'il s'en remette à Lui ! Parlons-en donc.

### Septième principe : la remise confiante à Dieu

Allah le Très-Haut a dit : « Et c'est en Allah que doivent placer leur confiance ceux qui se confient » [Ibrâhîm : 12] ; Allah le Très-Haut a dit : « Et c'est en Allah que vous devez placer votre confiance, si vous êtes croyants » [Al-Mâ'ida : 23] ; Il a dit : « Allah aime ceux qui placent leur confiance en Lui » [Âl ʿImrân : 159] ; Il a dit : « Et quiconque place sa confiance en Allah, Il lui suffit » [At-Talâq : 3] ; Il a dit : « Allah ne suffit-Il pas à Son serviteur ? » [Az-Zumar : 36] ; et Il a dit : « Ceux que vous adorez en dehors d'Allah ne possèdent aucune subsistance pour vous ; cherchez donc la subsistance auprès d'Allah » [Al-ʿAnkabût : 17]. Le Prophète (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Si vous placiez en Allah votre confiance comme il se doit, Il vous accorderait votre subsistance comme Il l'accorde aux oiseaux, qui partent le matin le ventre creux et reviennent le soir rassasiés[^150]. » Il a dit : « Celui qui se consacre exclusivement à Allah, Allah le Très-Haut le dispense de toute charge et lui accorde sa subsistance d'où il ne s'y attend pas ; et celui qui se consacre exclusivement à ce bas-monde, Allah l'abandonne à lui. » Lorsque sa famille était dans la gêne, le Messager d'Allah disait : « Levez-vous pour la prière », et il disait : « C'est ce que mon Seigneur m'a ordonné, en disant : Commande la prière à ta famille et persévères-y ; Nous ne te demandons aucune subsistance, c'est Nous qui te nourrissons, et la bonne fin est à la piété. »

#### Section

La réalité du *tawakkul* désigne un état qui procède du *tawhîd* (unicité divine) et dont l'effet apparaît dans les œuvres. Il comporte donc trois piliers : la connaissance, l'état et l'œuvre.

#### Le premier pilier

La *maʿrifa* (connaissance) ; c'est elle le fondement, et j'entends par là le tawhîd. Car ne s'en remet à Allah que celui qui ne voit d'autre agent qu'Allah. La perfection de cette connaissance est exprimée par ta parole : « Point de divinité hormis Allah, Seul, sans associé ; à Lui la royauté et à Lui la louange, et Il est capable de toute chose. » Elle contient en effet la foi en l'unicité, ainsi qu'en la perfection de la puissance, de la générosité et de la sagesse par lesquelles Il mérite la louange. Celui qui la prononce avec véracité et sincérité, son tawhîd est accompli, et dans son cœur s'est fixé le fondement d'où jaillit l'état de remise confiante ; et j'entends par véracité en cela que le sens de cette parole devienne pour lui une qualité inhérente à son être, dominant son cœur, au point que celui-ci n'ait plus de place pour supposer autre chose.

#### Section

Ce tawhîd a deux noyaux et deux écorces ; il a quatre couches, comme l'amande : celle-ci a un noyau, puis l'huile, qui est le noyau de son noyau ; et l'écorce supérieure est l'écorce de son écorce. L'écorce supérieure, c'est la simple parole de la langue. La deuxième : la croyance ferme du cœur ; c'est le degré du commun des gens, et le degré des théologiens, qui ne se distinguent du commun que par la connaissance de l'art de repousser les troubles que les innovateurs jettent sur ces croyances. La troisième, qui est le noyau : que se dévoile, par la lumière d'Allah, à Lui la puissance et la gloire, la réalité de ce tawhîd et son secret, en vérité. Cela consiste à voir les choses multiples et à savoir qu'elles procèdent toutes d'un Agent unique, selon un ordre. Cela consiste à connaître la chaîne des causes, la manière dont elles s'enchaînent et le rattachement du premier anneau de la chaîne à la Cause des causes. Celui qui est à cette station demeure encore dans la dispersion, car il voit les actes, leur multiplicité et leur rattachement à l'Agent. La quatrième, qui est le noyau du noyau : ne voir dans l'existence qu'un Unique, et savoir que l'existant véritable est un. La multiplicité n'y est que pour celui dont le regard se disperse, comme celui qui, regardant un homme par exemple, voit son pied, puis sa main, puis son visage, puis sa tête : sa multiplicité le domine ; mais s'il voit l'homme comme un tout unique, les parties ne lui viennent pas à l'esprit, et il est comme celui qui perçoit une seule chose. De même, celui qui professe l'unicité ne disperse pas son regard entre le ciel, la terre et le reste des existants, mais voit le tout comme une seule chose. Ceci a une profondeur, et son dévoilement exigerait de longs développements ; cherche-le donc dans le Livre de l'unicité divine et de la gratitude, parmi les livres de l'*Ihyâ'*, pour en saisir quelques allusions. L'extinction (*fanâ'*) dans le tawhîd ne se produit que dans ce tawhîd-là : c'est que l'on soit absorbé par l'Unique, le Vrai, au point que le cœur ne se tourne plus ni vers autre que Lui ni vers soi-même ; car son âme, en tant qu'elle est son âme, est autre qu'Allah, même si le sens de l'altérité ne se vérifie pas pour lui selon un autre regard et une autre considération.

#### Section

La réalité de la remise confiante requiert seulement l'unicité de l'acte et ne requiert pas l'extinction dans l'unicité de l'Essence. Il est au contraire permis à celui qui s'en remet à Dieu de voir la multiplicité, les causes et les effets, mais il doit contempler le rattachement de la chaîne à Celui qui la cause. Je ne pense pas que cela te soit caché, sauf en ce où intervient le libre choix des hommes. En effet, si tu vois la pluie comme cause de la végétation, tu sais que la pluie est assujettie par l'intermédiaire des nuages, que les nuages sont assujettis par l'intermédiaire du vent et des vapeurs des montagnes, et que les montagnes sont de même des corps inertes assujettis, jusqu'à ce que l'on aboutisse nécessairement au Premier. Et si tu ignores le nombre des intermédiaires, cela ne te nuit pas. Ce qui t'est caché, ce sont seulement les actes des hommes ; tu dis en effet : « Celui qui m'a donné à manger m'a nourri par son libre choix : s'il l'avait voulu, il aurait donné, et s'il l'avait voulu, il aurait refusé ; comment ne le verrais-je pas comme agent ? » Ton exemple, quand tu te tournes vers lui, est celui de la fourmi qui voit le trait se former sur la page blanche sous le mouvement du calame et l'attribue donc au calame, car sa pupille petite et faible ne s'étend pas jusqu'au doigt, et de là jusqu'à la main, et de là jusqu'à la puissance qui meut la main, et de là jusqu'à la volonté à laquelle la puissance est assujettie, et de là jusqu'à la connaissance dont dépendent l'éveil de la volonté et sa détermination, et de là jusqu'au possesseur de la puissance, de la science et de la volonté. De même, tu attribues les actes des serviteurs à leur volonté, à leur connaissance et à leur puissance, car ton regard ne s'étend pas jusqu'au Calame par lequel la connaissance s'inscrit sur les tables des cœurs, et de là jusqu'aux doigts auxquels aboutissent les cœurs des serviteurs, et de là jusqu'à la Main par laquelle fut pétrie l'argile d'Adam, et de là jusqu'à la Puissance par laquelle la Main se meut pour pétrir l'argile, et de là jusqu'au Puissant de qui tout commence et à qui tout retourne. Et cela parce que tu ne connais pas le sens de la parole du Prophète (paix et bénédictions sur lui) : « Allah a créé Adam selon sa forme », ni le sens de Sa parole[^151], le Très-Haut : « J'ai pétri l'argile d'Adam de Mes mains », ni le sens de Sa parole, le Très-Haut : « Il a enseigné par le calame, Il a enseigné à l'homme ce qu'il ne savait pas. Mais non ! L'homme se montre rebelle » [Al-ʿAlaq : 4, 5, 6]. Car tu ne connais de calame qu'en roseau, de main et de doigts que de chair et d'os, et de forme que de couleurs et de figures. Si cela t'était dévoilé, tu saurais que, lorsque tu as lancé, ce n'est pas toi qui as lancé, mais c'est Allah qui a lancé, puisqu'Il a fait dominer en toi des motifs décisifs et une connaissance qui juge de façon catégorique que ton salut est, par exemple, dans le lancer, si bien que s'est éveillée la puissance – dont Il est le seul créateur – au service de la volonté, et la connaissance à son service par l'assujettissement et la contrainte ; tu saurais que tu es contraint jusque dans le choix même : tu agis si tu le veux, et tu veux lorsqu'Allah le veut, que tu le veuilles ou non. Il y a là un secret qui ébranle le fondement de la question de la contrainte et du libre choix, et qui donne l'illusion d'une contradiction entre l'unicité divine et l'obligation légale. Nous l'avons expliqué dans le Livre de l'unicité divine, de la remise confiante et de la gratitude, parmi les livres de l'*Ihyâ'* ; cherche-le donc là, si tu es de ceux qui en sont dignes.

#### Section

La foi en l'unicité de l'acte et de l'Essence ne suffit pas à susciter l'état de remise confiante tant que ne s'y ajoute pas la foi en la miséricorde, la générosité et la sagesse, car c'est par elle que s'obtient la confiance dans le Mandataire véritable. C'est-à-dire que l'on croie fermement, ou que te soit dévoilé par la *basîra* (clairvoyance intérieure), que si Allah le Très-Haut avait créé toutes les créatures avec l'intelligence du plus intelligent d'entre elles, voire dans l'état le plus parfait que l'on puisse concevoir pour l'intelligence, puis les avait augmentées de plusieurs fois autant en science et en sagesse, puis leur avait dévoilé l'issue des choses et les avait fait accéder aux secrets du *malakût* (monde du Royaume invisible), aux finesses de la sagesse et aux subtilités du bien et du mal, puis leur avait ordonné de régir le *mulk* (monde de la royauté) et le malakût, elles ne les auraient pas régis mieux qu'ils ne le sont : il ne leur serait pas possible d'y ajouter ou d'en retrancher ne fût-ce qu'une aile de moustique ; elles ne jugeraient nullement juste d'écarter la maladie, le défaut, le manque, la pauvreté, le dommage, l'ignorance et la mécréance, ni de changer la répartition faite par Allah le Très-Haut en matière de subsistance, de terme de vie, de capacité, d'impuissance, d'obéissance et de désobéissance ; elles verraient au contraire tout cela comme une justice pure sans aucune iniquité, une vérité sans mélange sans aucun manque, une rectitude parfaite sans aucune insuffisance ni disparité ; bien plus, tout ce qu'elles voient comme un manque est lié à une autre perfection plus grande, et ce qu'elles ont pris pour un dommage recèle un bienfait plus grand, auquel on ne peut parvenir que par lui. Et elles sauraient de façon certaine qu'Allah le Très-Haut est sage, généreux, miséricordieux, qu'Il n'a aucunement été avare envers les créatures et n'a rien retenu de ce qui pouvait les amender. Ceci est encore un autre océan de la connaissance, dont les vagues sont agitées par le secret du *qadar* (destin), que les gens du dévoilement se sont interdit de mentionner, dans lequel la plupart sont restés perplexes, que seuls comprennent les savants, et dont seuls les gens enracinés dans la science saisissent l'interprétation. Quant à la part du commun, c'est de croire que tout ce qui les atteint ne pouvait les manquer, et que ce qui les manque ne pouvait les atteindre ; que cela doit nécessairement advenir en vertu de la *mashî'a* (volonté) prééternelle ; qu'il n'est personne pour repousser Son jugement ni pour revenir sur Son décret ; bien au contraire, toute chose, petite ou grande, est consignée par écrit[^152], et son avènement, selon une mesure connue, est attendu : « Notre ordre n'est qu'une seule parole, comme un clin d'œil » [Al-Qamar : 50].

> **Passage douteux** — Quelques mots partiellement couverts par le filigrane du scan, lus sous le filigrane.

#### Le deuxième pilier

L'état de remise confiante. Il signifie que tu confies ton affaire à Allah, à Lui la puissance et la gloire, que ton cœur se fie à Lui, que ton âme s'apaise en s'en remettant à Lui, et que tu ne te tournes absolument vers rien d'autre qu'Allah. Ton exemple est alors celui d'un homme qui, dans son procès devant le tribunal du juge, a confié sa cause à quelqu'un dont il sait qu'il est le plus compatissant des hommes envers lui, le plus fort pour dévoiler le faux, celui qui le connaît le mieux et le plus soucieux de ses intérêts : il reste tranquille chez lui, le cœur apaisé, sans se préoccuper de tout ce procès, sans chercher l'aide de qui que ce soit d'autre, car il sait que son mandataire lui suffit et le comble dans son but, et que nul autre ne peut lui tenir tête.

Celui donc dont la connaissance s'est réalisée que la subsistance, le terme de la vie, la création et le commandement sont dans la main d'Allah le Très-Haut, qu'Il en est seul maître sans associé, que Sa générosité, Sa sagesse et Sa miséricorde n'ont pas de fin et qu'aucune miséricorde ni générosité d'autrui ne les égale, son cœur s'en remet nécessairement à Lui, et son regard se détourne de tout autre que Lui. S'il ne s'en détourne pas, ce ne peut être que pour l'une de deux raisons :

**La première** : la faiblesse de la certitude en ce que nous avons mentionné. La faiblesse de la certitude ne vient que de ce que le doute s'y insinue, ou de ce qu'elle ne s'est pas emparée du cœur. Car la mort est une certitude sans aucun doute ; mais, comme elle ne s'empare pas du cœur, elle est comme un doute où il n'y a aucune certitude.

**La seconde raison** : que le cœur soit, par nature, lâche et faible. La lâcheté et l'audace sont en effet deux dispositions innées, et la lâcheté fait que l'âme obéit à des chimères dont la fausseté ne fait aucun doute, au point que l'homme peut avoir peur de passer la nuit avec un mort dans un même lit, ou dans une même pièce, tout en sachant qu'Allah ne le ramènera pas à la vie, et que Sa puissance sur cela est comme Sa puissance de changer en serpent le bâton que l'on tient en main, ce dont il n'a pourtant pas peur. Bien plus, il arrive que l'on compare le miel à des excréments, si bien qu'on ne peut plus en prendre, tout en sachant que la comparaison est mensongère ; et cela vient de la faiblesse de l'âme et de son obéissance aux chimères.

De même que l'homme n'est jamais entièrement exempt de quelque chose de cela, si faible que ce soit, de même il n'est pas exclu que la certitude du *tawhîd* (unicité divine) soit acquise au point qu'aucun doute ne l'effleure, et que malgré cela le cœur se tourne précipitamment vers les causes.

#### Section

Si tu as compris que le *tawakkul* (remise confiante à Dieu) désigne l'état du cœur qui se fie au véritable Mandataire et cesse de se tourner vers un autre que Lui, sache qu'il comporte trois degrés. Le premier est celui que nous avons mentionné : il est comparable à la confiance que l'on place dans son mandataire lors d'un litige, après avoir acquis la conviction de sa parfaite compétence, de sa puissance et de sa sollicitude. Le deuxième, qui est plus fort que le premier, ressemble à l'état de l'enfant dans sa confiance envers sa mère et dans le refuge qu'il cherche auprès d'elle en tout ce qui l'atteint, et cela parce qu'il se fie à sa tendresse et à sa protection ; mais, dans sa remise confiante, il est éteint à sa remise confiante[^153], car il ne l'obtient ni par la réflexion ni par l'effort, bien que sa remise confiante ne soit pas dépourvue d'une certaine forme de perception ; quant à la remise confiante envers le mandataire dans un litige, elle ressemble à ce que l'on acquiert par la réflexion et l'examen. Le troisième, qui est le plus élevé, consiste à être devant Allah le Très-Haut comme le mort entre les mains de celui qui le lave, et non comme l'enfant, car celui-ci appelle sa mère à grands cris et s'accroche au pan de son vêtement ; celui-là est plutôt comme un enfant qui saurait que, même s'il n'appelait pas sa mère, elle le chercherait, que même s'il ne s'accrochait pas au pan de son vêtement, elle le porterait, et que même s'il ne lui demandait rien, elle prendrait d'elle-même l'initiative de l'allaiter. Cette personne est alors, à l'égard d'Allah (à Lui la puissance et la gloire), dépouillée de tout choix, car elle sait qu'elle n'est que le lieu où s'écoule le destin ; il ne lui reste donc de place pour rien d'autre que l'attente de ce qui va s'accomplir sur elle. Cette station exclut l'invocation et la demande, tandis que l'invocation n'est pas exclue dans la deuxième et la première station. La prise de dispositions est exclue dans la dernière station, et elle l'est aussi dans la deuxième, sauf pour ce qui est de s'attacher au seul Mandataire. Dans la première, la prise de dispositions est exclue lorsqu'elle consiste à s'attacher à un autre que Lui, mais elle ne l'est pas lorsqu'elle suit la voie que le Mandataire a tracée, qu'Il a instituée pour lui et qu'Il lui a ordonnée.

> **Passage douteux** — Expression obscure dans l’imprimé, signalée aussi par l’éditeur (voir sa note).

#### Troisième pilier : les œuvres

Les ignorants s'imaginent parfois que la condition du *tawakkul* est de renoncer à gagner sa vie, de renoncer à se soigner et de s'abandonner aux périls qui mènent à la perte ; c'est une erreur, car cela est interdit par la Loi, et la Loi a fait l'éloge du *tawakkul* et y a exhorté : comment donc l'atteindrait-on par ce qu'elle prohibe ? L'explication en est que l'effort du serviteur ne sort pas de quatre cas : attirer une utilité qui n'existe pas encore, préserver celle qui existe, repousser un mal afin qu'il ne survienne pas, ou le faire cesser afin qu'il disparaisse. Le premier cas : attirer ce qui est utile. Ses causes sont de trois sortes : soit certaines, soit présumées d'une présomption prépondérante et manifeste à laquelle on peut se fier, soit imaginaires. Exemple des causes certaines : que l'on ne tende pas la main vers la nourriture alors qu'on a faim, en disant : « Ce serait un effort, et moi je m'en remets à Dieu » ; ou que l'on désire un enfant sans s'unir à son épouse ; ou que l'on désire une récolte sans semer la graine. C'est là de l'ignorance, car la coutume (*sunna*) d'Allah le Très-Haut ne change pas, et Il t'a fait savoir que le lien entre ces effets et ces causes relève de la coutume pour laquelle tu ne trouveras aucun changement. Le *tawakkul*, en cela, ne tient qu'à deux choses. La première : que tu saches que la main, la nourriture, la graine, la capacité de prendre, et tout cela, procèdent de la puissance d'Allah le Très-Haut. La seconde : que l'on ne s'appuie pas sur ces choses par le cœur, mais sur Celui qui les a créées. Comment s'appuierait-on sur la main, alors qu'elle peut être frappée de paralysie à l'instant même, ou que la nourriture peut périr ? Telle est la réalisation de ta parole : « Il n'y a de force ni de puissance qu'en Allah » ; la force (*hawl*), c'est le mouvement, et la puissance (*quwwa*), c'est la capacité. Si tel est ton état, tu t'en remets à Dieu même si tu fais effort. Quant aux causes présumées, elles sont comme le fait d'emporter des provisions dans les déserts et les voyages : y renoncer n'est pas une condition du *tawakkul* ; c'est au contraire la coutume des Anciens, pourvu que l'on s'appuie sur la grâce d'Allah le Très-Haut pour écarter les voleurs, conserver les provisions et la vie, et donner la capacité de manger. Quant aux causes imaginaires, elles sont comme le fait de pousser à l'extrême les expédients pour gagner sa subsistance et d'en scruter les moindres détails ; c'est le fruit de l'avidité, et cela peut pousser à prendre ce qui est douteux. Tout cela contredit le *tawakkul*. La preuve en est que le Prophète (paix et bénédictions sur lui) a décrit ceux qui s'en remettent à Dieu comme des gens qui ne se font pas cautériser et ne demandent pas de formules curatives (*ruqya*), et il ne les a pas décrits comme des gens qui n'habitent pas les villes et ne gagnent pas leur vie. Or ce dont le rapport à la cause est semblable à celui de la *ruqya* et de la cautérisation, y renoncer fait partie des conditions du *tawakkul*.

Deuxième catégorie : parmi les dispositions relatives aux causes, il y a la constitution de réserves. Celui qui s'en remet à Dieu, s'il hérite d'un bien et en met de côté pour un an ou davantage, a annulé son *tawakkul* ; s'il se contente de la subsistance de sa journée et distribue le reste, c'est là la perfection du *tawakkul*. S'il met de côté pour quarante jours, Sahl at-Tustarî a dit : « Son *tawakkul* est annulé, et il n'atteindra pas la station louable promise à ceux qui s'en remettent à Dieu » ; et al-Khawwâs a dit : « Il n'est pas annulé. » Ils s'accordent à dire que ce qui excède cela annule le *tawakkul*, sauf pour celui qui a une famille à charge : il lui est permis de mettre de côté la subsistance de sa famille pour un an. C'est ainsi qu'agissait l'Envoyé d'Allah (paix et bénédictions sur lui) à l'égard de sa famille ; quant à lui-même, il ne gardait rien de son repas du matin pour son repas du soir. Il ne fait aucun doute que les longs espoirs contredisent le *tawakkul*, et plus la durée de la réserve est courte, plus le rang est élevé ; mais la coutume d'Allah le Très-Haut veut que les subsistances se renouvellent au retour de chaque année. Mettre de côté pour plus d'un an est donc le comble de la faiblesse et ne relève en rien du *tawakkul*.

> **Passage douteux** — Le pronom renvoie probablement aux quarante jours ; traduit au plus près : « ce qui excède cela ».

Quant à garder la cruche et le mobilier de la maison, cela est permis, car la coutume d'Allah le Très-Haut n'est pas qu'ils se renouvellent comme se renouvellent les subsistances, et l'on en a besoin à tout moment. Il n'en va pas de même du vêtement d'hiver, dont on n'a pas besoin en été : le garder est contraire au *tawakkul*. Le Prophète (paix et bénédictions sur lui) a dit au sujet d'un pauvre que l'on avait enterré : « Il sera rassemblé le Jour de la Résurrection avec un visage semblable à la lune la nuit où elle est pleine ; n'eût été un seul trait, il aurait été comme le soleil en plein jour : lorsque venait l'hiver, il mettait de côté son habit d'été pour l'été suivant. »

Troisième catégorie : le recours aux causes qui repoussent le mal, comme fuir devant le fauve, s'écarter du mur qui penche et du lit du torrent, et repousser les maladies par les remèdes. Cela aussi comporte des degrés ; déduis-les par analogie avec ce que nous avons exposé. Nous l'avons d'ailleurs expliqué dans l'*Ihyâ'* (Revivification des sciences de la religion).

#### Section

Sache que renoncer à constituer des réserves est louable pour celui dont la certitude est prépondérante et dont le cœur est fort. Quant au faible dont le cœur se trouble et qui, s'il ne mettait rien de côté, ne pourrait se consacrer à l'adoration, mieux vaut pour lui délaisser la voie de ceux qui s'en remettent à Dieu. Qu'il n'impose pas à son âme ce qu'elle ne peut supporter, car le mal qui en résulterait pour lui serait plus grand que le bien ; chacun doit plutôt se traiter selon son état et sa force. La force peut aller jusqu'à rendre permis de voyager dans le désert sans provisions ; cela vaut pour celui qui peut se passer de nourriture une semaine et se contenter d'herbes, car celles-ci ne lui font généralement pas défaut dans le désert. Mais le faible, s'il fait cela, est un pécheur qui se jette lui-même à sa perte. Et le fort, s'il s'enfermait dans une grotte de montagne où il n'y a pas d'herbe et où ne passe personne, cela aussi serait interdit, car il contreviendrait à la coutume d'Allah le Très-Haut dans Sa création. Cela ne lui est permis dans le désert que parce que la coutume d'Allah veut que le désert ne soit jamais dépourvu d'herbe et que des humains puissent y passer ; s'il est fort, sa mort y est donc rare, et il n'est pas pécheur en agissant ainsi. Il lui est donc permis de voyager dans le désert en s'en remettant à la subtile œuvre d'Allah le Très-Haut, sans limiter son attention aux causes évidentes et manifestes.

### Huitième principe : l'amour

Allah le Très-Haut a dit : « Il les aime et ils L'aiment » [Al-Mâ'ida : 54], et Il a dit : « Dis : si vos pères, vos fils, vos frères, vos épouses, votre clan, les biens que vous avez acquis, le commerce dont vous craignez le déclin et les demeures qui vous plaisent vous sont plus chers qu'Allah et Son Envoyé... » [At-Tawba : 24], jusqu'à la fin du verset. Le Prophète (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Aucun de vous n'a la foi tant qu'Allah et Son Envoyé ne lui sont pas plus chers que tout ce qui est en dehors d'eux. » Il a dit aussi (paix sur lui) : « Aimez Allah pour les bienfaits dont Il vous nourrit, et aimez-moi pour l'amour d'Allah (à Lui la puissance et la gloire). » Abû Bakr as-Siddîq (qu'Allah l'agrée) a dit : « Celui qui a goûté la pureté de l'amour d'Allah (à Lui la puissance et la gloire), cela l'a détourné de la recherche de ce bas-monde et lui a rendu étrangers tous les humains. » Et al-Hasan al-Basrî (qu'Allah lui fasse miséricorde) a dit : « Qui connaît Allah le Très-Haut L'aime, et qui connaît ce bas-monde y renonce. Le croyant ne se divertit pas au point de devenir insouciant, et lorsqu'il médite, il s'attriste. »

#### Section

Sache que la plupart des théologiens du *kalâm* ont nié l'amour d'Allah le Très-Haut et l'ont interprété allégoriquement. Ils ont dit : « Il ne signifie rien d'autre que l'obéissance à Ses ordres ; car ce à quoi rien ne ressemble, qui ne ressemble à rien et qui n'a aucune affinité avec notre nature, comment l'aimerions-nous ? On ne conçoit de notre part que l'amour de ce qui est de notre genre. » Ces gens sont privés à cause de leur ignorance des réalités des choses. Le voile a été levé à ce sujet dans le Livre de l'amour, parmi les livres de l'*Ihyâ'* ; étudie-les, tu y rencontreras des secrets dont les livres sont dépourvus. Contente-toi, dans cet abrégé, d'allusions et d'indications.

#### Section

Sache que tout ce qui est délectable est aimé, et le sens du fait qu'une chose est aimée est l'inclination de l'âme vers elle ; si l'inclination devient forte, on l'appelle passion amoureuse (*ʿishq*). Le sens du fait qu'une chose est détestée est la répulsion de l'âme à son égard parce qu'elle est douloureuse ; si la détestation et la répulsion deviennent fortes, on l'appelle aversion (*maqt*). Sache que les choses que tu perçois par tes sens et par l'ensemble de tes facultés de perception sont soit conformes et appropriées à toi, et c'est le délectable ; soit contraires et opposées, et c'est le douloureux ; soit ni conformes ni opposées, et c'est ce qui ne comporte ni douleur ni plaisir. Tout ce qui est délectable est aimé, c'est-à-dire que l'âme qui y prend plaisir a nécessairement une inclination vers lui. Sache que le plaisir suit la perception, et que la perception est de deux sortes : extérieure et intérieure. L'extérieure se fait par les cinq sens ; aussi le plaisir de l'œil réside-t-il dans les belles formes, celui de l'oreille dans les mélodies harmonieuses et agréables, celui du goût et de l'odorat dans les saveurs et les parfums appropriés et conformes, et celui du corps tout entier dans le contact de ce qui est doux et souple ; tout cela est aimé de l'âme, c'est-à-dire que l'âme a une inclination vers cela. Quant à la perception intérieure, elle est cette réalité subtile dont le siège est le cœur, que l'on désigne tantôt par l'intellect (*ʿaql*), tantôt par la lumière, tantôt par le sixième sens. Ne t'arrête pas aux expressions au point de t'égarer ; le Prophète (paix et bénédictions sur lui) a dit : « De votre monde, trois choses m'ont été rendues chères : le parfum, les femmes, et la fraîcheur de mon œil a été placée dans la prière. » Tu sais ainsi que le parfum et les femmes comportent une part pour l'odorat, le toucher et la vue, tandis que la prière ne comporte aucune part pour les cinq sens, mais pour la sixième perception dont le siège est le cœur ; celui qui n'a pas de cœur ne la perçoit pas, et Allah s'interpose entre l'homme et son cœur. Celui qui borne son plaisir aux cinq sens est une bête, car la bête les partage avec lui ; le propre de l'homme n'est autre que le discernement par la *basîra* (clairvoyance intérieure). Le plaisir de la vue extérieure réside dans les belles formes extérieures, et le plaisir de la clairvoyance intérieure dans les belles formes intérieures.

#### Section

Peut-être diras-tu : « Que signifient les belles formes intérieures ? » Je réponds : je ne pense pas que tu ne sentes pas en toi-même l'amour des prophètes, des savants et des Compagnons, ni que tu ne perçoives en toi-même aucune différence entre le roi juste, savant, courageux, généreux et compatissant envers les créatures, et le tyran ignorant, avare, rude et brutal. Et je ne pense pas que, lorsqu'on te raconte la véracité d'Abû Bakr, la politique de ʿUmar, la générosité de ʿUthmân et le courage de ʿAlî (qu'Allah les agrée), tu ne trouves pas en toi un frémissement, une joie et une inclination envers eux et envers quiconque est paré des qualités de la perfection, prophète, véridique ou savant. Comment nierais-tu cela, alors qu'il est parmi les gens des hommes qui prennent pour modèles personnels les fondateurs des écoles juridiques, et que leur amour pour eux les porte à sacrifier leurs biens et leur personne pour les défendre, au point que cela dépasse la limite de la passion amoureuse ? Or tu sais que ton amour pour ceux-là ne s'adresse pas à leurs formes extérieures, puisque tu ne les as pas vues ; et si tu les avais vues, peut-être ne les aurais-tu pas trouvées belles ; et même si tu les avais trouvées belles, si leurs formes extérieures étaient défigurées et que demeuraient leurs qualités spirituelles intérieures, ton amour pour eux demeurerait. Si tu cherches ce que tu aimes en eux, cela se ramène, après une longue analyse que ce livre ne peut contenir, à trois qualités : la science, la puissance et la pureté de tout défaut. La science : comme leur connaissance d'Allah, de Ses anges, de Ses Livres, de Ses envoyés, des merveilles de Son *malakût* (Royaume invisible) et des subtilités de la Loi de Ses prophètes. La puissance : comme leur pouvoir sur eux-mêmes en brisant les passions de leur âme et en la menant sur la voie droite, et leur pouvoir sur les serviteurs par leur gouvernement et en les guidant vers la vérité. La pureté : comme l'intégrité de leur intérieur, exempt du défaut de l'ignorance, de l'avarice, de l'envie et des vices du caractère ; ainsi que la réunion de la perfection de la science et de la puissance avec la beauté du caractère. C'est cela la beauté de l'intérieur ; c'est la forme intérieure que ne perçoivent ni la bête, ni celui qui est dans le même état qu'elle, au moyen de la vue extérieure.

> **Passage douteux** — Syntaxe flottante ; traduit par « des hommes qui prennent pour modèles personnels les fondateurs des écoles juridiques ».

Ensuite, si tu aimes ces hommes pour ces qualités, et que tu sais que le Prophète (paix et bénédictions sur lui) réunissait ces traits plus qu'eux tous, ton amour pour lui sera nécessairement plus intense. Élève alors maintenant ton regard du Prophète vers Celui qui a envoyé le Prophète, qui l'a créé et qui a comblé les créatures de Sa grâce en le leur envoyant, afin que tu saches que l'envoi des prophètes est l'un de Ses bienfaits. Puis rapporte la puissance des prophètes, leur science et leur pureté à la science d'Allah (Gloire à Lui), à Sa puissance et à Sa sainteté, afin que tu saches qu'il n'est de Saint que l'Unique, le Vrai, et que tout autre que Lui n'est pas exempt de défaut et d'imperfection ; bien plus, la condition de serviteur est la plus grande des imperfections. Quelle perfection aurait celui qui ne subsiste pas par lui-même, qui ne possède pour lui-même ni mort, ni vie, ni subsistance, ni terme ! Et quelle science aurait celui à qui échappent les qualités de son propre intérieur, dans sa maladie comme dans sa santé, qui ne connaît même pas avec exactitude tous ses organes internes, leur détail et leur fonction, sans parler du Royaume des cieux et de la terre ! Rapporte cela à la science éternelle qui embrasse tous les existants, ainsi que des connaissables sans fin, à Celui à qui n'échappe pas le poids d'un atome dans les cieux ni sur la terre ; et à la puissance du Créateur des cieux et de la terre, Celui à l'emprise de la puissance duquel aucun existant n'échappe, ni dans son existence, ni dans sa permanence, ni dans son anéantissement. Et rapporte la pureté des prophètes à l'égard des défauts à Sa sainteté, afin que tu saches qu'il n'est de sainteté, de puissance et de science que pour l'Unique, le Vrai, et que les autres n'ont que la puissance qu'Il leur a donnée : « Ils n'embrassent de Sa science que ce qu'Il veut » [Al-Baqara : 255], « Et il ne vous a été donné que peu de science » [Al-Isrâ' : 85]. Vois maintenant : peux-tu nier que ces qualités et ces mérites soient aimés, ou nier que Celui qui est qualifié par la perfection de la majesté soit Allah le Très-Haut ? Et vois comment tu pourrais nier Son amour après cela !

#### Section

Si ta clairvoyance est trop courte pour percevoir la majesté et la perfection, pour s'incliner à les contempler, s'en réjouir et en être épris, ne manque pas de t'incliner vers le Bienfaiteur qui te comble de Ses bienfaits, et ne sois pas moindre que le chien, car il aime son maître qui lui fait du bien. Considère cela dans le monde : quelqu'un d'autre qu'Allah le Très-Haut t'a-t-il jamais fait du bien ? As-tu, en quoi que ce soit, une part, un plaisir, une jouissance, ou un attachement à un bienfait, sans qu'Allah (Gloire à Lui) n'en soit le Créateur, Celui qui le produit et le maintient, et le Créateur du désir qu'on en a et du plaisir qu'on y prend ? Médite sur tes membres et sur la subtilité de l'œuvre d'Allah le Très-Haut envers toi en eux, afin que tu L'aimes pour Ses bienfaits envers toi. Tu seras alors du commun des créatures, si tu n'es pas capable de L'aimer pour Sa beauté, Sa majesté et Sa perfection, comme L'aiment pour cela les anges, et tu te conformeras à sa parole (paix sur lui) : « Aimez Allah pour les bienfaits dont Il vous nourrit, et aimez-moi pour l'amour d'Allah. » Mais à ce degré, tu es comme le mauvais serviteur, qui aime et travaille pour le salaire et l'entretien ; aussi ton amour croît-il et décroît-il nécessairement selon que le bienfait augmente ou diminue, et c'est là une chose très faible. Le parfait, au contraire, est celui qui aime Allah pour Sa majesté, Sa beauté et les mérites de Ses attributs, en lesquels il est inconcevable qu'Il ait un associé. C'est pourquoi Allah le Très-Haut a révélé à Dâwûd (David) (paix sur lui) : « Le plus aimant de ceux qui M'aiment est celui qui M'adore sans attendre de don, mais pour rendre à la Seigneurie son dû. » Et dans les Psaumes : « Qui est plus injuste que celui qui M'adore pour un paradis ou un enfer ? Si Je n'avais créé ni paradis ni enfer, n'aurais-Je pas été digne d'être obéi ? » ʿÎsâ (Jésus) (paix sur lui) passa près d'un groupe d'adorateurs qui s'étaient retirés pour l'adoration et qui disaient : « Nous craignons l'enfer et nous espérons le paradis. » Il leur dit : « C'est une chose créée que vous avez crainte, et une chose créée que vous avez espérée. » Puis il passa près d'autres gens dans le même état, qui dirent : « Nous L'adorons par amour et par vénération pour Sa majesté. » Il leur dit : « Vous êtes vraiment les amis d'Allah, et c'est avec vous qu'il m'a été ordonné de demeurer. »

#### Section

Le *ʿârif* (connaissant) n'aime qu'Allah le Très-Haut ; s'il aime un autre que Lui, il l'aime pour Allah (à Lui la puissance et la gloire). Car l'amant peut aimer le serviteur de l'aimé, ses proches, sa ville, ses vêtements, son domaine et ses écrits, et tout ce qui vient de lui et se rattache à lui. Or tout ce qui existe est l'œuvre d'Allah (à Lui la puissance et la gloire) et Sa composition, et toutes les créatures sont les serviteurs d'Allah le Très-Haut. S'il aime l'Envoyé, il l'aime parce qu'il est l'envoyé de son Aimé et Son bien-aimé. S'il aime les Compagnons, c'est parce qu'ils sont les bien-aimés de Son Envoyé, et parce qu'ils sont ceux qui L'aiment, Ses serviteurs et les assidus à Lui obéir. S'il aime une nourriture, c'est parce qu'elle fortifie sa monture, par laquelle il parvient à son Aimé, je veux dire le corps. S'il aime ce bas-monde, c'est parce qu'il est son viatique vers son Aimé. S'il aime contempler les fleurs, les rivières, les lumières et les belles formes, c'est parce qu'elles sont l'œuvre de son Aimé, qu'elles sont des indices de Sa beauté et de Sa majesté, et qu'elles rappellent les attributs de louange, lesquels sont aimés pour eux-mêmes. S'il aime celui qui lui fait du bien et celui qui lui enseigne les sciences de la religion, il l'aime parce qu'il est un intermédiaire entre lui et son Aimé pour lui faire parvenir Sa science et Sa sagesse. Il sait que c'est Lui qui l'a suscité pour l'instruire, le guider et subvenir à ses besoins sur ses propres biens, et que, n'eût été le fait qu'Il ait imposé en lui les motifs qui l'y poussaient et l'y ait contraint par l'enchaînement des mobiles et des desseins, il ne l'aurait pas guidé ni n'aurait dépensé pour lui. La plus bienfaisante des créatures envers nous est l'Envoyé d'Allah (paix et bénédictions sur lui), et c'est à Allah qu'appartiennent la faveur et la grâce de l'avoir créé et envoyé, comme Il l'a dit : « C'est Lui qui a envoyé aux illettrés un Messager d'entre eux, qui leur récite Ses versets, les purifie et leur enseigne le Livre et la Sagesse » [Al-Jumuʿa : 2]. C'est pourquoi Allah le Très-Haut a dit : « Tu ne guides pas qui tu aimes, mais c'est Allah qui guide qui Il veut » [Al-Qasas : 56]. Médite la sourate de la Victoire et Sa parole (Très-Haut soit-Il) : « Et que tu vois les gens entrer en foule dans la religion d'Allah, alors célèbre la louange de ton Seigneur et implore Son pardon, car Il est Celui qui accueille sans cesse le repentir » [An-Nasr : 2, 3]. Il l'a ainsi placé au rang de spectateur et lui a dit : « Lorsque tu verras les serviteurs d'Allah entrer dans la religion d'Allah, dis : “Louange à Allah”, et non “Louange à moi”. » Tel est le sens de célébrer la louange de son Seigneur. Et si ton cœur se tourne vers toi-même et vers ton effort, implore Son pardon afin qu'Il accueille ton repentir.

> **Passage douteux** — Phrase en partie recouverte par le filigrane du scan, rétablie d’après l’image.

Sache que tu n'as rien dans l'affaire. C'est de là que ʿUmar (qu'Allah l'agrée) porta son regard lorsque parvint la lettre de Khâlid après la conquête de La Mecque : « De Khâlid, sabre d'Allah dégainé contre les associateurs, à Abû Bakr, Commandeur des croyants. » Il dit : « Quand Allah a donné la victoire aux musulmans, Khâlid a regardé sa propre personne et l'a nommée sabre dégainé contre les associateurs. » S'il avait considéré la vérité telle qu'elle est, il aurait su que cela n'était pas dû à son sabre, mais qu'Allah le Très-Haut a un secret dans Sa volonté de faire triompher l'islam : Il le fait triompher par une seule pensée, à savoir une pensée de terreur qu'Il jette dans le cœur d'un mécréant, qui prend la fuite ; un autre le regarde et prend la fuite à son tour, et la déroute devient générale. Khâlid, et quiconque est dans son état, voit alors qu'il a élevé la parole de l'islam par sa fermeté et le tranchant de son sabre, tandis que ʿUmar (qu'Allah l'agrée), et quiconque est dans son état parmi les véridiques et les saints, perçoit la réalité de la situation et sait que Khâlid a besoin de demander pardon et de célébrer la louange de son Seigneur lorsqu'il voit cela, comme l'a ordonné l'Envoyé d'Allah (paix et bénédictions sur lui).

Il n'y a donc que deux choses qui suscitent l'amour : l'une est le bienfait, l'autre l'extrême majesté et beauté, par la perfection de la générosité, de la sagesse, de l'élévation, de la puissance et de la sainteté exempte de tout défaut et de toute imperfection. Or il n'est de bienfait que venant de Lui, et il n'est de majesté, de beauté ni de sainteté qu'à Lui. Tout ce qui est dans le monde en fait de beauté et de bienfaisance est donc l'un des bienfaits de Sa générosité, qu'Il conduit vers Ses serviteurs par une seule pensée qu'Il crée dans le cœur du bienfaiteur. Et tout ce qui est dans le monde en fait de formes gracieuses et d'aspects beaux, perçus par l'œil, l'ouïe ou l'odorat, est une trace parmi les traces de Sa puissance et fait partie des significations de Sa beauté. Que ne sais-je donc ! Celui qui a connu tout cela par la contemplation avérée et la preuve décisive, comment concevoir qu'il se tourne vers un autre qu'Allah le Très-Haut, ou qu'il aime un autre qu'Allah (à Lui la puissance et la gloire) ?

#### Section

Sache que le plaisir que le connaissant trouve ici-bas à contempler la beauté de la Présence seigneuriale est plus grand que tout autre plaisir concevable en ce bas-monde ; et cela parce que le plaisir est à la mesure du désir (*shahwa*), et que la force du désir est à la mesure de l'affinité et de la conformité avec ce qui est désiré. De même que ce qui convient le mieux aux corps, ce sont les aliments, ce qui convient le mieux aux cœurs, c'est la *maʿrifa* (connaissance) : la connaissance est la nourriture du cœur. Et par le cœur, j'entends l'esprit (*rûh*) seigneurial au sujet duquel Allah le Très-Haut a dit : « Dis : l'esprit relève de l'ordre de mon Seigneur » [Al-Isrâ' : 85], et Il a dit (Très-Haut soit-Il) : « et que J'y aurai insufflé de Mon esprit » [Al-Hijr : 29 ; Sâd : 72], le rattachant ainsi à Lui-même. Cet esprit n'appartient ni aux bêtes ni à ceux des humains qui sont dans le même état qu'elles ; ce sont au contraire les prophètes et les saints qui en ont le privilège. C'est pourquoi le Très-Haut a dit : « Et c'est ainsi que Nous t'avons révélé un esprit procédant de Notre ordre. Tu ne savais ni ce qu'était le Livre ni ce qu'était la foi ; mais Nous en avons fait une lumière par laquelle Nous guidons qui Nous voulons parmi Nos serviteurs » [Ash-Shûrâ : 52]. La connaissance est donc ce qui convient le mieux à cet esprit, car ce qui convient le mieux à toute chose, c'est ce qui lui est propre ; ainsi la belle voix ne convient pas à la vue, parce qu'elle ne relève pas de ce qui lui est propre. Or le propre de l'esprit humain est la connaissance des réalités, et plus l'objet connu est noble, plus sa connaissance est délectable ; et rien n'est plus noble qu'Allah et Son Royaume invisible, ni plus majestueux que Lui. Le connaître, connaître Ses attributs, Son Essence et les merveilles de Sa royauté et de Son Royaume invisible est donc ce qu'il y a de plus délectable pour le cœur, car le désir de cela est le plus intense des désirs ; c'est pourquoi il est créé en dernier, après tous les autres désirs.

> **Passage douteux** — Grammaticalement irrégulier dans l’imprimé ; traduit par « l’esprit humain ».

Et chaque passion (*shahwa*) qui vient plus tard est plus forte que celles qui la précèdent : la première qui est créée est le désir de nourriture ; puis est créé en lui le désir de l'union charnelle, si bien qu'il délaisse pour lui le désir de nourriture et le tient pour méprisable en comparaison. Puis est créé en lui le désir de la domination, du prestige (*jâh*) et de la supériorité, en comparaison duquel il méprise le désir du mariage et de la nourriture. Puis est créé en lui le désir de la connaissance (*maʿrifa*), qui est une emprise sur l'ensemble des existants, en comparaison duquel il méprise le prestige et la domination ; c'est le dernier des désirs de ce bas-monde (*dunyâ*), et le plus fort.

Et de même que l'enfant désapprouve le désir de l'union charnelle et s'étonne de celui qui supporte pour lui les charges du mariage, puis, lorsqu'il parvient au désir de l'union charnelle, s'y adonne avidement, désapprouve le prestige et la domination et ne se soucie guère de les perdre pour satisfaire le désir de la chair ; de même, celui qui est épris[^154] du désir de prestige et de domination désapprouve le plaisir de la connaissance, puisque le désir n'en a pas encore été créé en lui. Et il arrive que l'avidité de son désir de prestige aboutisse à une maladie de son cœur (*qalb*), au point qu'il n'accueille plus du tout le désir de connaître Allah, à Lui la puissance et la gloire, de même que le tempérament du malade corrompt son appétit de nourriture jusqu'à ce qu'il meure. Il arrive aussi que sa nature s'inverse, de sorte qu'il désire l'argile et les choses nuisibles et mortelles, qui sont les prémices de la mort. Il en va de même de la maladie du cœur : elle peut aboutir à un point où il désapprouve la connaissance et la déteste, déteste ceux qui la possèdent et ceux qui s'y consacrent, et ne perçoit plus que le plaisir de la domination, ou de la nourriture et du mariage. Celui-là est le mort qui n'accepte aucun remède, et c'est au sujet de ses semblables qu'il a été dit : « Nous avons mis des voiles sur leurs cœurs, de sorte qu'ils ne le comprennent pas, et dans leurs oreilles une surdité ; et si tu les appelles à la bonne direction, ils ne se laisseront alors jamais guider » [Al-Kahf : 57] ; et c'est d'eux qu'il a été dit : « Ils sont morts, non point vivants, et ils ne savent pas quand ils seront ressuscités » [An-Nahl : 21].

#### Section

Cette connaissance, si grand que soit son plaisir, est sans commune mesure avec le plaisir de la vision du noble Visage d'Allah dans la Demeure dernière. Cela n'est pas concevable ici-bas, pour un secret qu'il n'est pas possible de dévoiler maintenant. Et il ne faut pas comprendre la vision (*nazar*) à la manière dont la comprennent le commun des gens et les théologiens (*mutakallimûn*), de sorte qu'il faudrait, pour se la représenter, une direction et un vis-à-vis. Cela, c'est la vision de celui que son insuffisance a fait s'asseoir au beau milieu du monde du visible (*ʿâlam ash-shahâda*), au point qu'il n'a pas dépassé les choses sensibles, qui sont ce que perçoivent les bêtes. Mais il faut comprendre que la Présence seigneuriale imprime sa forme et son ordonnancement merveilleux, tel qu'il est, dans sa splendeur, sa grandeur, sa majesté et sa gloire, dans le cœur du connaissant (*ʿârif*), de même que s'imprime, par exemple, la forme du monde sensible dans tes sens, de sorte que c'est comme si tu le regardais, même si tu fermais les yeux. Puis, si tu ouvres l'œil, tu trouves la forme vue semblable à la forme imaginée avant d'ouvrir l'œil, sans qu'elle s'en écarte en rien, si ce n'est que la vue est d'une extrême clarté en comparaison de l'imagination. De même, il faut que tu saches que la perception de ce qui n'entre ni dans l'imagination ni dans les sens se fait elle aussi selon deux degrés, d'une clarté extrêmement inégale, et que le rapport du second au premier est comme le rapport de la vue à l'imagination ; le second est alors l'extrême du dévoilement (*kashf*), et c'est pourquoi on l'appelle contemplation (*mushâhada*) et vision (*ruʾya*). Or la vision n'a pas été appelée vision parce qu'elle est dans l'œil, car si elle avait été créée dans le front, ce serait encore une vision ; mais parce qu'elle est l'extrême du dévoilement. Et de même que la fermeture des paupières est un voile qui empêche l'extrême du dévoilement de ce qui est vu, de même la turbidité des passions et les préoccupations de ce moule ténébreux sont un voile qui empêche l'extrême de la contemplation ; c'est pourquoi Allah le Très-Haut a dit : « Tu ne Me verras point » [Al-Aʿrâf : 143]. Et le Très-Haut a dit : « Les regards ne L'atteignent pas » [Al-Anʿâm : 103]. Lorsque ce voile est levé après la mort, la connaissance elle-même se change en contemplation, et la contemplation de chacun est à la mesure de sa connaissance ; c'est pourquoi le plaisir que les saints d'Allah, Gloire à Lui, trouvent dans la vision surpasse celui des autres, et qu'Allah le Très-Haut Se manifeste à Abû Bakr (qu'Allah l'agrée) en particulier, et Se manifeste aux gens en général. De même, seuls les connaissants Le voient, car la connaissance est le commencement de la vision ; bien plus, c'est elle qui se change en contemplation, comme l'imagination se change en vue. C'est pourquoi elle n'exige pas de se trouver face à Lui. Le secret de cela est long : cherche-le dans le Livre de l'amour de l'*Ihyâ'* (*Ihyâ' ʿulûm ad-dîn*, Revivification des sciences de la religion).

#### Section

Si ton bien-aimé, tu le voyais derrière un voile léger, à l'aube naissante, alors que la lumière est faible, et dans un état où se seraient rassemblés sur toi, sous ton vêtement, des scorpions et des guêpes qui te piquent et te distraient, il est évident que le plaisir que tu tirerais de la contemplation de ton bien-aimé serait affaibli. Puis, si le soleil se levait d'un coup, que le voile léger se levait, que les scorpions et les guêpes s'éloignaient de toi et que l'amour passionné, excessif et intense, fondait sur toi, il n'y aurait aucune commune mesure entre ce plaisir immense qui naît alors et ce qui était auparavant. Comprends ainsi que rien ne ressemble au plaisir de la vision, si ce n'est le plaisir de la connaissance, et qu'il le dépasse même de beaucoup. Le voile léger, c'est ton moule corporel ; les scorpions, ce sont les préoccupations de ce bas-monde, ses soucis et ses passions ; l'assaut de l'amour passionné, c'est l'intensité du désir, une fois retranché ce qui l'affaiblit et le diminue ; et le lever du soleil, c'est la disposition de la pupille du cœur à supporter la parfaite manifestation (*tajallî*), car en cette vie elle est telle la vue de la chauve-souris, qui ne supporte pas la lumière du soleil.

#### Section

Si le désir de connaître Allah le Très-Haut est faible, c'est uniquement à cause de la cohue des autres désirs ; et si la connaissance d'Allah le Très-Haut est cachée malgré son évidence, c'est uniquement en raison de l'intensité de sa manifestation. En voici un exemple : tu sais que les choses les plus manifestes sont les choses sensibles, et parmi elles les choses visibles, et parmi celles-ci la lumière par laquelle les choses te deviennent manifestes. Or, si le soleil était permanent, ne se couchant jamais et ne laissant jamais d'ombre, tu ne connaîtrais pas l'existence de la lumière ; tu regarderais les couleurs et ne verrais que le rouge, le noir et le blanc. Quant à la lumière, tu ne la perçois que lorsque le soleil se couche, ou qu'il en est séparé par un écran qui fait de l'ombre : tu perçois alors, par la différence des états entre l'obscurité et la clarté, que la lumière est une chose autre, qui survient aux couleurs et les rend visibles. Et si l'on pouvait concevoir, de la part d'Allah, Gloire à Lui, une absence, ou un voile séparant les lumières de Sa puissance de certaines choses, tu percevrais une différence qui te contraindrait à la connaissance. Mais comme tous les existants sont égaux dans le témoignage qu'ils rendent à leur Créateur de Son unicité, sans aucune différence, la chose est restée cachée en raison de l'intensité de son évidence. Si l'on concevait que les lumières de Sa puissance se retirent des cieux et de la terre, ceux-ci s'effondreraient et s'anéantiraient, et l'on percevrait aussitôt une différence qui contraindrait à la connaissance de la puissance (*qudra*) et du Puissant.

Voilà l'exemple de ce que nous avons évoqué. Il recèle des secrets, et il comporte des points où l'on peut se tromper ; efforce-toi donc, peut-être découvriras-tu ses secrets sans t'empêtrer dans ses points d'erreur. Parmi ces erreurs, il y a celle de celui qui a dit : « Il est en tout lieu. » Et quiconque L'attribue à un lieu ou à une direction a trébuché et s'est égaré, a ramené le terme de sa réflexion aux opérations sur les choses sensibles que perçoivent les bêtes, et n'a pas dépassé les corps et ce qui s'y rattache. Or le premier degré de la foi est de les dépasser : c'est par là que l'homme devient homme, sans parler de devenir croyant.

#### Section

Sache que l'amour (*mahabba*) a de nombreux signes, dont le dénombrement serait long. Parmi ses signes : faire passer les commandements d'Allah le Très-Haut avant les penchants de l'âme (*nafs*), se prémunir par le scrupule pieux (*wara'*) et observer les limites de la Loi. Parmi ses signes encore : le désir ardent (*shawq*) de la rencontre d'Allah, et l'absence d'aversion pour la mort, si ce n'est dans la mesure où l'on aspire à un surcroît de connaissance ; car le plaisir de la contemplation est à la mesure de la perfection de la connaissance, puisque celle-ci est le commencement de la contemplation, si bien qu'il varie nécessairement selon les degrés de celle-ci. Parmi ses signes enfin : l'agrément (*ridâ*) du décret (*qadâ'*), en tout ce qu'amène le destin fixé par Allah, à Lui la puissance et la gloire. Évoquons donc le sens de l'agrément, afin que l'homme ne se laisse pas abuser par les pensées passagères qu'il rencontre en lui-même, croyant qu'elles sont la réalité de l'amour pour Allah le Très-Haut, car cela est extrêmement rare.

### Neuvième principe : l'agrément du décret

Allah le Très-Haut a dit : « Allah les agrée et ils L'agréent » [Al-Mâ'ida : 119 ; At-Tawba : 100 ; Al-Mujâdala : 22 ; Al-Bayyina : 8]. Le Prophète (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Lorsque Allah aime un serviteur, Il l'éprouve ; s'il patiente, Il l'élit, et s'il agrée, Il le choisit. » Il a dit aussi (paix sur lui) : « Adore Allah le Très-Haut dans l'agrément ; si tu ne le peux pas, il y a un grand bien dans la patience face à ce que tu détestes. » Et il a dit (paix sur lui) à un groupe de gens : « Qu'êtes-vous ? » Ils dirent : « Des croyants. » Il dit : « Et quel est le signe de votre foi ? » Ils dirent : « Nous patientons dans l'épreuve, nous rendons grâce dans l'aisance et nous agréons ce qu'amène le décret. » Il dit : « Des croyants, par le Seigneur de la Kaʿba ! » Selon une autre version, il dit : « Des sages, des savants, que leur compréhension a presque rendus prophètes. » Parmi ce qu'Allah le Très-Haut a révélé à Dâwûd (David) (paix sur lui) : « Qu'ont donc Mes saints à se soucier de ce bas-monde ? Le souci ôte de leurs cœurs la douceur de Mes entretiens intimes. Ce que J'aime de la part de Mes saints, c'est qu'ils soient des êtres spirituels, que rien n'afflige. » Et le Prophète (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Allah le Très-Haut a dit : Je suis Allah, il n'est de divinité que Moi ; celui qui ne patiente pas devant Mon épreuve, ne remercie pas pour Mes bienfaits et n'agrée pas Mon décret, qu'il cherche un seigneur autre que Moi. » Et il a dit (paix sur lui) : Allah le Très-Haut a dit : « J'ai créé le bien et lui ai créé des gens, et J'ai créé le mal et lui ai créé des gens. Bienheureux celui que J'ai créé pour le bien et par les mains de qui J'ai facilité le bien ; malheur à celui que J'ai créé pour le mal et par les mains de qui J'ai facilité le mal ; et malheur, puis malheur à celui qui dit : “pourquoi ?” et “comment ?” » Et Allah, Gloire à Lui, a révélé à Dâwûd (paix sur lui) : « Ô Dâwûd, tu veux et Je veux, mais seul advient ce que Je veux. Si tu te soumets à ce que Je veux, Je te suffirai pour ce que tu veux ; et si tu ne te soumets pas à ce que Je veux, Je te fatiguerai dans ce que tu veux, puis il n'adviendra que ce que Je veux. »

#### Section

Un groupe de gens a nié l'agrément, disant : « Il n'est pas concevable d'agréer ce qui contrarie les penchants ; seule la patience est concevable. » Mais leur erreur ne vient que de leur négation de l'amour, alors que nous, nous en établissons la réalité ; et son signe est l'agrément de l'épreuve et de ce qui contrarie la nature et les penchants. Cela se conçoit de trois manières :

La première : que la contemplation de l'aimé, dans son intensité, le stupéfie au point qu'il ne sente plus la douleur. Cela s'observe dans l'amour des créatures et dans l'emprise du désir et de la colère, à tel point que l'homme en colère reçoit une blessure sans la sentir sur le moment, et que l'homme avide reçoit une épine dans le pied sans la sentir ; puis, lorsque sa colère s'apaise et qu'il atteint son but, sa douleur devient grande. Et s'il est concevable qu'une douleur légère soit submergée par un amour léger, il est concevable qu'une douleur considérable soit submergée par un amour puissant et intense, car chacun des deux — l'amour et la douleur — est susceptible d'accroissement et d'intensification. Et dès lors que l'on conçoit pareille chose dans une passion amoureuse qui se ramène à l'inclination pour une forme composée de chair et de sang, chargée d'impuretés et de souillures, et qui n'est perçue que par un œil extérieur sujet à l'erreur, au point de voir le grand petit, le lointain proche et le laid beau, comment ne la concevrait-on pas pour la perception de la beauté de la Présence seigneuriale et de la Majesté prééternelle et éternelle, dont on ne conçoit ni l'interruption ni la diminution, et qui est perçue par la clairvoyance intérieure (*basîra*), laquelle est, pour ceux qui la possèdent, plus véridique et plus claire que la vue extérieure ? C'est de ce principe que procède la parole d'al-Junayd (qu'Allah lui fasse miséricorde) : « J'ai demandé à Sarî as-Saqatî (qu'Allah lui fasse miséricorde) : “L'amant ressent-il la douleur de l'épreuve ?” Il répondit : “Non.” Je dis : “Même s'il est frappé par le sabre ?” Il répondit : “Non, même s'il est frappé de soixante-dix coups de sabre, coup sur coup.” » Un autre a dit : « J'ai aimé toute chose par amour pour Lui, au point que, s'Il aimait le Feu, j'aimerais entrer dans le Feu. »

ʿUmar ibn ʿAbd al-ʿAzîz (qu'Allah lui fasse miséricorde) a dit : « Il ne me reste de joie que là où tombe le destin (*qadar*) d'Allah le Très-Haut. » Un soufi perdit un jeune enfant pendant trois jours. On lui dit : « Si seulement tu demandais à Allah le Très-Haut de te le rendre ! » Il répondit : « Contester ce qu'Il a décrété me serait plus pénible que la perte de mon enfant. »

La deuxième manière de l'agrément : qu'il ressente la douleur et la répugne par nature, mais qu'il l'agrée par son intellect (*ʿaql*) et sa foi, parce qu'il connaît l'abondance de la récompense attachée à l'épreuve, de même que le malade agrée la douleur de la saignée et le fait de boire le remède, parce qu'il sait que c'est la cause de la guérison, au point qu'il se réjouit de celui qui lui offre le remède, fût-il amer. De même, le commerçant agrée la peine du voyage, bien qu'elle soit contraire à sa nature. On observe cela aussi dans les visées de ce monde : comment donc le nierait-on pour le bonheur de l'au-delà ? On rapporte que l'épouse de Fath al-Mawsilî al-Ansârî trébucha et que son ongle se rompit ; elle se mit à rire. On lui dit : « Ne ressens-tu pas la douleur ? » Elle répondit : « Le plaisir de sa récompense a ôté de mon cœur l'amertume de sa douleur. » Ainsi, pour quiconque est certain que la récompense de l'épreuve est plus grande que ce qu'il endure, il n'est pas invraisemblable qu'il l'agrée.

La troisième manière : que tu croies fermement qu'Allah le Très-Haut a placé sous chaque chose étonnante une subtile bonté — que dis-je, des subtilités —, et cela fait sortir de son cœur le « pourquoi » et le « comment », si bien qu'il ne s'étonne plus de ce qui advient dans le monde et que l'ignorant prend pour du désordre, du trouble et une déviation hors de la rectitude ; il sait que son étonnement est semblable à celui de Mûsâ (Moïse) devant al-Khadir (paix sur lui) lorsque celui-ci perça le bateau des orphelins, tua le garçon et rebâtit le mur, comme cela est relaté dans la sourate « La Caverne ». Lorsque al-Khadir lui dévoila le secret dont il avait connaissance, son étonnement tomba : cet étonnement ne reposait que sur ce qui lui était caché de ces secrets. Il en va de même des actes d'Allah le Très-Haut. Exemple : ce que l'on rapporte d'un homme, parmi ceux qui agréent, qui disait de tout ce qui l'atteignait : « Le bien est dans ce qu'Allah le Très-Haut a destiné. » Il se trouvait dans le désert avec sa famille et ne possédait qu'un âne qui portait sa tente, un chien qui les gardait et un coq qui les réveillait. Un renard vint et emporta le coq ; il dit : « C'est un bien. » Un loup vint et tua l'âne ; sa famille s'en attrista, et il dit : « C'est un bien. » Puis le chien fut frappé et mourut ; il dit : « C'est un bien. » Sa famille s'en étonna, jusqu'au matin où ils découvrirent que ceux qui campaient autour d'eux avaient été faits captifs et leurs enfants réduits en esclavage ; or l'emplacement des uns avait été repéré grâce au chant du coq, celui d'autres grâce aux aboiements du chien, et celui d'autres encore grâce au braiement de l'âne. Il dit alors : « Vous avez vu que le bien était dans ce qu'Allah, Gloire à Lui, a destiné : s'Il ne les avait pas fait périr, à Lui la puissance et la gloire, vous auriez péri, et nous aurions péri. »

> **Passage douteux** — Ponctuation mal placée dans l’imprimé ; « pourquoi et comment » est traduit comme complément du verbe précédent.

On rapporte qu'un prophète se livrait à l'adoration sur une montagne, près de laquelle se trouvait une source. Un cavalier passa par là, but, et oublia près de la source une bourse contenant mille dinars. Un autre vint et prit la bourse. Puis vint un pauvre homme portant sur le dos un fagot de bois ; il but et s'étendit pour se reposer. Le cavalier revint chercher la bourse et ne la trouva pas ; il se saisit du pauvre, la lui réclama et le tortura, mais ne la trouva pas sur lui, et le tua. Le prophète dit : « Mon Dieu, qu'est-ce que cela ? C'est un autre, un injuste, qui a pris la bourse, et Tu as livré ce pauvre à cet injuste-ci, qui l'a tué ! » Allah lui révéla : « Occupe-toi de ton adoration, car la connaissance des secrets de la royauté n'est pas ton affaire. Ce pauvre avait tué le père du cavalier : Je lui ai donc permis d'exercer le talion. Et le père du cavalier avait pris mille dinars sur les biens de celui qui a pris la bourse : Je les lui ai donc rendus sur sa succession. » Quiconque est certain de secrets semblables à ceux-là ne s'étonne pas des actes d'Allah le Très-Haut, mais s'étonne de sa propre ignorance ; il ne dit ni « pourquoi » ni « comment », et il agrée ce qu'Allah a disposé dans Son Royaume (*malakût*).

Il y a ici quatre aspects qui découlent de la pure connaissance : la connaissance de la perfection de la générosité et de la sagesse, et de la manière dont sont ordonnées les causes qui mènent aux effets ; la connaissance du décret premier, qui est comme un clin d'œil ; la connaissance du destin, qui est la cause de la manifestation des détails du décret ; et [la connaissance] que tout cela a été ordonné de la manière la plus parfaite et la meilleure, et qu'il n'est pas dans le possible de meilleur ni de plus parfait. Car s'il y en avait eu et qu'Il l'avait retenu, ce serait de l'avarice et non de la générosité, et une impuissance qui contredirait la toute-puissance. Sous cela se trouve enveloppée la connaissance du secret du destin. Et quiconque est certain de cela, sa conscience ne recèle rien d'autre que l'agrément de tout ce qui advient de la part d'Allah. L'exposé de cela serait long, et il n'y a pas non plus de licence à le faire : passons-le donc.

> **Passage douteux** — Phrase elliptique (il manque sans doute « ahsan », meilleur) ; complétée entre crochets dans la traduction.

#### Section

Peut-être diras-tu : comment concilier l'agrément du décret d'Allah le Très-Haut et la haine des gens de la mécréance et de la désobéissance, alors que cette haine m'est prescrite comme culte par la Loi, et que cela est voulu par Allah le Très-Haut à leur égard ?

Sache qu'un groupe de gens faibles ont cru que délaisser la commanderie du bien fait partie de l'agrément du décret, et l'ont appelé « bon caractère » ; or c'est une pure ignorance. Il t'incombe au contraire d'agréer et de détester à la fois. L'agrément et l'aversion ne sont contraires que lorsqu'ils portent sur une même chose sous un même aspect. Il n'y a pas de contradiction à ce que soit tué ton ennemi qui est aussi l'ennemi de ton ennemi : tu l'agrées en tant qu'il est ton ennemi, et tu le détestes en tant qu'il est l'ennemi de ton ennemi. De même, la désobéissance a deux faces : une face tournée vers Allah le Très-Haut, en tant qu'elle relève de Son décret et de Sa volonté (*mashî'a*), et sous cet aspect elle est agréée ; et une face tournée vers le désobéissant, en tant qu'elle est son attribut et son acquisition, et le signe qu'il est détesté d'Allah le Très-Haut, et sous cet aspect elle est détestée. Or Allah le Très-Haut t'a prescrit comme culte de haïr ceux qu'Il hait parmi ceux qui contreviennent à Son commandement : à toi donc de t'en tenir à ce qu'Il t'a prescrit et de t'y conformer. Si ton bien-aimé te disait : « Je veux éprouver ton amour en frappant mon serviteur et en l'accablant jusqu'à ce qu'il m'insulte ; celui qui le haïra m'aime, et celui qui l'aimera est mon ennemi », tu pourrais haïr son serviteur lorsqu'il l'insulte, tout en sachant que c'est lui qui l'a poussé à l'insulte et que cela était voulu par lui. Tu dirais alors : « Quant à son acte d'insulter, je l'agrée en tant qu'il est ta disposition à l'égard de ton serviteur et ta volonté envers celui que tu as voulu éloigner ; mais quant à son insulte en tant qu'elle est son attribut et le signe de son hostilité, je la hais parce que je t'aime : je hais donc nécessairement celui qui porte le signe de l'hostilité envers toi. » C'est là une subtilité où ont trébuché les faibles, et c'est pourquoi ils s'y précipitent en foule.

#### Section

De même, il ne faut pas croire que le sens de l'agrément du décret soit de délaisser l'invocation (*duʿâ'*), ni de laisser la flèche qui t'est lancée t'atteindre alors que tu es capable de la repousser avec le bouclier. Bien au contraire, Allah, à Lui la puissance et la gloire, t'a prescrit l'invocation comme culte, pour faire jaillir par elle de ton cœur la pureté du rappel (*dhikr*), le recueillement et la tendresse du cœur, afin que tu sois ainsi disposé à recevoir les grâces subtiles et les lumières. Ainsi, cela fait partie de l'agrément de Son décret que l'on parvienne à ce qu'Il aime en accomplissant ce qu'Il en a fait la cause ; bien plus, délaisser les causes, c'est contrevenir à ce qu'Il aime et contredire Son agrément. Il ne relève pas de l'agrément, pour l'assoiffé, de ne pas tendre la main vers l'eau fraîche en prétendant qu'il agrée la soif, laquelle procède du décret d'Allah le Très-Haut ; au contraire, il relève du décret d'Allah le Très-Haut et de Son amour que la soif soit étanchée par l'eau. Il n'y a donc absolument rien dans l'agrément du décret qui impose de sortir des limites de la Loi et de l'observance de la coutume (*sunna*) d'Allah le Très-Haut ; son sens est plutôt de renoncer à toute objection contre Allah, à Lui la puissance et la gloire, ouvertement comme en secret, tout en déployant ses efforts pour parvenir à ce qu'Allah le Très-Haut aime de la part de Ses serviteurs, et cela en observant les commandements et en délaissant les interdits.

### Dixième principe : l'évocation de la mort, sa réalité et les différentes sortes de châtiments spirituels

Sache que les neuf stations (*maqâmât*) que nous avons mentionnées ne sont pas toutes d'un même rang : certaines sont recherchées pour elles-mêmes, comme l'amour et l'agrément, qui sont les plus hautes des stations ; d'autres sont recherchées en vue d'autre chose, comme le repentir (*tawba*), le renoncement (*zuhd*), la crainte (*khawf*) et la patience (*sabr*). Car le repentir est un retour hors de la voie de l'éloignement, pour s'engager sur la voie de la proximité ; le renoncement est l'abandon de ce qui détourne de la proximité ; la crainte est un fouet qui pousse à abandonner ce qui détourne ; et la patience est un combat contre les passions qui coupent la voie de la proximité. Rien de tout cela n'est recherché pour lui-même : ce qui est recherché, c'est la proximité, et elle s'obtient par la connaissance et l'amour, qui sont recherchés pour eux-mêmes et non en vue d'autre chose. Mais cela ne s'accomplit qu'en retranchant du cœur l'amour de ce qui est autre qu'Allah le Très-Haut ; c'est pour cela qu'on a eu besoin de la crainte, de la patience et du renoncement. Et parmi les choses les plus profitables à cet égard, il y a l'évocation de la mort ; c'est pourquoi nous l'avons rapportée, et c'est pourquoi la Loi a magnifié la récompense de son évocation, car par elle l'amour de ce bas-monde est troublé et l'attache du cœur à celui-ci est tranchée. Allah le Très-Haut a dit : « Dis : la mort que vous fuyez vous rencontrera certes » [Al-Jumuʿa : 8]. Et le Prophète (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Évoquez fréquemment le destructeur des plaisirs. » Il a dit (paix sur lui) : « Celui qui déteste la rencontre d'Allah, Allah déteste sa rencontre. » ʿÂ'isha (qu'Allah l'agrée) dit : « Ô Messager d'Allah, quelqu'un sera-t-il rassemblé avec les martyrs ? » Il répondit : « Oui : celui qui évoque la mort vingt fois par jour et par nuit. » Le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) passa près d'une assemblée où les rires fusaient haut ; le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) dit alors : « Mêlez à votre assemblée l'évocation de ce qui trouble les plaisirs. » On demanda : « Et qu'est-ce donc ? » Il répondit (paix sur lui) : « La mort. » Le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Si les bêtes savaient de la mort ce qu'en sait le fils d'Adam, vous n'auriez jamais mangé de leur chair une viande grasse. » Il a dit (paix sur lui) : « La mort suffit comme exhortation. » Et il a dit (paix sur lui) : « Je vous ai laissé deux exhortateurs, l'un silencieux et l'autre parlant : le silencieux est la mort, et celui qui parle est le Coran. »

> **Passage douteux** — Hadith en partie couvert par le filigrane du scan ; lecture probable mais pas certaine.

On mentionna un homme devant le Prophète (paix sur lui) en faisant de lui un grand éloge. Il dit (paix sur lui) : « Comment votre compagnon évoquait-il la mort ? » Ils répondirent : « C'est à peine si nous l'entendions évoquer la mort. » Il dit : « Votre compagnon n'est pas à ce rang. » Un homme des Ansâr demanda : « Ô Messager d'Allah, qui est le plus avisé des hommes et le plus noble des hommes ? » Il répondit : « Celui d'entre eux qui évoque le plus la mort et qui s'y prépare le plus intensément ; ceux-là sont les avisés : ils ont emporté le repos de ce monde et l'honneur de l'au-delà. »

#### Section

Sache que la mort est une chose immense et terrifiante, que ce qui vient après elle est plus immense encore, et que son évocation comporte un grand profit, car elle gâte ce bas-monde et le rend odieux au cœur.

et le détester est la tête de toute bonne action, de même que l'aimer est la tête de toute faute. Le *ʿârif* (connaissant) retire de son évocation deux bienfaits : l'un est l'aversion pour la *dunyâ* (le bas-monde), l'autre le *shawq* (désir ardent) de l'*âkhira* (la Vie dernière). Car celui qui aime est immanquablement plein de désir ; or le sens du désir ardent, dans le domaine des choses sensibles, est l'achèvement de ce que saisit l'imagination par l'élévation jusqu'à la contemplation directe. En effet, l'objet désiré est immanquablement saisi par l'imagination tout en étant absent aux regards. Les états de l'au-delà et ses délices, et la beauté de la Présence seigneuriale : tout cela est saisi par le connaissant, qui le connaît comme s'il le regardait derrière un voile ténu au moment où point l'aube et où la lumière est encore faible. Il désire donc ardemment parachever cela par la manifestation et la contemplation, et il sait que cela n'aura lieu que par la mort ; c'est pourquoi il ne déteste pas la mort, car il ne déteste pas la rencontre d'Allah le Très-Haut. Et la seule cause pour laquelle les créatures se tournent vers le bas-monde est le peu de réflexion qu'elles consacrent à la mort. La voie pour y réfléchir est que l'homme vide son cœur de toute autre pensée, qu'il s'assoie dans la retraite et s'adonne à l'évocation de la mort du fond de son cœur. Qu'il réfléchisse d'abord à ses compagnons et à ses semblables qui sont partis : qu'il se les rappelle un à un, qu'il se rappelle leur avidité, leurs espoirs et leur attachement au prestige et aux richesses ; puis qu'il se rappelle la façon dont ils ont été terrassés au moment de la mort, et leurs regrets d'avoir laissé passer et gaspillé leur vie ; puis qu'il réfléchisse à leurs corps, comment ils se sont décomposés dans la poussière et sont devenus des charognes que dévorent les vers. Ensuite, qu'il revienne à lui-même et sache qu'il est comme l'un d'eux : son espoir est comme leur espoir, et sa chute sera comme leur chute. Puis qu'il considère ses membres et voie comment ils se désagrégeront, sa prunelle et comment les vers la dévoreront, sa langue et comment elle se décomposera et deviendra charogne dans sa bouche. Si tu fais cela, le bas-monde te deviendra amer et tu seras heureux, car l'heureux est celui qui tire leçon d'autrui. C'est pourquoi le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Ô gens ! C'est comme si la mort, en ce monde, avait été prescrite à d'autres que nous, comme si le droit, en ce monde, s'imposait à d'autres que nous, et comme si les morts que nous escortons étaient des voyageurs qui nous reviendront bientôt : nous les installons dans leurs tombes et mangeons leur héritage, comme si nous allions demeurer éternellement après eux. Nous avons oublié toute exhortation et nous nous croyons à l'abri de toute calamité. »

> **Passage douteux** — Ligne en partie couverte par un tampon du scan.

#### Section

La racine de l'insouciance à l'égard de la mort est le long espoir, et c'est là l'ignorance même. C'est pourquoi il (paix et bénédictions sur lui) a dit à ʿAbd Allâh ibn ʿUmar (qu'Allah les agrée tous deux) : « Quand tu es au matin, ne te parle pas du soir ; et quand tu es au soir, ne te parle pas du matin. Prends de ta vie pour ta mort et de ta santé pour ta maladie, car tu ne sais pas, ô ʿAbd Allâh, quel sera ton nom demain. » Il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Ce que je crains le plus pour ma communauté, ce sont deux traits : suivre la passion et le long espoir. » Usâma acheta une jeune esclave pour cent, payables dans deux mois ; il (paix sur lui) dit alors : « Ne vous étonnez-vous pas d'Usâma, qui achète à deux mois de terme ? Usâma a vraiment un long espoir ! Par Celui qui tient mon âme en Sa main, je n'ai jamais cligné des yeux sans penser que mes paupières[^155] ne se rejoindraient pas avant qu'Allah, à Lui la puissance et la gloire, ne reprenne mon âme ; je n'ai jamais levé le regard en pensant que je le baisserais avant d'être emporté ; et je n'ai jamais pris une bouchée sans penser que je ne l'avalerais pas avant de m'étrangler avec elle, par l'effet de la mort. » Puis il dit : « Ô fils d'Adam, si vous êtes doués de raison, comptez-vous parmi les morts. Par Celui qui tient mon âme en Sa main, ce qui vous est promis viendra assurément, et vous ne pourrez y échapper. » Il (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Le début de cette communauté a été sauvé par la certitude et le *zuhd* (renoncement), et la fin de cette communauté périra par l'avarice et l'espoir. » Il (paix sur lui) a dit : « Chacun de vous aime-t-il entrer au Paradis ? » Ils répondirent : « Oui. » Il (paix sur lui) dit : « Raccourcissez vos espoirs, placez vos termes sous vos yeux et ayez envers Allah la pudeur qui Lui est due. »

#### Section

Sache que le connaissant accompli, éperdument épris de l'évocation d'Allah le Très-Haut, n'a pas besoin de l'évocation de la mort. Son état est plutôt l'extinction dans le *tawhîd* (unicité divine) : il ne prête attention ni au passé, ni à l'avenir, ni même au présent en tant que présent ; il est au contraire « fils de son instant », c'est-à-dire qu'il est comme uni à Celui qu'il évoque — je ne dis pas uni par l'essence ; ne comprends donc pas ainsi, tu te tromperais et tu en penserais du mal. De même le quittent la *khawf* (crainte) et le *rajâ'* (espérance), car ce sont deux fouets qui poussent le serviteur vers cet état qu'il vit, lui, par le goût intime. Comment évoquerait-il la mort, alors que l'évocation de la mort n'a pour but que de couper l'attache de son cœur avec ce que la mort lui fera quitter ? Or le connaissant est déjà mort une fois à l'égard du bas-monde et à l'égard de tout ce que la mort lui fera quitter : il s'est élevé et s'est rendu pur de toute attention même à l'au-delà, à plus forte raison au bas-monde. Tout ce qui est autre qu'Allah le Très-Haut lui est devenu amer, et il ne lui reste de la mort que le dévoilement de la couverture, qui lui apportera un surcroît de clarté, et non un surcroît de certitude. Tel est le sens de la parole de ʿAlî (qu'Allah l'agrée) : « Si la couverture était ôtée, je n'en aurais pas davantage de certitude. » Car celui qui regarde une chose derrière un voile ne gagne pas, par la levée du voile, davantage de certitude, mais seulement de la clarté. Celui qui a besoin de l'évocation de la mort, c'est donc celui dont le cœur prête attention au bas-monde, afin qu'il sache qu'il va le quitter et ne s'y attache pas de tout son zèle. C'est pourquoi il (paix sur lui) a dit : « L'Esprit saint m'a soufflé au cœur : aime ce que tu veux, car tu le quitteras ; vis autant que tu veux, car tu mourras ; et fais ce que tu veux, car tu en seras rétribué. »

#### Section

Peut-être désires-tu connaître la réalité de la mort et sa nature. Or tu ne connaîtras cela que si tu connais la réalité de la vie ; et tu ne connaîtras la réalité de la vie que si tu connais la réalité du *rûh* (esprit), qui est ton âme et ta réalité, c'est-à-dire la chose la plus cachée pour toi. N'espère pas connaître ton Seigneur avant de te connaître toi-même. Par « toi-même », j'entends ton esprit, qui est le propre de l'Ordre (*al-amr*) rapporté à Allah le Très-Haut dans Sa parole : « Dis : l'Esprit relève de l'ordre de mon Seigneur » [Al-Isrâ' : 85], et dans Sa parole : « et que J'y aurai insufflé de Mon Esprit » [Al-Hijr : 29, Sâd : 72] — et non l'esprit corporel subtil, qui porte la faculté de la sensation et du mouvement, qui jaillit du cœur et se diffuse dans l'ensemble du corps à travers les cavités des artères pulsatiles. De lui se répand la lumière de la sensation visuelle sur l'œil, la lumière de l'ouïe sur l'oreille, et de même pour les autres facultés et les autres sens, comme se répand la lumière d'une lampe sur les murs de la maison quand on la promène dans ses recoins. Cet esprit-là, les bêtes le partagent, et il s'anéantit par la mort, car c'est une vapeur dont la maturation s'équilibre lorsque s'équilibre le tempérament des humeurs. Lorsque le tempérament se dissout, il s'annule, comme s'annule la lumière qui émane de la lampe lorsque la lampe s'éteint, que l'huile vienne à lui manquer ou qu'on souffle dessus. Lorsque la nourriture vient à manquer à l'animal, cet esprit se corrompt, car la nourriture est pour lui ce qu'est l'huile pour la lampe, et le meurtre est pour lui comme le souffle sur la lampe. C'est cet esprit-là dont la médecine s'occupe d'équilibrer et de fortifier. Cet esprit ne porte ni la connaissance ni le Dépôt ; celui qui porte le Dépôt est l'esprit propre à l'homme. Par le Dépôt, nous entendons le fait d'assumer la responsabilité des obligations religieuses, en s'exposant au risque de la récompense et du châtiment par l'obéissance et la désobéissance. Cet esprit-là ne meurt pas et ne s'anéantit pas ; il demeure au contraire après la mort, soit dans les délices et la félicité, soit dans la fournaise et le malheur, car il est le siège de la connaissance. Et la terre ne dévore jamais le siège de la foi et de la connaissance, comme l'énoncent les traditions et comme en témoignent les preuves de la vision intérieure. La Loi n'a pas permis d'exposer la vérité de sa nature, car seuls ceux qui sont enracinés dans la science peuvent la supporter. Comment l'exposerait-on, alors qu'il possède des attributs merveilleux que la plupart des intelligences des créatures n'ont pas supportés lorsqu'il s'agissait d'Allah le Très-Haut ! N'espère donc pas qu'on expose sa réalité, et attends une légère allusion lorsqu'on évoquera son état après la mort.

#### Section

Cet esprit ne s'anéantit nullement et ne meurt pas : seul son état change par la mort, ainsi que sa demeure, et il s'élève de demeure en demeure. La tombe est pour lui soit un jardin d'entre les jardins du Paradis, soit une fosse d'entre les fosses des Feux, car il n'avait d'autre lien avec le corps que de l'employer et de capturer par lui les premiers éléments de la connaissance, au moyen du filet des sens. Le corps est donc son instrument, sa monture et son filet, et l'anéantissement de l'instrument, de la monture et du filet n'entraîne pas l'anéantissement du chasseur. Certes, si le filet est détruit une fois la chasse terminée, sa destruction est un gain, puisque le chasseur se trouve délivré de son poids et de sa charge. C'est pourquoi il (paix sur lui) a dit : « La mort est le présent du croyant. » Mais si le filet est détruit avant la chasse, grands seront le regret, le remords et la douleur ; c'est pourquoi celui qui a failli dira : « Seigneur, renvoyez-moi, afin que j'accomplisse une bonne œuvre dans ce que j'ai délaissé » [Al-Mu'minûn : 99, 100]. Bien plus : s'il s'était familiarisé avec le filet, l'avait aimé, y avait attaché son cœur, en avait embelli la forme et la facture ainsi que ce qui s'y rattache, il subira un double châtiment : l'un est le regret d'avoir manqué la chasse, qui ne se capture qu'avec le filet du corps ; l'autre est la disparition du filet alors que son cœur y est attaché et familiarisé. C'est là un des principes de la connaissance du châtiment de la tombe : si tu l'approfondis jusqu'au bout, tu en acquerras une certitude absolue.

#### Section

Peut-être désires-tu l'approfondissement qui conduit à la vérification. Sache alors que ce livre ne le supporte pas ; contente-toi donc d'un léger aperçu, et comprends que le sens de la mort est l'infirmité[^156] du corps. Tu sais que l'infirmité de la main consiste en ce qu'elle échappe à ton obéissance, bien que sa substance demeure, par l'anéantissement de la faculté au moyen de laquelle on se sert de la main. Comprends donc que la mort est une infirmité totale de tous les membres par l'anéantissement de leurs facultés : la mort te dépouille de ta main, de ton pied, de ton œil et de tous tes sens, tandis que toi, tu demeures — je veux dire ta réalité, celle par laquelle tu es toi. Car tu es maintenant l'homme que tu étais dans l'enfance, et peut-être ne reste-t-il plus rien en toi de ces corps-là : ils se sont entièrement dissous et la nourriture les a remplacés ; or tu es toi, et ton corps n'est plus ce corps-là. Si tu as un objet d'amour pour lequel tu as besoin de tes sens, ton châtiment sera grand par la séparation d'avec ce que tu aimes. Or tous les plaisirs du bas-monde sont des objets d'amour, et ils ne s'obtiennent que par les sens. Et pour le tourment de l'amant, il n'y a pas de différence entre que l'objet de son amour soit dérobé à sa vue, qu'on lui crève les yeux, ou que ce soit lui qui en soit arraché, en étant emporté en un lieu d'où il ne le voit plus : sa douleur vient de ce qu'il ne le voit pas. Celui qui aime sa famille, ses biens, ses domaines, son cheval, sa servante et ses vêtements souffre d'en être séparé, que ces choses lui soient enlevées ou que ce soit lui qui en soit enlevé, en étant emporté en un autre lieu et en étant séparé d'elles. Or la mort te dépouille de ces choses et s'interpose entre elles et toi ; ton châtiment sera donc à la mesure de ton amour pour elles. Mais la mort te laisse seul face à Allah le Très-Haut et coupe de toi ces sens qui occupent et troublent : ta jouissance, lorsque tu te présenteras devant Allah le Très-Haut, sera donc à la mesure de ton amour pour Lui et de ton *uns* (intimité) avec Son évocation. C'est pour cela qu'Il t'a averti, et Allah le Très-Haut a dit : « Je suis ta part[^157] inséparable ; attache-toi donc à ta part. » L'expression la plus complète des délices du Paradis est : « Ils y auront ce qu'ils désirent »[^158]. Et l'expression la plus complète du châtiment de l'au-delà est Sa parole : « Et l'on s'interposera entre eux et ce qu'ils désirent » [Saba' : 54]. Rien ne procure de plaisir sinon le désir, mais lorsqu'il rencontre son objet ; et rien ne fait souffrir sinon le désir, mais lorsqu'il est séparé de son objet. Ne te laisse donc pas abuser maintenant au point de dire : « Si telle est la cause du châtiment de la tombe, j'en suis à l'abri, car il n'y a aucun lien entre mon cœur et les jouissances du bas-monde. » Car cela, tu ne le perçois en vérité que si tu rejettes le bas-monde et en sors entièrement. Combien d'hommes ont vendu une servante en pensant qu'il n'y avait aucun lien entre eux et elle ; puis, lorsque l'acheteur l'a prise, les feux de la séparation se sont embrasés dans leur cœur et ils s'y sont consumés ; peut-être même se sont-ils jetés dans l'eau ou dans le feu pour se tuer et en être délivrés. Ainsi en sera-t-il de ton état dans la tombe à l'égard de tout ce à quoi ton cœur est attaché en ce bas-monde. C'est pourquoi l'Élu (paix sur lui) a dit : « Aime ce que tu veux, car tu le quitteras. » Et au-delà de cela, il y a un châtiment plus grand encore : le regret d'être privé de la proximité d'Allah le Très-Haut et de la vision de Sa noble Face. Par la mort se dévoile la grandeur de ce qui lui a échappé, même si sa valeur n'est pas grande à tes yeux avant la mort ; car la mort est cause de dévoilement, s'il n'y a pas eu de dévoilement avant elle, de même que le sommeil est cause du dévoilement de l'invisible, par une image symbolique ou sans image. Le sommeil est le frère de la mort, mais il lui est inférieur. Ce sont donc deux châtiments qui se redoublent pour tout mort pour qui un autre qu'Allah le Très-Haut était plus aimé qu'Allah le Très-Haut, et dont l'intimité avec un autre qu'Allah le Très-Haut était plus grande que son intimité avec Allah. Et tous deux sont nécessaires, si tu connais en vérité l'esprit et sa permanence après la mort, ses attaches, ce qui lui est contraire par nature et ce qui lui convient par nature.

> **Passage douteux** — « yakbur » semble être une coquille de l’imprimé (on attendrait « bi-kathîr ») ; traduit par le sens : « il lui est inférieur ».

#### Section

Peut-être diras-tu : « Ce qui est notoire chez les gens de science, c'est que l'homme est anéanti par la mort, puis recréé, et que le châtiment de la tombe consiste en feux, en scorpions et en serpents ; or ce que tu as exposé est contraire à cela. »

Sache alors que celui qui dit que la mort signifie l'anéantissement est voilé tout à la fois du bas niveau de l'imitation et de la hauteur[^159] de la vision intérieure. Quant à sa privation du sommet de la vision intérieure, tu ne la saisiras pas tant que tu n'auras pas toi-même acquis cette vision ; quant à sa privation de l'imitation, tu la reconnaîtras en récitant les versets et les traditions. Allah le Très-Haut a dit : « Ne pense surtout pas que ceux qui ont été tués dans le chemin d'Allah soient morts. Ils sont au contraire vivants, auprès de leur Seigneur, bien pourvus, joyeux… » [Âl ʿImrân : 169, 170], jusqu'à la fin du verset. Cela concerne les bienheureux. Quant aux réprouvés, le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) les a interpellés le jour de Badr, lorsqu'ils eurent été tués ; il disait : « Ô un tel, ô un tel — il citait un à un leurs chefs —, j'ai trouvé vrai ce que mon Seigneur m'avait promis ; avez-vous trouvé vrai ce que votre Seigneur vous avait promis ? » On lui dit : « Ô Messager d'Allah, les interpelles-tu alors qu'ils sont morts ? » Il (paix sur lui) répondit : « Par Celui qui tient mon âme en Sa main, vous n'entendez pas mieux mes paroles qu'eux ; mais ils ne peuvent pas répondre. » Il (paix sur lui) a dit : « La mort est la Résurrection : quiconque meurt, sa résurrection a eu lieu. » Il voulait dire par là la petite Résurrection ; la grande Résurrection vient après. Si tu veux l'explication de la petite Résurrection, cherche-la dans le Livre de la patience, parmi les livres de l'*Ihyâ'*. Et les traditions qui indiquent la permanence des esprits des morts et leur perception de ce qui se passe en ce monde-ci sont également nombreuses.

#### Section

Quant à ton affirmation selon laquelle ce qui est notoire au sujet du châtiment de la tombe est la souffrance causée par les feux, les scorpions et les serpents, cela est vrai, et il en est bien ainsi. Mais je te vois incapable d'en comprendre et d'en saisir le secret et la réalité. Je vais cependant t'en signaler un aperçu, pour te donner le désir de connaître les réalités et de te retrousser les manches pour te préparer à l'affaire de l'au-delà, car c'est une nouvelle immense dont vous vous détournez. Il (paix sur lui) a dit : « Le croyant est dans sa tombe dans un jardin verdoyant ; sa tombe est élargie pour lui de soixante-dix coudées, et son visage resplendit au point d'être comme la lune la nuit où elle est pleine. Savez-vous à propos de quoi a été révélé : "il aura une vie misérable" ? » Ils dirent : « Allah et Son Messager savent mieux. » Il dit : « C'est le châtiment du mécréant dans sa tombe : on lâche sur lui quatre-vingt-dix-neuf dragons. Savez-vous ce qu'est le dragon ? Quatre-vingt-dix-neuf serpents, chaque serpent ayant neuf têtes ; ils le mordent, le lèchent et soufflent dans son corps jusqu'au jour où ils seront ressuscités. » Considère donc ce hadith, et sache qu'il est vrai, de la manière dont l'ont contemplé les détenteurs de la *basîra* (clairvoyance intérieure), par une clairvoyance plus claire que la vue extérieure.

L'ignorant le nie, disant : « Je regarde dans sa tombe et je ne vois rien de cela. » Que l'ignorant sache donc que ce dragon n'est pas extérieur à l'essence du mort — je veux dire l'essence de son esprit, non l'essence de son corps, car c'est l'esprit qui souffre et qui jouit —, mais qu'il était avec lui avant sa mort, établi dans son intérieur ; seulement, il ne sentait pas sa morsure, à cause d'un engourdissement qui était en lui du fait de l'emprise des passions ; il a donc senti sa morsure après la mort. Qu'il tienne pour certain que ce dragon est composé de ses propres attributs, et que le nombre de ses têtes est à la mesure du nombre de ses vices blâmables et de ses désirs pour les jouissances du bas-monde. La racine de ce dragon est l'amour du bas-monde, et de lui se ramifient des têtes en nombre égal à ce qui se ramifie de l'amour du bas-monde : le *hasad* (envie), la rancune, le *riyâ'* (ostentation), le *kibr* (orgueil), la convoitise, la ruse, la tromperie, l'amour du *jâh* (prestige) et des richesses, l'inimitié et la haine. La racine de cela se connaît par la clairvoyance intérieure, de même que la multiplicité de ses têtes qui mordent ; quant à la limitation de leur nombre à quatre-vingt-dix-neuf, on ne la connaît que par la lumière de la prophétie. Ce dragon est donc établi au tréfonds du cœur du mécréant, non du seul fait de son ignorance qui constitue la mécréance, mais à cause de ce à quoi pousse la mécréance, comme l'a dit Allah le Très-Haut : « Cela, parce qu'ils ont préféré la vie d'ici-bas à l'au-delà » [An-Nahl : 107]. Allah le Très-Haut a dit : « Vous avez dissipé vos bonnes choses dans votre vie d'ici-bas et vous en avez joui… » [Al-Ahqâf : 20], jusqu'à la fin du verset. Si ce dragon était, comme tu le penses, extérieur à l'essence du mort, ce serait plus léger, car on pourrait concevoir que le dragon se détourne de lui ou qu'il se détourne du dragon. Non, il est au contraire établi au tréfonds de son cœur ; le dragon le mord d'une morsure plus terrible que ce que tu comprends de la morsure des dragons, et il n'est autre que ses propres attributs, qui étaient avec lui durant sa vie — de même que le dragon qui mord le cœur de l'amant lorsqu'il a vendu sa servante n'est autre que celui qui était tapi dans son cœur, comme le feu est tapi dans la pierre, sans qu'il y prête attention. Ce qui était cause de son plaisir est donc devenu cause de sa douleur. Tel est le secret de sa parole (paix sur lui) : « Ce ne sont que vos œuvres qui vous sont rendues », et de la parole du Très-Haut : « Le jour où chaque âme trouvera présent ce qu'elle aura fait de bien, et ce qu'elle aura fait de mal, elle souhaitera qu'il y ait entre elle et cela une longue distance. Allah vous met en garde contre Lui-même, et Allah est compatissant envers les serviteurs » [Âl ʿImrân : 30] ; bien plus, c'est le secret de la parole du Très-Haut : « Non ! Si vous saviez de science certaine, vous verriez certes la Fournaise » [At-Takâthur : 5, 6], c'est-à-dire que la Fournaise est en votre intérieur : cherchez-la donc par la science certaine, afin de la voir avant de l'atteindre par l'œil de la certitude. Bien plus, c'est le secret de la parole du Très-Haut : « Ils te demandent de hâter le châtiment, alors que la Géhenne encercle déjà les mécréants » [Al-ʿAnkabût : 54] : Il n'a pas dit qu'elle les encerclera, mais Il a dit qu'elle les encercle ; et de Sa parole : « Nous avons préparé pour les injustes un Feu dont les parois les cernent » [Al-Kahf : 29] — Il n'a pas dit « les cerneront ». Tel est le sens de la parole de celui qui a dit : « Le Paradis et l'Enfer sont déjà créés. » Allah a fait prononcer à sa langue la vérité, bien qu'il ne saisisse peut-être pas le secret de ce qu'il dit. Si tu ne comprends pas certains des sens du Coran de cette manière, tu n'as du Coran d'autre part que ses écorces, de même que la bête n'a du blé[^160] d'autre part que ses écorces, c'est-à-dire la paille. Le Coran est la nourriture de toutes les créatures, quelles que soient leurs catégories, mais chacune s'en nourrit selon son degré. Toute nourriture comporte une moelle, du son et de la paille, et l'âne est plus avide de paille que du pain fait de la fine fleur. Et toi, tu es fort avide de ne pas quitter le degré de la bête et de ne pas t'élever au rang de l'humanité, voire à celui des anges. À toi donc d'aller paître librement dans les jardins du Coran, car il s'y trouve de quoi jouir, pour vous et pour vos bestiaux.

> **Passage douteux** — Lu « ash-sharah » (convoitise) là où l’imprimé, abîmé, porte « ash-sharwa ».

#### Section

Si tu dis : « Ce dragon prend-il une forme que tu contemples d'une contemplation semblable à la perception de la vue, ou est-ce une pure souffrance dans l'essence même du mort, comme la souffrance de l'amant lorsqu'on l'a séparé de l'objet de son amour ? »

Je réponds : Non, il prend forme pour toi au point que tu le contemples, mais d'une figuration spirituelle, et non d'une manière que percevrait celui qui est encore dans le *ʿâlam ash-shahâda* (monde du visible) s'il regardait dans sa tombe, car cela relève du *ʿâlam al-malakût* (monde du Royaume invisible). Certes, l'amant lui aussi peut s'endormir, et son état prend alors forme pour lui dans le rêve : il voit peut-être un serpent qui lui mord le tréfonds du cœur, parce que, par le sommeil, il s'est un peu éloigné du monde du visible ; les réalités des choses prennent alors forme pour lui en une figuration qui imite la réalité et qui lui est dévoilée depuis le monde du Royaume invisible. Or la mort dévoile davantage que le sommeil, car elle réprime plus fortement les élans des sens et de l'imagination et dépouille plus complètement l'esprit du voile de ce monde-ci. C'est pourquoi cette figuration est complète, réalisée, permanente et ne disparaît pas, car c'est un sommeil dont on ne se réveille qu'au Jour de la Résurrection : « Tu étais certes insouciant de ceci ; Nous avons donc ôté ton voile, et ta vue est aujourd'hui perçante » [Qâf : 22]. Et sache que, si celui qui veille à côté du dormeur ne voit pas le serpent qui mord le dormeur, cela n'empêche pas que le serpent existe pour ce dernier et qu'il en éprouve la douleur. Ainsi en est-il de l'état du mort dans la tombe.

#### Section

Peut-être diras-tu : « Tu as innové une doctrine contraire à ce qui est notoire et réprouvée par la majorité, puisque tu as prétendu que les différentes sortes de châtiment de l'au-delà se perçoivent par la lumière de la clairvoyance intérieure et par la contemplation, d'une perception qui dépasse les limites de l'imitation des lois révélées. Peux-tu donc — s'il en est ainsi — dénombrer les catégories du châtiment et en détailler les formes ? »

Sache que je ne nie pas être en désaccord avec la majorité. Et comment nierais-tu que le voyageur soit en désaccord avec la majorité ! Car la majorité demeure dans la ville où elle est née et où elle a vu le jour, qui est la première des demeures de son existence ; seuls quelques individus parmi eux voyagent. Sache que la ville est la demeure du corps et de la parole extérieure, tandis que la demeure de l'esprit humain, ce sont les mondes des perceptions : les choses sensibles sont sa première demeure, les choses imaginées sa deuxième demeure, et les choses estimatives sa troisième demeure. Tant que l'homme est dans la première demeure, il est ver et papillon : le papillon de nuit attiré par le feu n'a que la sensation ; s'il avait une imagination et la conservation de l'image après la sensation, il ne se précipiterait pas sur le feu une fois après l'autre, alors qu'il en a déjà souffert la première fois. Car l'oiseau et les autres animaux, lorsqu'ils ont souffert de coups en un endroit, s'enfuient de cet endroit et n'y reviennent pas, parce qu'ils ont atteint la deuxième demeure, qui est la conservation des images après leur disparition aux sens. Et tant que l'homme est encore dans la deuxième demeure, il est une bête imparfaite, dont la limite est de se garder d'une chose qui l'a fait souffrir une fois ; et tant qu'une chose ne l'a pas fait souffrir, il ne sait pas qu'il doit s'en garder.

Et tant qu'il en est à la troisième demeure – celle des choses présumées (*mawhûmât*) –, il est une bête accomplie, comme le cheval par exemple ; car celui-ci peut se garder du lion dès la première fois qu'il le voit, même s'il n'en a jamais subi de mal, de sorte que sa méfiance ne dépend pas de ce qu'il en ait souffert une fois ; bien plus, la brebis voit le loup pour la première fois et s'en garde, tandis qu'elle voit le chameau et la vache, qui sont pourtant plus grands que lui par la stature et plus effrayants par l'aspect, et ne s'en garde pas, puisqu'il n'est pas dans leur nature de nuire. Jusqu'ici, les bêtes partagent avec lui ces facultés. Ensuite, l'homme s'élève au monde de l'humanité : il perçoit alors des choses qui n'entrent ni dans les sens, ni dans l'imagination, ni dans l'estimation, et il se garde par là des choses à venir, sa méfiance ne se bornant pas à l'immédiat, comme la méfiance de la brebis se borne à ce qu'elle voit du loup dans l'instant ; c'est à partir de là qu'il parvient à la réalité de l'humanité. Cette réalité, c'est l'esprit (*rûh*) rapporté à Allah le Très-Haut dans Sa parole : « et Je lui ai insufflé de Mon esprit » [Al-Hijr : 29, Sâd : 72]. Dans ce monde-là s'ouvre à lui la porte du monde du Royaume invisible (*ʿâlam al-malakût*), et il contemple les esprits dépouillés du vêtement de l'équivoque et du voile des formes. Et ce monde-là n'a point de fin.

Quant aux mondes des choses sensibles, des choses imaginées et des choses présumées, ils sont finis, parce qu'ils sont contigus aux corps et y adhèrent ; or il est inconcevable que les corps soient infinis. La marche dans ce monde-là a pour image la marche, en imagination, sur l'eau ; puis on s'élève de là jusqu'à la marche dans l'air. C'est pourquoi, lorsqu'on dit à l'Envoyé d'Allah (paix et bénédictions sur lui) : « ʿÎsâ (Jésus) – que les prières et la paix d'Allah soient sur lui – a marché sur l'eau », il répondit (paix sur lui) : « Oui, et s'il avait eu davantage de certitude, il aurait marché dans l'air. » Quant au va-et-vient parmi les choses sensibles, il est comme la marche sur la terre ; et entre elle et l'eau se trouve un monde qui tient lieu de navire, où naissent les degrés des démons, jusqu'à ce que l'homme dépasse les mondes des bêtes et parvienne au monde des démons ; de là, il voyage vers le monde des anges, et il arrive qu'il y fasse halte et s'y établisse ; mais l'explication de cela serait longue. Tous ces mondes sont des étapes de la guidance, mais la guidance rapportée à Allah le Très-Haut se trouve dans ce quatrième monde, qui est le monde des esprits ; c'est ce qu'exprime Sa parole, exalté soit-Il : « Dis : la guidance est la guidance d'Allah » [Âl ʿImrân : 73]. Le rang de chaque homme, sa place et sa demeure dans l'élévation et dans l'abaissement sont à la mesure de sa perception ; c'est le sens de la parole de ʿAlî (qu'Allah l'agrée) : « Les gens sont les fils de ce qu'ils maîtrisent. » L'homme oscille ainsi entre être un ver, un âne, un cheval ou un démon ; puis il dépasse cela et devient un ange.

> **Passage douteux** — Tournure étrange dans l’imprimé ; traduite par « la marche, en imagination, sur l’eau ».

Les anges ont des degrés : parmi eux, il y a les terrestres, les célestes, et les rapprochés, qui s'élèvent au-dessus de toute attention portée au ciel et à la terre, et se consacrent exclusivement à la beauté de la Présence seigneuriale et à la contemplation de la Face. Ils sont à jamais dans la Demeure de la permanence, puisque l'objet de leur regard est la Face permanente ; tout ce qui est en dehors de cela est voué à l'anéantissement – je veux dire le ciel et la terre, et ce qui s'y rattache de choses sensibles, imaginées et présumées ; c'est le sens de Sa parole, exalté soit-Il : « Tout ce qui est sur elle est périssable ; seule demeure la Face de ton Seigneur, plein de majesté et de munificence » [Ar-Rahmân : 26, 27]. Ces mondes sont les étapes du voyage de l'humanité : l'homme s'élève du bas-fond du degré des bêtes jusqu'aux hauteurs du rang des anges ; puis il s'élève de leur rang jusqu'au rang des épris d'amour parmi eux, ceux qui demeurent attachés à la contemplation de la beauté de la Face, qui glorifient la Face et la sanctifient nuit et jour sans relâche.

Considère donc à présent la bassesse de l'homme et sa noblesse, l'éloignement des degrés qu'il gravit dans ses ascensions, et l'abaissement de ses degrés dans sa chute. Tous les fils d'Adam sont ramenés au plus bas des bas-fonds ; puis ceux qui ont cru et accompli les œuvres bonnes s'en élèvent, et ils auront une récompense jamais interrompue, qui est la beauté de la Face. Par là se comprend le sens de Sa parole, exalté soit-Il : « Nous avons proposé le dépôt aux cieux, à la terre et aux montagnes ; ils ont refusé de le porter et en ont eu peur, et l'homme s'en est chargé… » [Al-Ahzâb : 72], jusqu'à la fin du verset. Car le sens du dépôt est de s'exposer à la responsabilité et au péril ; or il n'y a pas de péril pour les habitants de la terre, qui sont les bêtes, puisqu'ils n'ont pas la possibilité de s'élever au-delà de la troisième demeure ; et il n'y a pas de péril pour les anges, puisqu'ils n'ont pas à craindre de déchoir jusqu'au bas-fond du monde des bêtes.

Et considère l'homme et les merveilles de ses mondes : comment il monte vers le ciel supérieur en s'élevant, et chute vers la terre de la vilenie en tombant, s'étant chargé de ce péril immense dont nul autre que lui dans l'existence ne s'est chargé. Ô malheureux ! Comment peux-tu me menacer de l'issue finale et me faire craindre de m'écarter du grand nombre et de contredire l'opinion répandue, alors que c'est en cela que résident ma joie et mon bonheur ! Ce que ceux-là réprouvent chez moi est précisément ce que mon cœur désire. Replie donc le rouleau[^161] du radotage, et ne cherche plus désormais à m'effrayer en agitant les vieilles outres[^162].

> **Passage douteux** — La phrase semble incomplète dans l’imprimé lui-même.

#### Section

Quant à ta demande que je t'expose en détail le châtiment de l'au-delà (*âkhira*) et que j'en mentionne les espèces, n'espère pas le détail, car il mène à la lassitude et à la prolixité ; contente-toi de la mention des espèces. Il m'est en effet apparu par la contemplation directe, d'une manière plus claire que la vue des yeux, que les espèces du châtiment de l'au-delà – je veux dire de sa part spirituelle – sont trois : la privation des choses désirées, l'opprobre de la honte des choses déshonorantes, et l'affliction de la perte des choses aimées. Ce sont là trois sortes de feux spirituels qui se succèdent sur l'esprit de celui qui a préféré la vie de ce bas-monde (*dunyâ*), jusqu'à ce qu'il parvienne aux stations du feu corporel, car celui-ci ne vient qu'au terme de l'affaire. Reçois donc à présent l'explication de ces descriptions.

> **Passage douteux** — L’imprimé porte ici « hurmat » (privation), alors que plus loin le même châtiment est appelé « hurqat » (brûlure) ; texte imprimé gardé.

La première espèce : la brûlure de la séparation d'avec les choses désirées. Sa forme, empruntée au monde des sens et de l'imagination, est le dragon que la Loi révélée a décrit, avec le nombre de ses têtes, qui est celui des passions (*shahawât*) et des vices, et qui mord le tréfonds du cœur d'une morsure douloureuse, même si le corps en est à l'écart. Suppose donc, dans ce monde qui est le tien, un roi maître de toute la terre, disposant de tous les plaisirs et en jouissant, éperdument épris des beaux visages et s'y abandonnant avec avidité, passionné de commandement et de l'asservissement des créatures par l'obéissance, obéi parmi eux ; puis son ennemi le surprend[^163], l'asservit et l'emploie, au vu et au su de ses sujets, à soigner les chiens ; et cet ennemi se met à jouir de ses biens, à jouir de sa famille et de ses concubines sous ses yeux, à disposer de ses trésors et des réserves de ses richesses, qu'il distribue à ses ennemis et à ses adversaires. Regarde maintenant : ne vois-tu pas sur son cœur un dragon aux têtes nombreuses, qui mord le tréfonds de son cœur alors que son corps en est à l'écart, au point qu'il voudrait que son corps fût éprouvé par des maladies et des douleurs pour s'en délivrer ! Représente-toi cela, et peut-être sentiras-tu par là un peu de l'odeur de la *hutama*[^164], dans laquelle se trouve le feu attisé d'Allah, qui monte jusqu'aux cœurs, préparé pour celui qui a amassé des richesses et les a comptées, pensant que ses richesses le rendraient éternel.

Sache que le châtiment de chaque mort est à la mesure des têtes de ce dragon, et que le nombre des têtes est à la mesure des choses désirées. C'est pourquoi celui qui était plus pauvre et dont la jouissance en ce bas-monde était moindre aura un châtiment plus léger, et celui qui n'a aucun attachement au bas-monde n'a aucun châtiment.

La deuxième espèce : l'opprobre de la honte des choses déshonorantes. Suppose un homme vil, méprisable, pauvre et impuissant, qu'un roi parmi les rois a rapproché de lui, élevé, fortifié et revêtu d'une robe d'honneur, à qui il a confié la lieutenance de son royaume et qu'il a laissé entrer dans son harem et dans tous ses trésors, se fiant à sa loyauté. Puis, lorsque le bienfait dont il jouit devint immense, il se montra insolent et inique : il se mit à trahir dans le trésor du roi et à forniquer avec l'épouse du roi, ses filles et ses concubines, tout en affichant en tout cela sa loyauté envers le roi et en croyant que celui-ci n'était pas informé de sa trahison. Or, tandis qu'il était plongé dans sa débauche et sa trahison, il aperçut une lucarne[^165] et vit, par elle, le roi qui l'observait de là ; et il comprit que le roi l'observait chaque jour et chaque nuit, mais qu'il fermait les yeux sur lui et lui accordait un sursis afin qu'il croisse en perversité et en débauche, et qu'il mérite davantage le châtiment exemplaire, pour déverser ensuite sur lui toutes sortes de tourments. Considère maintenant son cœur : comment il brûle du feu de l'opprobre et de la honte, alors que son corps en est à l'écart ; et comment il voudrait que son corps soit châtié de toutes sortes de châtiments, pourvu que son opprobre demeure caché. De même, toi, tu t'adonnes en ce bas-monde à des actes qui sont tes désirs ; or ces actes ont des esprits et des réalités viles et laides, que tu ignores, les croyant beaux ; puis leurs réalités te seront dévoilées dans l'au-delà sous leurs formes laides, et tu seras couvert d'opprobre et de honte, d'une honte à laquelle tu préférerais des douleurs corporelles.

Si tu demandes : « Comment leurs esprits et leurs réalités me seront-ils dévoilés ? »

Sache que tu ne peux le comprendre que par un exemple. En voici un : qu'un muezzin fasse l'appel à la prière pendant le Ramadan avant l'aube, puis qu'il voie en songe qu'il tient à la main un sceau avec lequel il scelle les bouches des hommes et les sexes des femmes ; et Ibn Sîrîn lui dit : « Tu as vu cela à cause de ton appel avant l'aube. » Médite maintenant ceci : lorsque, par le sommeil, il s'est un peu éloigné du monde des sens corporels, l'esprit de son acte lui a été dévoilé. Mais comme il était encore loin dans le monde de l'imagination – car l'imagination du dormeur ne disparaît pas –, l'imagination l'a recouvert d'une image imaginée, qui est le sceau et l'acte de sceller. Cette image indique néanmoins l'esprit de l'acte mieux que l'appel lui-même, car le monde du songe est plus proche du monde de l'au-delà ; l'équivoque y est donc un peu plus faible, sans qu'il soit pour autant exempt d'équivoque ; et c'est pourquoi il a besoin d'interprétation.

Si quelqu'un disait à ce muezzin : « N'as-tu pas honte de sceller les bouches des hommes et les sexes des femmes ? », il répondrait : « Qu'Allah me préserve de faire cela ! Que je sois mené au supplice et qu'on me tranche le cou m'est plus cher que de faire cela. » Il le nie donc parce qu'il l'ignore, bien qu'il l'ait fait, car son esprit est incapable de percevoir les esprits des choses. De même, si tu mangeais une viande savoureuse en croyant que c'est de la viande d'oiseau, et que quelqu'un te dise : « N'as-tu pas honte de manger la chair de ton frère mort, Untel ? », tu répondrais : « Qu'Allah me préserve de faire cela ! Mourir de faim me serait plus facile que cela. » Puis tu regardes, et voici que c'est la chair de ton frère mort, qu'on a cuite, qu'on t'a servie et qu'on t'a déguisée. Vois donc comme tu en serais couvert d'opprobre et déshonoré, alors que ton corps demeure à l'écart de sa douleur. C'est ainsi que le médisant se verra lui-même dans l'au-delà, car l'esprit de la médisance (*ghayba*) consiste à déchirer l'honneur des frères et à s'en régaler.

Or, dans le monde de l'au-delà, les esprits des choses et leurs réalités se dévoilent. De même, si tu lançais des pierres contre un mur, et que quelqu'un te dise : « N'as-tu pas honte de faire cela, alors que les pierres rebondissent sur le mur, tombent dans ta maison et atteignent les prunelles de tes enfants ? Tu as crevé les yeux de tous ! », tu répondrais : « Qu'Allah me préserve de faire cela ! » Il te dirait alors : « Entre dans ta maison. » Tu entres, et voici qu'il en est bien ainsi. Vois comme tu serais déshonoré, et comme ton cœur brûlerait de regret pour ton acte, que tu croyais insignifiant alors qu'il est immense auprès d'Allah. Tel est l'esprit de ton envie (*hasad*) envers ton frère : tu l'envies sans lui nuire, elle se retourne contre toi, ruine ta religion et transfère tes bonnes œuvres dans son registre – or elles sont la fraîcheur de tes yeux, puisqu'elles sont la cause de la félicité éternelle ; elles te sont donc plus chères que la prunelle de ton enfant. Lorsque cet esprit te sera dévoilé, vois comme tu brûleras des feux du déshonneur, alors que ton corps en est à l'écart.

Le Coran exprime souvent les esprits des choses ; c'est pourquoi le Très-Haut a dit au sujet de la médisance : « L'un de vous aimerait-il manger la chair de son frère mort ? Vous en auriez horreur » [Al-Hujurât : 12]. Et Allah le Très-Haut a dit au sujet de l'envie : « Ô gens, votre transgression ne retombe que sur vous-mêmes » [Yûnus : 23]. Il te suffit, en fait d'exemples, de celui de l'appel à la prière, de la médisance et de l'envie. Juges-en par analogie de tout acte que la Loi révélée t'a interdit : cela tient à la laideur de l'esprit de l'acte et de sa réalité, en dépit de la beauté de son apparence ; c'est-à-dire que son apparence est belle pour la vue extérieure, tandis que son intérieur est laid pour la clairvoyance intérieure (*basîra*) qui regarde dans la niche de la lumière d'Allah le Très-Haut.

C'est ce que la Loi révélée a exprimé lorsqu'elle a dit : « Le bas-monde sera présenté le Jour de la Résurrection sous la forme d'une vieille femme hideuse aux yeux bleus, avec tels et tels traits ; nul ne la verra sans dire : "Je cherche refuge auprès d'Allah contre elle !" On dira alors : "Voici votre bas-monde, sur lequel vous vous jetiez avec avidité." » Ils trouveront alors en eux-mêmes un tel opprobre et un tel déshonneur qu'ils lui préféreront le Feu. Si tu veux comprendre la nature de cette honte, écoute l'histoire d'un fils de roi qui fut marié à la plus belle des filles de rois. Cette nuit-là, il but et s'enivra ; il se trompa de porte de la chambre, sortit de la demeure et s'égara. Il vit la lueur d'une lampe et s'y dirigea, croyant que c'était sa chambre. Il entra dans le lieu et vit un groupe de gens endormis ; il les appela à grands cris, mais ils ne lui répondirent pas, et il pensa qu'ils dormaient. Il chercha la mariée et vit quelqu'un qui dormait dans des vêtements neufs ; il crut que c'était la mariée, se coucha auprès d'elle, se mit à l'embrasser et à s'unir à elle, mettant sa langue dans sa bouche et suçant sa salive, s'en délectant dans son ivresse au plus haut point, et s'enduisant des humeurs qui lui venaient de tout son corps, croyant que c'était un parfum qu'elle lui avait réservé. Lorsque vint le matin, il reprit ses esprits : et voici qu'il se trouvait dans un ossuaire des mages, que les dormeurs étaient des morts, et que celle-ci était une vieille hideuse, morte depuis peu, couverte d'aromates funéraires et de son linceul neuf. Il trouva dans sa bouche et dans son nez des humeurs de sa salive et de sa morve, et sur son corps des immondices de ses parties basses ; et voici qu'il était, de la tête aux pieds, couvert de ses immondices. Puis il repensa à son union avec elle et à la salive qu'il avait avalée, et il fut assailli au cœur d'un tel opprobre qu'il souhaita qu'Allah fasse s'engloutir la terre sous lui, afin d'oublier ce qui lui était arrivé. Mais il ne cesse d'y revenir en pensée et ne l'oublie jamais ; bien plus, son âme trouve présent tout le mal qu'elle a commis, et voudrait qu'il y ait entre elle et lui une longue distance ; et son corps est à l'écart de ces opprobres et de ces douleurs, tandis qu'il est dans un tourment continuel de nausée et de vomissements, et dans le souvenir de ces opprobres. Il craint que quelqu'un ne le découvre et que son affliction ne redouble ; et voici que son père et toute sa suite arrivent à sa recherche et découvrent tous ses opprobres. Tel est l'état de celui qui a joui de ce bas-monde : son esprit et sa réalité lui seront ainsi dévoilés dans l'au-delà. C'est le sens de Sa parole, exalté soit-Il : « et que sera mis au jour ce qui est dans les poitrines » [Al-ʿÂdiyât : 10], c'est-à-dire que leur produit leur sera présenté, à savoir leur esprit et leur réalité ; et c'est le sens de Sa parole, exalté soit-Il : « Le Jour où les secrets seront éprouvés » [At-Târiq : 9], c'est-à-dire où seront dévoilés les secrets des œuvres et leurs esprits, laids ou beaux. Et de même que le plus délicieux des aliments est celui dont le rejet[^166] est le plus immonde et le plus fétide, de même les plus délicieuses jouissances de ce bas-monde ont, dans l'au-delà, le produit et le secret les plus laids et les plus infamants. C'est pourquoi l'Envoyé d'Allah (paix et bénédictions sur lui) a comparé le bas-monde à la nourriture, et son issue au rejet.

La troisième espèce : l'affliction de la perte des choses aimées. Imagine-toi avec un groupe de tes compagnons, entrés ensemble dans les ténèbres. Il s'y trouvait des pierres dont on ne voyait pas les couleurs, et tes compagnons dirent : « Emporte-en autant que tu peux ; peut-être s'y trouvera-t-il de quoi nous servir quand nous sortirons des ténèbres. » Tu répondis : « Qu'en ferais-je ? Porterais-je dès maintenant leur poids et m'épuiserais-je pour elles, sans savoir ce qu'il en adviendra ! Ce ne serait là qu'une grande ignorance. Car l'homme sensé ne délaisse pas un repos comptant pour ce qu'il espère à terme et dont il n'est pas certain. » Chacun de tes compagnons prit ce qu'il put prendre, et toi tu t'en détournas, les jugeant sots et te moquant d'eux, parce qu'ils ployaient sous leurs fardeaux et leur poids, tandis que toi, à ton aise sur le chemin, tu courais et riais d'eux. Lorsqu'ils eurent franchi les ténèbres, ils regardèrent : et voici que c'étaient des joyaux et des rubis, dont chacun valait mille dinars. Ils se mirent à les vendre, parvinrent par là au prestige (*jâh*) et à l'opulence, et devinrent les rois de la terre. Puis ils te prirent et t'astreignirent à soigner leurs montures, pour te donner chaque jour une maigre part des restes de nourriture.

Comment vois-tu alors s'embraser les feux de l'affliction dans ton cœur, alors que ton corps en est à l'écart ? Et combien de fois dis-tu : « Malheur à moi pour ce que j'ai négligé envers Allah » [Az-Zumar : 56], et : « Si seulement nous étions renvoyés, nous ferions autre chose que ce que nous faisions ! » Tu leur dis : « Déversez sur nous un peu de l'eau, de ce qui a été déversé sur vous ! » Et ils te répondent : « C'est interdit pour toi ; ne te moquais-tu pas de nous et ne riais-tu pas de nous ? Il faut donc qu'aujourd'hui nous nous moquions de toi comme tu t'es moqué de nous. » L'artère[^167] de ton cœur ne cesse de se rompre d'affliction, et l'affliction ne te sert à rien ; mais tu te consoles en disant : « La mort me délivrera de cela. »

Sache donc que l'état de celui qui délaisse les actes d'obéissance lui sera ainsi dévoilé dans l'au-delà ; mais il n'y a nul espoir d'une mort libératrice : c'est au contraire une affliction éternelle et perpétuelle, et la douleur redouble chaque jour, même si le corps en est à l'écart. C'est ce qu'exprime Sa parole, exalté soit-Il : « Déversez sur nous un peu d'eau, ou de ce qu'Allah vous a attribué. Ils diront : Allah les a interdits aux mécréants » [Al-Aʿrâf : 50].

De même se déverse sur les gens de la connaissance (*maʿrifa*) et de l'obéissance, des lumières de la beauté de la Face, de quoi leur procurer un degré de délice auquel les délices de ce bas-monde ne sauraient se comparer ; bien plus, le dernier à sortir du Feu recevra dix fois l'équivalent de ce bas-monde, comme l'a rapporté le hadith : non au sens d'une multiplication de la quantité par la superficie, mais d'une multiplication des esprits ; de même qu'un joyau vaut dix fois un cheval, non par le poids et la quantité, mais par l'esprit de la valeur marchande, puisque son prix est dix fois le sien.

Sache que l'interdiction de ces délices et leur déversement sur ceux-là ne sont pas du genre de l'interdiction qu'un homme fait de ses bienfaits à son esclave par colère ou par libre choix, de sorte qu'on pourrait concevoir qu'elle change ; c'est plutôt comme l'interdiction qu'Allah le Très-Haut a faite au blanc d'être noir pendant qu'il est blanc, et au chaud d'être froid pendant qu'il est chaud : il est inconcevable que cela change. L'image en est plutôt qu'un vieillard décrépit, du nombre des ignorants, qui était obtus dès sa nature originelle, n'a jamais pratiqué aucune science et n'a appris aucune langue, dise au savant accompli : « Déverse sur mon cœur quelque chose des subtilités de tes sciences. » Et celui-ci répond : « Allah l'a interdit aux ignorants », ce qui signifie que la disposition à le recevoir ne s'acquiert que par une intelligence innée et une longue pratique de la science, après l'apprentissage de la langue arabe et de bien d'autres choses. Et lorsque la disposition est anéantie et perdue, le déversement devient impossible, de même qu'il est impossible de déverser la chaleur sur la froideur tant que la froideur demeure. Ne pense donc pas qu'Allah le Très-Haut s'irrite contre toi et te châtie par vengeance, pour ensuite te leurrer toi-même par l'espoir du pardon en disant : « Il ne me châtiera pas, et ma désobéissance ne Lui nuit en rien. » Non : le châtiment découle nécessairement de la désobéissance, comme la mort découle nécessairement du poison.

Sache que cette affliction est perpétuelle parce qu'elle naît de l'opposition de deux attributs dont l'opposition ne cesse jamais. L'image en est que celui que l'on suspend par une corde attachée à son cou ou à son pied ne souffre qu'en raison de l'opposition de deux attributs, et non de la forme de la corde et de la suspension : son attribut naturel réclame la chute vers le bas, tandis que l'empêchement contraignant de la corde s'oppose à ce penchant naturel, et la douleur naît en lui de leur résistance mutuelle. De même l'esprit humain procède, par sa nature originelle, de l'esprit spirituel divin ; il a donc, par sa nature même, une nostalgie et un désir ardent (*shawq*) du monde supérieur, le monde des esprits, et de la compagnie de l'Assemblée suprême ; mais les carcans et les chaînes des passions l'entraînent vers le plus bas des bas-fonds – ce sont les passions de ce bas-monde –, et c'est là un attribut accidentel qui a vaincu l'attribut naturel et l'a empêché d'atteindre ce qu'il requiert ; et la douleur naît entre les deux. Le feu, lui aussi, ne fait souffrir qu'en raison de l'opposition : ce qui convient à un composé, c'est le maintien de sa cohésion, et le feu s'oppose à la cohésion en séparant les parties. Si tu n'avais jamais vu le feu, et que tu entendes dire qu'une chose subtile et souple touche ton corps et te fait souffrir, tu le jugerais invraisemblable et dirais : « Comment une chose dépourvue de toute dureté ferait-elle souffrir par le toucher ? »

Sache que l'opposition est douloureuse, qu'elle ait une cause extérieure ou intérieure : le venin du scorpion dans un membre fait souffrir par l'excès de sa froideur, opposée à la chaleur du corps. Ne pense donc pas que toutes les douleurs viennent de l'extérieur. Et si tu dis : « Le scorpion n'a piqué que de l'extérieur », sache que la douleur de la dent et la douleur de l'œil ne lui sont pas inférieures, alors que leur cause n'est que l'afflux d'une humeur intérieure opposée au tempérament de l'œil et de la dent ; et cela n'est pas plus facile à supporter que la piqûre du scorpion et la morsure du serpent.

Sache que l'opposition des attributs dans le cœur (*qalb*) fait souffrir le cœur d'une souffrance qui n'est pas moindre que celle qui fait souffrir la dent et l'œil. L'image en est, pour le plus faible des attributs, l'avare ostentatoire à qui l'on demande un don en public, en présence de gens dont il veut être connu pour sa générosité : son cœur souffre de l'opposition de deux attributs, puisque l'avarice (*bukhl*) exige de lui qu'il ne donne pas, et l'amour du prestige exige de lui qu'il donne ; et son cœur, entre ces deux attributs, est comme un homme que l'on scie en deux avec une scie. Voilà une image de l'affliction de la perte ; et sa grandeur est à la mesure de ce qui se dévoile de l'éminence de la valeur de ce qui a été perdu. Tu ne la connais pas véritablement en ce monde-ci, mais dans le monde du dévoilement ; « c'est une nouvelle immense, dont vous vous détournez ».

Sache que ces trois espèces suivent un ordre : la première que rencontre le mort châtié est la brûlure de la séparation d'avec les choses désirées, et c'est le dragon de l'amour de ce bas-monde ; c'est pourquoi on l'a rattaché à la tombe. Celle-ci vient en premier parce que ce qui domine le plus le cœur du mort, sur le moment, c'est la séparation d'avec ce qu'il perd de ce bas-monde : prestige, fortune, charge et opulence ; ensuite seulement lui sont dévoilés les esprits des œuvres et leurs réalités laides.

Cela survient lors de l'immersion totale dans la mort, quand le temps s'est éloigné du voile des attributs du bas-monde (*dunyâ*). Plus les suites d'une chose sont graves après la mort, plus elle est apte à être dévoilée ; cela fait alors déferler sur lui l'opprobre et le scandale. C'est pourquoi on a rattaché ceci à la Résurrection, car ce moment est un intermédiaire entre la demeure de la tombe et la Demeure de la stabilité ; et c'est pourquoi Allah le Très-Haut a dit : « Le jour où Allah ne couvrira d'opprobre ni le Prophète ni ceux qui ont cru avec lui » [At-Tahrîm : 8], c'est-à-dire le Jour de la Résurrection.

> **Passage douteux** — Probablement une coquille de l’édition pour « bi-ghishâwa » (voile) ; gardé dans l’arabe, traduit par « voile ».

Quant à l'affliction (*hasra*) de la perte des choses aimées, elle s'empare de lui en dernier lieu, lors de l'établissement définitif dans le Feu ; c'est là qu'il dit : « Déversez sur nous de l'eau, ou de ce qu'Allah vous a attribué » [Al-Aʿrâf : 50]. En effet, l'éloignement prolongé du bas-monde allège peut-être pour lui le tourment de l'attirance qu'il éprouve envers lui.

La longue durée du dévoilement entraîne sa sortie de l'opprobre du scandale, car la violence du tourment de l'opprobre survient lors de l'irruption du scandale ; puis il s'accoutume quelque peu au scandale et à l'opprobre ; puis, lorsque ceux-ci se sont un peu apaisés, s'éveille l'affliction de la perte, lorsque se manifeste la grandeur de ce qui a été perdu ; ensuite, l'affliction de la perte demeure en dernier, et il se peut qu'elle n'ait pas de fin. Tout cela, tu le connais avec certitude si tu te connais toi-même et que tu sais que tu ne meurs pas : seulement, ton œil devient aveugle, ton oreille devient sourde et tes membres sont frappés de paralysie.

Quant à la réalité par laquelle tu es toi-même, elle ne s'anéantit nullement par la mort ; seul ton état change. Demeurent alors avec toi toutes tes connaissances, tes perceptions intérieures et tes désirs ; ton tourment vient uniquement de la séparation d'avec ce que tu as aimé, de ton scandale par la manifestation de ce qui se dévoile en cet état, et de ton affliction d'avoir perdu ce dont tu connais l'immense valeur après la mort et non avant. Tout cela n'est que le prélude du châtiment sensible et corporel ; et celui-ci aussi est une vérité, et il a un terme connu, comme l'ont rapporté les versets et les traditions.

Contente-toi donc pour l'instant de cette mesure, car ce discours est près de dépasser la limite d'un livre tel que celui-ci, et il ne manquera pas d'agiter la chaîne des sots ignorants ; mais ils sont trop vils pour qu'on leur prête attention. Allah le Très-Haut a dit : « Écarte-toi donc de celui qui se détourne de Notre rappel et ne veut que la vie d'ici-bas. Voilà toute la portée de leur science » [An-Najm : 29, 30].

Bornons-nous donc à cela, et concluons par là les principes des Quarante, afin de clore par là le livre *Jawâhir al-Qur'ân* (Les Joyaux du Coran). Quiconque en veut davantage, qu'il le cherche dans le Livre du rappel de la mort, parmi les livres de l'*Ihyâ'* (*Ihyâ' ʿulûm ad-dîn*, Revivification des sciences de la religion). Car le but le plus manifeste de ce livre-ci, ce sont des allusions, accompagnées d'une incitation à l'examen exhaustif exposé dans cet autre livre ; c'est en lui que se dévoilent les secrets des sciences de la religion, et nul ne se lasse de le rechercher, sinon celui qui est épris du bas-monde et ne recherche, parmi les sciences, que ce dont il fait un filet pour les biens périssables et un instrument pour gagner l'illicite ; à celui-là, les sciences de ce livre ne conviennent absolument pas, en aucune façon.

## Conclusion : du débat avec l'âme (*nafs*)

Sache que nous t'avons averti et que nous avons éveillé ton désir. Si tu te détournes de l'écoute, ou si tu n'écoutes qu'avec la surface de ton cœur (*qalb*), comme on écoute un discours de pure convenance, tu as échoué et tu as perdu, et tu n'as fait de tort qu'à toi-même : « Qui est plus injuste que celui à qui l'on a rappelé les versets de son Seigneur et qui s'en est détourné, oubliant ce que ses mains ont accompli ? Nous avons placé des voiles sur leurs cœurs, de sorte qu'ils ne le comprennent pas, et une surdité dans leurs oreilles ; et si tu les appelles à la guidée, ils ne se laisseront alors jamais guider » [Al-Kahf : 57]. Mais si tu écoutes de l'écoute de l'homme doué de finesse et d'une vue perçante, si tu réfléchis à la manière de celui qui possède un cœur toujours en éveil, et qui « prête l'oreille en étant présent », alors sors de tout ce qui te détourne de suivre la Voie droite ; et rien n'en détourne sinon l'amour du bas-monde et l'insouciance à l'égard d'Allah le Très-Haut et du Jour dernier. Efforce-toi de libérer ton cœur chaque jour pendant une heure, juste après la prière de l'aube, au moment où l'esprit est limpide : tu réfléchiras alors à ta situation, tu considéreras ton origine et ton retour, tu feras ton examen de conscience (*muhâsaba*) et tu diras à ton âme : Je suis un voyageur et un marchand ; mon gain, c'est la félicité éternelle et la rencontre d'Allah le Très-Haut ; ma perte, c'est la misère éternelle et le voile qui sépare d'Allah le Très-Haut ; et mon capital, c'est ma vie. Chaque souffle d'entre les souffles est un trésor d'entre les trésors et un joyau d'entre les joyaux, puisque le commerce qu'on en fait procure la félicité éternelle ; et quel trésor est plus grand que celui-là ! Quand la vie s'épuise, le commerce cesse et le désespoir survient. Ce jour est un jour nouveau dans lequel Allah le Très-Haut m'a accordé un délai ; s'Il m'avait fait mourir, j'aurais désiré qu'Il me renvoie au bas-monde afin d'accomplir une œuvre vertueuse. Compte donc, ô mon âme, que tu es morte et que tu es revenue au bas-monde pour un seul jour ; efforce-toi en ce seul jour et veille à ton propre intérêt. Si aucun délai ne t'est accordé pour le lendemain, tu auras pleinement recueilli le gain de ce jour et tu n'auras pas de regret ; et si un délai t'est accordé, recommence le lendemain de la même façon. Ne te trompe pas toi-même en espérant le pardon, car c'est là une supposition qui peut se révéler fausse, et alors le regret ne sert à rien.

Et puis, admets qu'on t'ait pardonné : la récompense des bienfaisants ne t'aura-t-elle pas échappé ? Quelle affliction et quel remords que cela ! Si ton âme dit : Que dois-je faire, et comment dois-je m'efforcer ? tu lui répondras : Délaisse ce dont la mort te séparera, et attache-toi à Celui dont tu ne peux te passer, qui te demeure inséparable, à savoir Allah le Très-Haut ; et recherche l'intimité (*uns*) de Son évocation (*dhikr*).

Si elle dit : Comment donc délaisser le bas-monde, alors que ses attaches se sont fermement établies dans mon cœur ? tu lui répondras : Applique-toi à trancher ses attaches au fond du cœur, comme nous te l'avons enseigné dans les dix principes relatifs aux vices destructeurs (*muhlikât*). Recherche l'attache la plus dominante parmi ses attaches : amour de l'argent, ou du prestige (*jâh*), ou de la noblesse de rang, ou inimitié, ou passion du ventre ou du sexe, ou toute autre chose parmi les vices destructeurs. Il ne faut alors rien d'autre que réfléchir à la gravité de leurs méfaits et à la perdition où ils te mènent ; tu te lèveras alors pour les combattre et contrecarrer leurs exigences, et tu t'en seras délivrée, Allah t'ayant soutenue par Son assistance et Son aide. Imagine que tu sois malade ta vie durant, pendant toute l'existence, et qu'un médecin dont tu crois la véracité t'ait appris que les mets délectables te nuisent et que les remèdes répugnants te profitent : ne t'armerais-tu pas de patience, sur sa parole, face à l'amertume du remède, dans l'espoir de la guérison ? Ne supportes-tu pas avec patience la peine et la fatigue d'un long voyage, dans l'espoir de te reposer à l'étape, alors que tu es une voyageuse et que ton étape est l'au-delà (*âkhira*) ? Le voyageur ne se repose pas, il endure la fatigue et la peine ; car s'il se reposait, il resterait en chemin et périrait.

Et l'on dit encore : Ô âme, que recherches-tu du bas-monde ? Si tu recherches la richesse et que tu la trouves — ce qui est bien loin d'être acquis —, il y aura parmi les juifs des gens plus riches que toi. Et si tu recherches le prestige et que tu l'obtiens — ce qui est bien loin d'être acquis —, il y aura parmi les rustres d'entre les Turcs et les sots d'entre les Kurdes quelqu'un qui te dominera et dont le prestige sera plus grand que le tien. Si tu ne perçois pas le fléau du bas-monde, ni la rigueur de son châtiment et de ses épreuves dans l'au-delà, ne t'élèveras-tu pas au-dessus de lui en raison de la bassesse de ceux qui le partagent ? Ne sais-tu pas que, si tu te détournais du bas-monde et te tournais vers l'au-delà, tu serais l'unique de ton temps, la perle rare de ton époque, sans pareille dans toutes les contrées ? Mais si tu recherches le bas-monde, il y a parmi les juifs et les sots ceux qui t'y ont devancée. Fi d'un bas-monde où des ânes t'ont devancée ! Réfléchis donc, ô âme, et veille à ton propre intérêt, car nul autre que toi ne veillera sur toi.

C'est ainsi que tu ne dois cesser de débattre avec ton âme, jusqu'à ce qu'elle t'obéisse et suive la Voie droite vers Allah le Très-Haut. Ce débat t'importe davantage — si tu es doué d'intelligence — que la controverse avec les hanafites, les shafiʿites, les muʿtazilites et d'autres. Pourquoi donc leur témoignes-tu de l'hostilité et disputes-tu avec eux, alors que leur erreur ne te nuit pas, ni l'erreur d'autres qu'eux, qu'ils n'acceptent rien de toi et que tu n'acceptes pas d'eux la vérité, fût-elle devenue plus évidente que le soleil, tandis que tu laisses ton pire ennemi, qui se tient entre tes flancs, sans lui disputer quoi que ce soit ni débattre avec lui ? Bien plus : tu l'aides dans ce qu'il exige de toi en fait de passions vaines et cachées, et tu déploies une réflexion subtile pour imaginer les ruses qui satisferont la passion ! N'est-ce pas là le renversement même, l'homme culbuté la tête en bas ? As-tu jamais vu un homme apercevoir sous son vêtement des serpents et des scorpions venus pour le faire périr, et prendre l'éventail pour chasser les mouches du visage d'un autre ? Celui qui agit ainsi mérite-t-il autre chose que l'opprobre ?

Sache donc que tel est ton état lorsque tu t'occupes de débattre avec autrui et que tu te détournes de débattre avec ton âme. C'est sous cette forme que se dévoilera à toi l'esprit (*rûh*) de ton œuvre, « le jour où les secrets seront éprouvés », ainsi que je t'ai fait connaître la manière dont se produisent les dévoilements de l'au-delà concernant les secrets des œuvres et leurs esprits. Tant que tu n'auras pas débattu longuement avec ton âme, elle ne te laissera pas libre pour l'entretien intime avec ton Seigneur, pour Son évocation et pour te tourner vers Lui. Ensuite, ta méthode avec l'âme — lorsqu'elle s'oppose à toi — est de la punir par ce qui la réprime, en sachant qu'elle est comme le chien, qui ne s'éduque que par les coups. Si tu veux apprendre la méthode pour débattre avec elle, la surveiller, lui demander des comptes et la punir, cherche-la dans le Livre de l'examen de conscience et de la vigilance (*murâqaba*), car ce livre-ci ne saurait la contenir. Qu'Allah le Très-Haut nous accorde, à nous et à toi, Son assistance, par Sa grâce, Sa générosité et Sa noblesse.

[Fin]

---

[^1]: Il s'agit de la deuxième partie du livre *Jawâhir al-Qur'ân wa duraruhu* (Les Joyaux du Coran et ses perles) ; le livre *al-Arbaʿîn fî usûl ad-dîn*, que nous avons entre les mains, est la troisième partie du livre *Jawâhir al-Qur'ân* (Les Joyaux du Coran), telle qu'al-Ghazâlî l'a composée. Il dit dans sa table des matières du livre des *Jawâhir* : « … La troisième partie, sur les annexes : son objet est de recenser l'ensemble des visées qui découlent de ces versets ; elle se rattache à l'ensemble des versets, et c'est un livre indépendant pour qui voudra le copier séparément ; nous l'avons intitulé *Kitâb al-Arbaʿîn fî usûl ad-dîn* (Le Livre des Quarante sur les principes de la religion). » *(Passage douteux — Note de l’éditeur : l’imprimé porte « alladhîna » au lieu de « alladhî » ; laissé tel quel.)*

[^2]: Le texte du verset 146 de la sourate Âl ʿImrân est : « Ils ne faiblirent pas et ne cédèrent pas ; et Allah aime les patients. »

[^3]: *Sâmatat* : elle s'est trouvée face à elles et s'en est approchée.

[^4]: *Asmikha* : pluriel de *simâkh*, qui est la partie interne de l'oreille débouchant vers la tête. *(Passage douteux — Note de l’éditeur : « samh » est probablement une coquille pour « simâkh » (conduit de l’oreille) ; traduit d’après le sens.)*

[^5]: *Mutatawwil* : qui accorde par pure faveur, qui fait grâce.

[^6]: *Al-awsâb* : pluriel de *wasab*, qui est la maladie persistante ; le mot s'emploie parfois aussi pour la fatigue.

[^7]: *Yuthîbu* : il rétribue et il donne.

[^8]: Le Très-Haut a dit dans la sourate Al-ʿÂdiyât, versets 9 et 10 : « Ne sait-il donc pas que, lorsque sera bouleversé ce qui est dans les tombes et que sera dévoilé ce qui est dans les poitrines… »

[^9]: Le Très-Haut a dit au verset 30 de la sourate Âl ʿImrân : « Le jour où chaque âme trouvera présent ce qu'elle a fait de bien. »

[^10]: Le Très-Haut a dit aux versets 85 et 86 de la sourate Maryam : « Le jour où Nous rassemblerons les pieux en délégation auprès du Tout-Miséricordieux, et où Nous pousserons les criminels vers la Géhenne comme un troupeau assoiffé. »

[^11]: *Yastahsirûn* : ils se fatiguent et s'épuisent.

[^12]: *Ar-rayn* : le sceau qui domine [le cœur].

[^13]: *Yusbigh* : il rend complet.

[^14]: *Al-jibilla* : la constitution naturelle.

[^15]: D'après Anas ibn Mâlik, le Messager d'Allah (paix et bénédictions sur lui) a dit : « De ce bas-monde, les femmes et le parfum m'ont été rendus aimables, et la fraîcheur de mes yeux a été placée dans la prière. » Rapporté par l'imam Ahmad dans son *Musnad*, t. 3, p. 128, 199, 285, et par an-Nasâ'î dans le Livre de la vie commune avec les épouses, chapitre 1.

[^16]: *Kalâl* : fatigue, épuisement.

[^17]: *Al-abʿâd* : pluriel de *baʿd*, c'est-à-dire la partie d'une chose.

[^18]: *Al-khaliqa* : usé, élimé.

[^19]: *An-nawâfil* : pluriel de *nâfila* ; c'est ce que tu accomplis, parmi les actes d'adoration, sans qu'il te soit imposé ni obligatoire. *An-nawâfil* désigne aussi les dons.

[^20]: *Al-khallât* : pluriel de *khalla*, c'est-à-dire le besoin et la pauvreté.

[^21]: *Al-bulgha* : ce qui suffit pour vivre.

[^22]: *Maranat* : s'est habituée et accoutumée.

[^23]: *Al-hadhrama* : la précipitation dans la récitation et la parole.

[^24]: Texte complet du hadith, d'après Ibn ʿUmar, d'après le Prophète (paix et bénédictions sur lui) : « L'islam est bâti sur cinq choses : que l'on proclame l'unicité d'Allah, l'accomplissement de la prière, l'acquittement de l'aumône légale, le jeûne de Ramadan et le pèlerinage. » Rapporté par Muslim dans le Livre de la foi, hadiths n° 19-22 ; par al-Bukhârî dans la Foi, chapitres 1 et 2, et dans l'Exégèse de la sourate 2 ; par at-Tirmidhî dans la Foi, chapitre 3 ; et par an-Nasâ'î dans la Foi, chapitre 13. *(Passage douteux — Numéros de hadiths peu nets à l’impression (lus « 19-22 »).)*

[^25]: *Ar-rafath* : les propos obscènes.

[^26]: *Ghubr* : pluriel de *aghbar*. Dans l'original, il y avait *ghabrâ'*, ce qui est peut-être une erreur de copiste. *Aghbar* désigne ce qui a la couleur de la poussière ; c'est ici une métaphore de l'austérité et de l'humiliation de l'âme.

[^27]: *Ihâb* : la peau, en particulier celle qui n'a pas été tannée.

[^28]: *Tuʾada* : lenteur.

[^29]: *Hadhrama* : réciter le Coran avec précipitation, sans méditer ses sens.

[^30]: *Akinna* : couvercles ou rideaux, c'est-à-dire les voiles qui cachent les choses et empêchent de les voir.

[^31]: *Shawb* : le mélange.

[^32]: *Tâmmât* : pluriel de *tâmma*, qui désigne le malheur suprême, après lequel il n'en est pas de plus grand.

[^33]: Ainsi dans l'original ; peut-être faut-il lire : « Par le cœur, j'entends l'esprit subtil… etc. »

[^34]: L'impuissant (*al-ʿinnîn*) : celui qui n'approche pas les femmes, par incapacité ou par aversion.

[^35]: « Trop subtil » (*yadiqqu*) : il est obscur, il est caché.

[^36]: *As-sirqîn* (ou *as-sarqîn*), avec *kasra* ou *fatha* sur le *sîn* : le fumier ; le mot est persan.

[^37]: *Yujabbu* : « est tranché ».

[^38]: Le nid (*al-ʿushsh*) : la quête, le but recherché.

[^39]: Le passage qui commence par « Car s'ils entendent par là… » et se termine par « … la forme de la prière » figure ainsi dans l'exemplaire que nous avons entre les mains ; et c'est, comme tu le vois, une phrase mal assurée.

[^40]: *Al-mutanattiʿûn* : ceux qui font étalage de subtilité et s'expriment avec affectation dans leurs propos.

[^41]: *Al-ʿâdiya* : injustes, oppressives.

[^42]: *Bayyin* : manifeste.

[^43]: *Mazâda* : ce dans quoi l'on met les provisions de route.

[^44]: *Qazaʿan* : pluriel de *qazaʿa*, c'est-à-dire le morceau ou la mèche de cheveux.

[^45]: *Tudâhî* : ressemble.

[^46]: *Hazâza* : aversion.

[^47]: Il veut dire un aspect subtil.

[^48]: *Al-ghulûl* : la fraude.

[^49]: De *riyâda* (dressage) ; on dit *râda al-muhr* lorsqu'on a dompté le poulain.

[^50]: Dans le manuscrit : « *wa-lihâjihi* », avec un *hâ'* sans point, ce qui est une altération évidente.

[^51]: *Adh-dharr* : les petites fourmis.

[^52]: *At-talbîs* : la dissimulation de la vérité.

[^53]: *Tublâ* : seront éprouvés.

[^54]: *Ash-shirra* (avec *kasra* sur le *shîn* pointé et *fatha* sur le *râ'* redoublé) : la fougue.

[^55]: *Qattât* : colporteur de calomnies.

[^56]: *Tukhâliq* : fréquenter ; le plus souvent, il s'agit d'une fréquentation empreinte de bon caractère.

[^57]: *Zâyilûhum* : séparez-vous d'eux.

[^58]: Les gens de l'insouciance : ceux dont on n'espère aucun bien et dont on ne craint aucun mal.

[^59]: *Yushammit al-ʿâtis* : il invoque en sa faveur en disant : « Qu'Allah te fasse miséricorde. »

[^60]: *Al-qutâr* : l'odeur de ce qui cuit, ou sa fumée.

[^61]: *Batattuhu* : je l'ai retranché.

[^62]: Il la tourne dans la graisse et la sauce jusqu'à ce qu'elle en soit imprégnée.

[^63]: *Laysa* (« n'est pas ») : employé ici au sens de l'exception.

[^64]: *Hullihim* : décris-les clairement et mentionne-les-nous.

[^65]: *Sirâya* : nom verbal de *sarâ*, *sarayân* et *sirâya*, c'est-à-dire se répandre et circuler.

[^66]: *Al-hisba* : charge qu'exerçait, dans les États musulmans, un responsable veillant aux affaires publiques, du contrôle des prix au respect des bonnes mœurs. Ce qui est visé ici est le fait de commander le convenable et d'interdire le blâmable.

[^67]: *Al-musabbiha* : l'index (*as-sabbâba*).

[^68]: *Al-kurr* : sorte de mesure de capacité équivalant à environ quarante *ardabb*.

[^69]: *As-saqmûniyâ* (scammonée) : il semble que ce soit un terme médical courant à cette époque ; Ibn Rushd l'a employé.

[^70]: *Al-fadhdh* : l'individu seul.

[^71]: Al-ikhtilâj : le mouvement et le frémissement (involontaire d'un membre).

[^72]: Ainsi dans le manuscrit : le mot « prière » figure à la fois parmi ce qu'il est possible de réunir et parmi ce qu'il n'est pas possible de réunir.

[^73]: Al-mishât : la pelle.

[^74]: Naʾûm : qui dort beaucoup.

[^75]: Al-balâ' : l'épreuve ; elle se fait par le bien et par le mal.

[^76]: Udm : ce que l'on mange avec le pain (assaisonnement, condiment).

[^77]: Yatwî : il reste affamé.

[^78]: Khubz al-burr : le pain de froment.

[^79]: Qafâr : non assaisonné.

[^80]: Al-lahyân : l'endroit où pousse la barbe, ou l'os de la mâchoire.

[^81]: *Madara* : argile.

[^82]: *Maʿârîd* : pluriel de *miʿrâd* ; c'est l'équivoque dans la parole (*tawriya*) : on dit une chose et l'on en vise une autre.

[^83]: Il veut dire : « Allah sait certes ce que j'en ai dit » ; *mâ* est alors un pronom au sens de « ce que » (*alladhî*).

[^84]: *Al-mâkhûr* : la maison de mauvaise réputation et de prostitution.

[^85]: *As-sabuʿiyya* : de *sabuʿ* (bête féroce) ; c'est la nature animale.

[^86]: Le sens est que la vieille femme croyante qui mérite le Paradis retrouve sa jeunesse en y entrant.

[^87]: C'est-à-dire les grands et les sultans.

[^88]: *Imâtatuhu* : le fait de l'ôter.

[^89]: C'est-à-dire que la colère, de même qu'elle est un instrument pour empêcher beaucoup d'actes blâmables, est aussi un instrument pour acquérir beaucoup de biens.

[^90]: Al-hâliqa : celle qui fait mourir ; parmi ses sens figure l'année de disette sévère qui rase tout.

[^91]: Halaʿa, sur le schème de taʿiba, c'est-à-dire s'affoler ; et dans son expression khâliʿ, le khalʿ est le fait d'arracher une chose et de l'extraire.

[^92]: Ad-dayʿa : le bien foncier.

[^93]: Taʿisa, avec fatha sur le ʿayn, signifie : tomber sur la face. Dans l'imprécation, on dit : taʿsan lahu, et taʿisa wa-ntakasa ; le taʿs, c'est être abattu face contre terre, et le naks, c'est ne pas pouvoir se relever après sa chute.

[^94]: C'est-à-dire : si une épine pénètre dans l'un de ses membres, qu'elle ne soit pas extraite (intuqisha, à la forme passive) ; c'est une imprécation contre lui, pour que l'épine ne soit pas retirée avec la pince (minqâsh), autrement dit : s'il tombe dans l'épreuve, qu'on n'ait point pitié de lui. Si l'on a spécialement mentionné l'extraction de l'épine, c'est qu'elle est le secours le plus aisé que l'on puisse imaginer envers celui qui est frappé d'un désagrément ; et si ce moindre secours lui est refusé, ce qui est au-dessus l'est à plus forte raison.

[^95]: As-sarrâ' : l'aisance.

[^96]: Ad-darrâ' : l'adversité.

[^97]: Al-aʿsâr : pluriel de ʿasr, qui signifie l'époque, le temps.

[^98]: Al-khîra (avec kasra sur le khâ', et le yâ' quiescent ou voyellé en fatha) : ce qu'il y a de meilleur.

[^99]: C'est-à-dire avec les biens que ses parents lui laissent.

[^100]: At-timr : le vêtement usé.

[^101]: *Bidd*, avec la voyelle *i* sur le *b* : le semblable, le pareil ; et *budd*, avec la voyelle *u* : la compensation ou la part.

[^102]: *Al-aʿyân* : pluriel de *ʿayn*, qui a ici le sens d'être humain. *Al-aʿyân* : les gens, ou les notables d'entre eux.

[^103]: *At-talbîs* : cacher la réalité et la faire paraître autre qu'elle n'est.

[^104]: *Ar-ribât* : le lieu où l'on attache les chevaux ; ou bien la place forte.

[^105]: *ʿAdhirât* : pluriel de *ʿadhira*, qui signifie les excréments.

[^106]: C'est-à-dire : ils cherchaient et gagnaient [leur subsistance]. *Intajaʿa* : chercher le pâturage là où il se trouve.

[^107]: *Al-hana* : le court moment.

[^108]: *Al-jarîsh* : ce qui est moulu grossièrement.

[^109]: *Ashkhasahu* : l'en arracha, le troubla.

[^110]: *Al-ʿâriya* : ce que l'on possède par prêt et qui peut vous être repris à tout moment.

[^111]: *Al-ghams* : le mépris.

[^112]: *Madhira* : corrompue.

[^113]: *Katm* : secret.

[^114]: Ainsi dans l'original ; c'est peut-être une altération de « les imams » (*al-a'imma*).

[^115]: C'est-à-dire que ses intestins sortent de son ventre.

[^116]: *Al-muta'allî* : celui qui jure.

[^117]: Pluriel de *kayyis*, le contraire du sot ; on dit aussi que c'est l'emporter par la sagacité.

[^118]: *Humama* : tout ce qui a brûlé au feu. *(Passage douteux — Note de l’éditeur en partie cachée par un tampon, reconstituée.)*

[^119]: *As-sunân* : l'odeur répugnante qui émane du corps.

[^120]: *Ar-ramas* : la sécrétion blanche qui se trouve dans le canal lacrymal des yeux.

[^121]: Dans l'original : « Et ne » (*wa-lâ*) ; ce que nous avons retenu provient de la sourate an-Najm, verset 32.

[^122]: *Dhabala ash-shay'u dhubûlan* : la chose a perdu sa fraîcheur. *Adh-dhablâ'* : celle dont la lèvre est desséchée.

[^123]: La *durrâʿa* : la chemise. Le *taylasân*, mot persan arabisé : vêtement des Perses.

[^124]: *Al-ikhbât* : la lenteur et l'humilité ; ici au sens de la posture posée.

[^125]: C'est-à-dire : il se hâte.

[^126]: Ainsi dans l'exemplaire dont nous disposons, et le sens est vacillant.

[^127]: *Al-jarbaza* : la malignité.

[^128]: *Al-ghimr* : la rancune, de même forme et de même sens ; et l'on dit *rajul ghimr* d'un homme qui n'a pas l'expérience des choses.

[^129]: *An-nâjidh* : intense et bien ancré.

[^130]: Il y avait dans l'original *yu'aththir* (« influe »), ce qui est une altération manifeste.

[^131]: Dans une version : « ou ».

[^132]: *Ad-dawiyya* et *ad-dâwiya* : le désert.

[^133]: « Il est voilé sur mon cœur » (yughânu ʿalâ qalbî) : le désir l'a recouvert.

[^134]: *Fariqa, faraqan*, sur le modèle de *taʿiba* : avoir peur.

[^135]: *Azzat al-qidr* : la marmite a bouillonné fortement.

[^136]: *Ar-riʿâ* (avec *kasra*) : l'herbe, le pâturage ; son pluriel est *arʿâ'*.

[^137]: C'est-à-dire « que l'on coupe » ; *ʿadadahu* signifie « il l'a coupé ».

[^138]: La *khamîsa* est un vêtement de soie ou de laine orné de motifs.

[^139]: Le *khuss* (avec un *u*) est une maison faite de roseaux.

[^140]: *Akanna* : couvrir ou protéger.

[^141]: Le texte du verset 179 de la sourate Al-Aʿrâf est : « Ceux-là sont comme les bestiaux, et même plus égarés encore ; ce sont eux les insouciants. » Et le texte du verset 44 de la sourate Al-Furqân est : « Ils ne sont que comme les bestiaux, et même plus égarés encore quant au chemin. »

[^142]: *Al-kâghid* : le papier, ou le parchemin ; le mot est persan.

[^143]: *Zawâ* : écarter, détourner.

[^144]: *Ihyâ' ʿulûm ad-dîn* (Revivification des sciences de la religion), l'une des plus grandes œuvres d'al-Ghazâlî.

[^145]: Extrait du verset 13 de la sourate As-Sajda, dont le texte complet est : « Si Nous avions voulu, Nous aurions donné à chaque âme sa guidée ; mais la parole venant de Moi s'est réalisée : J'emplirai certes la Géhenne de djinns et d'hommes, tous ensemble. »

[^146]: *Ash-shawb* : ce que l'on a mêlé à autre chose.

[^147]: *Yuqârif* : commettre un péché.

[^148]: *Akhdân* : pluriel de *khidn*, qui signifie le compagnon.

[^149]: *at-tabarrum* (« l'ennui ») vient de *barima*, comme *dajira, dajaran* (« se lasser, être excédé »), par le schème et par le sens.

[^150]: *Khimâsan* : affamés ; *bitânan* : rassasiés.

[^151]: C'est-à-dire dans le hadith *qudsî*.

[^152]: *Mustatar* : écrit.

[^153]: C'est ainsi que cette phrase nous est parvenue, et nous ne lui voyons pas de sens satisfaisant, à moins qu'il ne s'agisse d'une expression purement juridique (*fiqhî*).

[^154]: *Al-mashʿûf* : variante de *al-mashghûf*.

[^155]: *Ash-shufr* : la racine où poussent les cils de la paupière.

[^156]: *Zamâna* : infirmité.

[^157]: *Al-budd* : la part ; parmi ses sens figure aussi la compensation ; et *al-bidd*, avec un *i*, signifie le pareil et le semblable.

[^158]: Ce n'est pas le texte d'un verset, comme on pourrait le croire.

[^159]: *Yafâʿ* : hauteur.

[^160]: *Al-burr* : le blé et le froment.

[^161]: *Tûmâr* : une feuille écrite.

[^162]: Dans le *Qâmûs* : « On n'agite pas pour lui les vieilles outres (*mâ yuqaʿqaʿu lahu bi-sh-shinân*) », avec un *a* sur les deux *qâf* ; se dit de celui qui ne s'abaisse pas devant les vicissitudes du temps et que n'effraie pas ce qui n'a pas de réalité. *Al-qaʿâqiʿ* : la succession des grondements du tonnerre. *Ash-shanân*, sur le modèle de *sahâb*, est une variante de *ash-shana'ân* ; sur le modèle de *ghurâb*, c'est l'eau froide ; et sur le modèle de *kitâb*, une vallée de Syrie.

[^163]: Son expression *ghâfasahu* signifie : il le surprit et le saisit à l'improviste.

[^164]: *Al-hutama* : le feu violent, ainsi nommé parce qu'il broie (*tahtimu*) ce qui y est jeté.

[^165]: *Rawzana* : la lucarne, l'ouverture ; le mot est d'origine persane.

[^166]: *Rajîʿuhu* : ce qui est rejeté de l'intérieur par la bouche.

[^167]: *Niyât* : une artère, ou bien la grosse veine reliée au cœur ; lorsqu'elle se rompt, celui qui la porte meurt sur-le-champ.
