Édition française

Revivification de la vie en Dieu

إحياء الربانية

À propos de cette édition

Traduction intégrale du document arabe fourni, daté par l’auteur de janvier 1984. Le texte a fait l’objet d’une relecture comparative assistée par IA ; il ne s’agit pas d’une édition validée par un comité scientifique. Les citations et les appréciations d’authenticité des hadiths sont celles rapportées par l’auteur.

Le titre français explicite la notion de rabbāniyya : une vie vouée à Dieu associant savoir, éducation du cœur, conduite morale, enseignement et service. Le terme arabe est conservé lorsque cette portée doit rester perceptible. Les notes éditoriales sont regroupées en fin de livre et ne font pas partie du texte de l’auteur.

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Sommaire

Au nom de Dieu, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux

Présentation

Voici la quatrième épître du livre « Pour ne pas nous éloigner des besoins de notre époque ». Son sujet est à la fois ancien et nouveau. J’avais écrit « Les soldats de Dieu : culture et morale » en voulant définir, à partir des textes, les qualités morales communes à ceux qui portent l’appel islamique, ainsi que leur culture générale, au terme d’un large examen réunissant les besoins permanents de formation et les besoins indispensables propres à notre temps. Plus de dix ans après la parution de cet ouvrage, j’ai constaté qu’il fallait encore réaffirmer ces idées sous une forme nouvelle : telle est l’origine de la présente épître. Au fil de longues années de cheminement et d’expérience, j’ai éprouvé le besoin de préciser bien des points, d’autant que de nombreuses questions avaient été posées et que de nombreuses objections étaient apparues. J’ai donc jugé opportun de faire suivre cette quatrième épître d’une autre, qui apporterait des réponses précises à l’ensemble de ces questions. La meilleure manière d’exposer ce que je voulais expliquer m’a paru être celle des questions et des réponses : c’est le contenu de la cinquième épître. Je le mentionne ici pour que le lecteur sache qu’il pourra trouver une réponse à ses éventuelles interrogations dans la cinquième épître de ce livre, « L’Épître des réponses ».

⁂

Ces deux épîtres ont été précédées des trois suivantes :

1. Des points de départ islamiques pour une nouvelle civilisation mondiale.

2. Rappelons-nous, à notre époque, trois choses : les obligations individuelles ;

les obligations collectives ;

à qui donner son aumône.

3. Qualités morales et comportements dont l’importance s’affirme au XVe siècle de l’hégire.

Voici donc la quatrième épître ; parlons-en.

En quelques mots, elle entend rappeler une évidence et tracer la voie permettant de lui donner corps.

La communauté musulmane est dans la souffrance et l’affliction. Cette souffrance ne sera levée que lorsque les musulmans s’acquitteront du devoir d’ordonner le convenable et d’interdire le blâmable. C’est l’abandon de ce devoir qui provoque l’éloignement des cœurs et la descente du châtiment :

« Pourquoi, parmi les générations qui vous ont précédés, n’y eut-il pas des hommes de vertu qui interdisaient la corruption sur terre, hormis un petit nombre que Nous avons sauvés parmi eux ? » [Hūd, 11 : 116]. Le salut est donc exclusivement lié à l’interdiction de la corruption sur terre. La voie à suivre est qu’un groupe se détache de chaque ensemble de musulmans pour acquérir une compréhension profonde de la religion de Dieu et s’acquitter de son devoir envers sa communauté :

« Pourquoi un groupe de chaque fraction d’entre eux ne partirait-il pas acquérir une compréhension profonde de la religion, afin d’avertir les leurs à leur retour, peut-être prendront-ils garde ? » [Al-Tawba, 9 : 122]. Cette démarche évidente a besoin d’être revivifiée, organisée et ordonnée : qu’il existe, dans chaque quartier, chaque région ou chaque secteur rattaché à une mosquée, un groupe qui se consacre à cette mission, celle d’approfondir sa connaissance de la religion de Dieu et d’avertir les hommes par elle. Cette mission revient, à l’origine, aux rabbāniyyūn : « Pourquoi les maîtres spirituels et les docteurs de la Loi ne leur interdisent-ils pas de proférer le péché et de manger des gains illicites ? » [Al-Māʾida, 5 : 63]. Qui est donc le rabbānī ? Comment former un tel homme à notre époque ? Comment les rabbāniyyūn accomplissent-ils leur mission ? Quelles dispositions et quelles conditions faut-il prendre en considération aujourd’hui pour qu’ils s’acquittent de ces devoirs ? Tel est le propos de cette épître.

En guise de préambule, rappelons le noble hadith mentionné par l’auteur d’« Al-Targhīb wa-l-tarhīb » :

ʿAlqama ibn Saʿīd ibn ʿAbd al-Raḥmān ibn Abzā rapporte, d’après son père, d’après son grand-père : « Un jour, le Messager de Dieu, que Dieu le bénisse et lui accorde la paix, prononça un sermon dans lequel il fit l’éloge de certains groupes de musulmans. Puis il dit : “Qu’ont donc ces gens qui ne donnent pas à leurs voisins la compréhension de la religion, ne les instruisent pas, ne les exhortent pas, ne leur commandent pas le bien et ne leur interdisent pas le mal ? Et qu’ont ces gens qui n’apprennent pas de leurs voisins, n’approfondissent pas leur compréhension et ne reçoivent pas leurs exhortations ? Par Dieu, il faut que des gens instruisent leurs voisins, leur enseignent la religion, les exhortent, leur commandent le bien et leur interdisent le mal ; et il faut que d’autres apprennent de leurs voisins et acquièrent cette compréhension, sans quoi je hâterai leur châtiment.” Puis il descendit. Des gens demandèrent : “Qui, selon vous, visait-il ?” On répondit : “Les Ashʿarites.”

Ils connaissaient la religion, mais avaient pour voisins des gens frustes vivant près des points d’eau et parmi les Bédouins. Les Ashʿarites en furent informés et vinrent trouver le Messager de Dieu, que Dieu le bénisse et lui accorde la paix. Ils lui dirent : “Ô Messager de Dieu, tu as fait l’éloge de certaines personnes et tu as parlé de nous en mal. Qu’en est-il donc de nous ?” Il répondit : “Il faut que des gens instruisent leurs voisins, les exhortent, leur commandent le bien et leur interdisent le mal ; et que d’autres apprennent de leurs voisins, accueillent leurs exhortations et acquièrent la compréhension de la religion, sans quoi je hâterai leur châtiment en ce monde.” Ils dirent : “Ô Messager de Dieu, est-ce à nous de donner l’intelligence de la religion à autrui ?” Il leur répéta ses paroles ; ils répétèrent leur question : “Est-ce à nous de donner cette intelligence à autrui ?” Il répéta encore la même chose. Ils dirent alors : “Accorde-nous un an.” Il leur accorda un an pour les instruire et leur enseigner la religion. Puis le Messager de Dieu, que Dieu le bénisse et lui accorde la paix, récita ce verset : “Ceux des enfants d’Israël qui ont mécru ont été maudits par la bouche de David et de Jésus, fils de Marie.” » [Al-Māʾida, 5 : 78]. Rapporté par al-Ṭabarānī dans « Al-Muʿjam al-kabīr », d’après Bukayr ibn Maʿrūf, d’après ʿAlqama.

En bref, je dis ceci :

1. Il faut, dans chaque quartier et chaque village, un cercle consacré à la revivification de la rabbāniyya. Ces cercles ont pour mission :

Premièrement, de relier les gens aux cercles de science, aux assemblées de rappel de Dieu et aux cercles coraniques, afin qu’ils connaissent leurs obligations individuelles et les mettent en pratique.

Deuxièmement, d’organiser l’appel à Dieu, la prescription du convenable, l’interdiction du blâmable et le conseil sincère dans le secteur du cercle.

Troisièmement, d’organiser l’entraide et le service entre musulmans, et de procurer du travail aux personnes sans emploi.

2. À un autre niveau, il faut également :

Premièrement, créer des conseils spécialisés chargés de suivre chaque domaine de la vie et de chercher à le réformer par la bonne parole, les voies disponibles et les moyens dictés par la sagesse.

Deuxièmement, former des personnes spécialisées dans les obligations individuelles et collectives.

Peut-être aurons-nous ainsi accompli notre devoir. Mais réaliser ces obligations évidentes exige de la sagesse, de la prévoyance et une manière judicieuse d’aborder les choses, fondées sur une vision d’ensemble des conditions de notre époque. Celle-ci se caractérise par une multiplication des services de renseignement internationaux et locaux, par la maturité acquise dans l’exercice du pouvoir à l’échelle mondiale et locale, par une certaine emprise financière et par l’accroissement de la richesse d’un côté, de la pauvreté et des difficultés économiques de l’autre. Elle voit aussi le développement de l’action islamique et la multiplication des groupes qui la portent. Tout cela impose un certain nombre de conditions pour réussir à s’acquitter du devoir de revivification de la rabbāniyya. Le terrain islamique n’est pas vide : il est au contraire rempli de personnes qui cherchent, par la grâce de Dieu, à accomplir leurs devoirs. Ceux qui travaillent à généraliser les obligations précédemment mentionnées doivent en tenir compte. L’expression « revivification de la rabbāniyya » prend dès lors plusieurs dimensions ; cette épître s’efforce, je l’espère, de les préciser. Il me semble que le lecteur aura besoin de la méditer plus d’une fois. Il n’y a aucun mal à cela : elle rappelle les plus grandes obligations de notre époque ; mieux, elle rappelle ce dont dépend le salut de l’être humain auprès de son Seigneur et sur quoi repose l’accomplissement de tous les devoirs qui suivent. J’espère que le lecteur saura que chaque mot de cette épître est le fruit d’une longue réflexion.

Première partie — Évaluation et solutions

Les résultats de l’action islamique au XIVe siècle de l’hégire ont été considérables. Que Dieu bénisse tous ceux qui ont contribué à son essor et les récompense de tout bien.

Au cours de ce siècle, les pays du monde musulman sont successivement tombés sous la domination coloniale, puis s’en sont libérés. Le califat islamique affaibli a pris fin, remplacé par de nombreux États et gouvernements dont la plupart ont officiellement exclu l’islam du vocabulaire de l’action politique. Pourtant, à peine le XIVe siècle touchait-il à sa fin que la plupart des gouvernements du monde musulman avaient presque admis, dans les faits, la nécessité de tenir compte de l’islam, ne serait-ce qu’en le proclamant et en le reconnaissant. C’était là un effet indirect des efforts de ceux qui œuvraient pour lui. Même dans l’un des domaines que les responsables politiques de ce siècle jugeaient les plus réfractaires à une application de l’islam, celui de l’usure et des banques, une évolution importante s’est produite : les banques islamiques se sont imposées. L’islam avait beaucoup reculé parmi les milieux instruits au début et au milieu du siècle ; il y représente maintenant la force la plus importante, comme le montre toute compétition libre pour la présidence des unions étudiantes dans les universités. Voilà quelques-unes des réalisations du XIVe siècle de l’hégire. Les prédicateurs, dans la diversité de leurs orientations, ont eu l’honneur d’y contribuer : les Frères musulmans, la Jamāʿat-i Islāmī, le mouvement de la Daʿwa et du Tablīgh, les courants salafī et soufi, les savants, les associations de service et de réforme, les institutions d’enseignement islamique, les partis islamiques, des prédicateurs engagés à titre individuel, ainsi que des initiatives gouvernementales. L’importance de ces réalisations n’empêche pas d’évaluer les limites atteintes, de mesurer les insuffisances et de rechercher ce dont le mouvement aura besoin au XVe siècle de l’hégire. Une évaluation globale de l’action islamique au XIVe siècle fait clairement apparaître des manquements auxquels il faut remédier. Comprendre les besoins du XVe siècle nous conduit aussi à poser la question suivante : l’action islamique a-t-elle besoin d’une instance auxiliaire et complémentaire, qui complète l’œuvre des acteurs déjà présents ? Quelle devrait être cette instance ? Si elle n’existe pas, comment la faire naître ?

L’évaluation de l’action islamique au XIVe siècle de l’hégire conduit aux constats suivants :

Premièrement, le niveau de formation intellectuelle, éducative, spirituelle, militante et organisationnelle atteint a parfois été faible. Certains ont obtenu des résultats appréciables dans la mobilisation et la prédication, tandis que la formation intellectuelle, spirituelle ou éducative restait moyenne, voire inférieure à la moyenne. D’autres ont privilégié la dimension spirituelle, mais leur ont manqué les dimensions intellectuelle, militante ou organisationnelle, et ainsi de suite. Dans l’ensemble, aucun acteur islamique de ce siècle n’a su, le plus souvent, conduire l’individu musulman à un haut niveau dans tous les domaines évoqués : la culture islamique héritée et contemporaine, l’éducation morale complète, la haute éducation spirituelle et du cœur, ainsi qu’une pensée de l’action et de l’organisation à la mesure de notre époque. Les uns ont privilégié la culture héritée en négligeant la culture contemporaine ; les autres la spiritualité en négligeant le reste ; d’autres encore certains aspects au détriment d’un autre. Il subsistait donc généralement des lacunes dans la personnalité musulmane formée par tel ou tel acteur. J’en excepte les personnes que Dieu, Puissant et Majestueux, a conduites à une formation accomplie grâce à leurs efforts personnels ou à des circonstances particulières.

Deuxièmement, il n’y avait de complémentarité ni entre l’action islamique populaire et l’action islamique gouvernementale, ni entre les actions des gouvernements en terre d’islam, ni entre les différentes initiatives islamiques populaires. Cela a ses causes, ses raisons et ses justifications ; nous ne faisons ici que décrire un état de fait.

Troisièmement, l’action islamique populaire n’était pas à la hauteur des aspirations, ni l’action gouvernementale à la hauteur du devoir qui lui incombait.

Quatrièmement, bien que le siècle écoulé ait vu la libération des pays musulmans, la mise en œuvre de l’islam n’a pas pris toute son ampleur, et la volonté d’établir et de revivifier le jihād n’a pas été à la mesure des conditions et des besoins de l’époque.

Cinquièmement, l’action islamique s’est souvent éloignée de la simplicité conforme à la disposition originelle qui la caractérisait à l’époque prophétique. La moralité présente des lacunes, la vie spirituelle est faible ; rivalités pour les fonctions administratives, querelles, conflits et divisions apparaissent fréquemment. La décision se perd souvent au milieu de ces phénomènes malsains ; l’écart est fréquent entre les mots d’ordre et la réalité. L’allure et la conduite prophétiques manquent souvent chez les porteurs de l’appel, tandis qu’apparaissent des manières influencées par des pensées étrangères. L’un des signes les plus graves de cet éloignement est l’absence d’influence directe des savants de la Loi islamique dans l’orientation de l’action, parfois même l’absence de toute place qui leur soit faite. La faute n’en revient pas toujours aux militants : lorsqu’ils rencontrent un savant qui agit selon son savoir et témoigne de l’affection, ils l’aiment et tirent profit de lui. Mais une distance s’est installée entre la connaissance de la Loi et une grande partie des acteurs de la prédication, entre les savants et ceux qui agissent. On rencontre même, parmi les responsables de certaines initiatives islamiques, une forme de mépris pour les savants de la Loi, quel que soit leur rang. Certains décrètent d’emblée qu’ils ne sont aptes ni à l’action publique ni à l’action organisée. Cela conduit finalement à une catastrophe. Al-Dārimī rapporte : « Wahb ibn Jarīr et ʿUthmān ibn ʿUmar nous ont informés ; ils ont dit : Ibn ʿAwn nous a informés, d’après Muḥammad, d’après al-Aḥnaf : ʿUmar a dit : “Acquérez la compréhension de la religion avant d’accéder à l’autorité.” » Il rapporte aussi : « Yazīd ibn Hārūn nous a informés ; Baqiyya nous a informés ; Ṣafwān ibn Rustum m’a rapporté, d’après ʿAbd al-Raḥmān ibn Maysara, d’après Tamīm al-Dārī : les gens rivalisaient dans la hauteur des constructions au temps de ʿUmar. Celui-ci dit : “Ô vous, les Arabes, restez près de la terre, près de la terre ! Il n’y a d’islam qu’avec une communauté, de communauté qu’avec une autorité et d’autorité qu’avec l’obéissance. Celui que les siens placent à leur tête en raison de sa compréhension de la religion sera pour lui-même et pour eux une source de vie ; celui qu’ils placent à leur tête sans cette compréhension sera pour lui-même et pour eux une cause de perte.” »

Sixièmement, l’attention portée à la connaissance et à l’assimilation des écoles des gens de la Sunna et de la Communauté, en matière de croyance, de droit et de conduite spirituelle, était faible, laissant ainsi une place aux opinions aberrantes. Ibn Masʿūd, que Dieu l’agrée, rapporte : « J’ai entendu le Messager de Dieu, que Dieu le bénisse et lui accorde la paix, dire : “Que Dieu illumine le visage de celui qui entend de nous une parole et la transmet telle qu’il l’a entendue ! Il se peut que celui à qui elle est transmise en ait une meilleure intelligence que celui qui l’a entendue.” » Rapporté par Abū Dāwūd, al-Tirmidhī et Ibn Ḥibbān dans son « Ṣaḥīḥ » ; ce dernier emploie toutefois la formule : « Que Dieu fasse miséricorde à celui qui… » Al-Tirmidhī dit : « Hadith bon et authentique. » Ainsi sont apparus, dans la société musulmane, des spécialistes qui se sont succédé dans une même science, l’ont enrichie, en ont examiné rigoureusement les questions et ont déduit des applications de ses principes. Ils complètent ainsi le travail des collecteurs de traditions et des spécialistes des lectures coraniques. C’est de cette manière que les gens de la Sunna et de la Communauté ont constitué leurs écoles en matière de croyance, de droit et de conduite spirituelle. L’ignorance de cet héritage ou l’absence d’attachement à lui conduit souvent à des positions aberrantes. C’est l’un des points vulnérables de l’action islamique contemporaine : d’anciennes opinions aberrantes peuvent réapparaître, comme de nouvelles déviations de pensée peuvent surgir.

Septièmement, l’attention portée à la dimension du cœur manque souvent dans l’action ou la vie islamique contemporaines. C’est une question grave, car la rectitude de la condition des musulmans tient au cœur : « Il est dans le corps un morceau de chair : s’il est sain, tout le corps est sain ; s’il est corrompu, tout le corps est corrompu. C’est bien le cœur. » Rapporté par al-Bukhārī et Muslim.

Huitièmement, l’action islamique s’est souvent engagée sans partir de la notion d’obligations individuelles et collectives. On constate ainsi que, dans un pays, après quarante ans d’action ou davantage, elle n’a pas produit ce qui permettrait d’assumer l’ensemble des obligations collectives ; de même, après des années, certains de ses membres négligent encore certaines obligations individuelles.

Neuvièmement, les principes des relations au sein de l’organisation, fondés sur l’islam, sont faibles, faute de règles élémentaires claires et justes. Les acteurs s’épuisent donc eux-mêmes et s’épuisent mutuellement.

Dixièmement, les voies de réalisation des objectifs dégagés par le mouvement islamique moderne restent peu claires : l’objectif est posé, mais le chemin qui y mène demeure inconnu ou insuffisamment défini.

Onzièmement, les principaux acteurs au service de l’islam — les Frères musulmans et les mouvements analogues, comme la Jamāʿat-i Islāmī au Pakistan, le mouvement de la Daʿwa et du Tablīgh, les juristes, les savants, les soufis attachés à la rectitude, les associations de service ou de réforme — manquent entre eux d’une affection forte ou d’une coordination utile, qui ne leur nuise pas et ne contredise pas les engagements propres à chacun.

Douzièmement, des mots d’ordre évidents ont souvent été contredits, tels que :

Du miḥrāb à la politique, et non de la politique au miḥrāb.

De la rabbāniyya à l’administration.

Du savoir à l’action.

Les conditions de l’action, l’instabilité et l’ouverture de nouveaux terrains favorables ont souvent conduit certains acteurs à abandonner de tels mots d’ordre. Les rangs islamiques ont alors été traversés par l’inquiétude et le trouble, exposés aux déchirements et à l’érosion, parce que leurs points de départ étaient défectueux. On y trouve une pensée et une éducation sans unité, sans théorie organisationnelle stable ni expérience développée progressivement.

Treizièmement, nous nous trouvons souvent face à un phénomène inquiétant : l’action islamique tend vers le formalisme et les apparences, vers les manières officielles des administrations ou des partis. Il n’y a aucun mal à adopter ce qui est nouveau, utile et compatible avec nos principes ; mais le faire au détriment de relations naturelles et authentiques ne convient pas. Le danger est que notre action devienne partisane, gouvernée par les passions et les conflits, sans rien qui procède avec discernement de la lumière prophétique. Il existe une spontanéité propre à l’islam dont il ne faut pas s’éloigner, des règles islamiques élémentaires qu’il ne faut pas délaisser, des principes islamiques dans l’action et les relations auxquels il ne faut pas déroger, ainsi que des principes établis par une expérience juste qu’il convient de consolider.

Quatorzièmement, il arrive souvent que certains musulmans se souviennent des principes généraux et des fondements, mais oublient les questions particulières et les applications, ou l’inverse. C’est l’islam qui doit faire autorité. Dès lors que l’on néglige ses fondements ou ses applications, le déséquilibre est à prévoir.

Voilà quelques constats auxquels conduit l’évaluation de l’action islamique au XIVe siècle de l’hégire. Ces observations souffrent des exceptions, mais elles décrivent la situation dominante.

⁂

Quant au XVe siècle, ses besoins sont nombreux et ses conditions complexes. Il connaît une expansion considérable des services de renseignement locaux et mondiaux, ainsi qu’une maturité accrue de l’expérience des grandes puissances dans leurs relations mutuelles et la défense de leurs intérêts. L’expérience du pouvoir a également mûri dans tous les États. Dans le même temps, de profondes contradictions opposent différents courants et différentes situations : entre richesse et pauvreté, à l’échelle mondiale comme locale ; entre libéralisme et dictature ; entre démocratie des partis et dictature du parti unique ; entre diverses idées sur les scènes internationale et nationales. Tout cela suscite, jusque sur les terres musulmanes, de violentes aspirations au changement, sans que ceux qui les portent disposent de moyens à la mesure des situations locales ou mondiales qu’ils affrontent. Ils ne partagent pas non plus une vision commune de la formation culturelle, de l’éducation, de l’action et de l’organisation. Les efforts risquent donc de se perdre, et les tragédies prévisibles sont grandes. Parmi les besoins de notre époque pour la communauté musulmane figurent ceux que nous avons évoqués dans les épîtres précédentes :

Premièrement, construire la culture et la vie civile de la communauté musulmane en comprenant les situations mondiales, ce qui exige de privilégier la formation de l’individu et de la communauté.

Deuxièmement, veiller à ce que chaque musulman connaisse et accomplisse ses obligations individuelles, à ce que chacun accède à une obligation collective et à ce que l’ensemble des obligations collectives soit assumé.

Troisièmement, passer de l’improvisation à une organisation rigoureuse, et de la réaction émotive à une réflexion rationnelle encadrée par les règles de la Loi religieuse.

Quatrièmement, progresser par étapes pour atteindre l’objectif avec le moins de pertes et le plus de bénéfices, ici-bas et dans l’au-delà.

Si tels sont certains des besoins de notre époque pour remédier aux insuffisances du XIVe siècle et répondre aux exigences du XVe, qui prendra en charge cette tâche difficile ? Certains proposent une action islamique parfaite et intégrée qui se substituerait à l’action actuelle. C’est s’enfoncer dans l’illusion, l’imagination et la poursuite d’un mirage : on aboutirait à détruire ce qui existe et à s’engager dans des conflits et des impasses. En réalité, nul ne peut effacer l’existant ; personne ne peut produire une action plus complète que l’ensemble des actions présentes, et la nouvelle initiative ne pourrait couvrir tous les domaines requis. Une telle pensée conduit donc à davantage de déchirements sans atteindre son but. D’autres proposent que tous les musulmans rejoignent une seule forme d’action existante, qui éliminerait les autres. C’est à la fois nuisible et impossible : dans nos conditions actuelles, une seule structure ne réalisera pas tout ce dont l’islam a besoin. Penser ainsi, c’est envisager l’impossible. L’action islamique se répartit entre l’action populaire et gouvernementale, entre l’action politique et la prédication. L’action politique peut être contrainte à l’affrontement : faudrait-il alors que la prédication s’arrête ?

Une seule instance peut-elle couvrir tous les besoins, depuis la mise en vie des mosquées jusqu’au gouvernement selon ce que Dieu a révélé ? Ce dont nous avons réellement besoin est une action complémentaire qui soutienne l’existant, le renforce, l’améliore et l’oriente judicieusement, tout en faisant naître ce qui manque et relève d’une obligation. Pour remédier aux manquements évoqués — ce qui constitue en soi un devoir —, il semble indispensable de mener une action complémentaire qui soutienne l’existant et fasse naître ce qui manque, au moyen d’un savoir et d’un milieu propres à former les rabbāniyyūn, à rendre à l’action islamique son caractère naturel, à affermir les racines des écoles des gens de la Sunna et de la Communauté, et à mettre l’accent sur l’éducation du cœur et la pratique. Cette action contribuerait à former des spécialistes des obligations collectives, à clarifier les conceptions organisationnelles et les stratégies générales, et à montrer à chaque musulman comment agir pour réaliser les objectifs. Elle chercherait à devenir un dénominateur commun permettant aux formes actuelles de l’action islamique d’interagir sans entrer en contradiction avec elles. Est-ce possible ? Peut-il exister quelque chose que tous les acteurs accueilleraient sereinement, qui les renforcerait tous, et auquel ils pourraient participer sans y voir une contradiction avec leur engagement ailleurs ou leur appartenance à une autre structure ? Je suppose que cela est possible sous certaines conditions. Avant de les énoncer, je précise ceci :

Ce genre d’action relève presque des obligations collectives ; pour certaines personnes, c’est une obligation individuelle. Si cette action doit nécessairement exister en tant qu’obligation, il faut lui consacrer des efforts, quelles que soient les difficultés. On pourrait demander : « Ne peut-elle être menée au sein des structures existantes ? » Nous répondons qu’une partie en est possible, malgré les difficultés parfois rencontrées. Mais l’ensemble de ce que nous avons mentionné exige un milieu particulier, une grande persévérance, beaucoup de patience et un travail soutenu tourné vers un avenir lointain. Aucune partie équitable et juste ne devrait s’en sentir menacée ; aucune puissance intérieure ou extérieure ne disposerait d’un argument manifeste contre elle. Tout cela exige une instance qui se consacre spécialement à cette action. Cela étant précisé, voici, à mon sens, les conditions de sa réussite :

Premièrement, cette action doit s’adresser à tout musulman et se limiter au savoir, au rappel de Dieu, au service, au sacrifice et à l’accomplissement des obligations individuelles et collectives, dans la mesure des possibilités disponibles.

Deuxièmement, elle ne doit séparer personne de son maître, de son groupe ou de son action islamique, sauf en cas de déviation ou de péché. Là où il n’y a ni péché ni déviation, la règle est de rester auprès de l’instance à laquelle on est lié et de lui obéir.

Troisièmement, sa structure générale et son organisation doivent reposer sur la disposition naturelle et sur les textes.

Quatrièmement, l’individu doit suivre un parcours de formation fondé sur une conception culturelle intégrée, et l’ensemble de l’action doit progresser à partir d’un inventaire complet des obligations collectives.

Cinquièmement, tous doivent savoir que son but est d’approfondir l’islam et d’accomplir ce qu’il impose, en se défaisant des intérêts de l’ego et des avantages de ce monde.

Sixièmement, cette action s’engage à garantir à ses participants, dans chaque pays, une autonomie juridique qui ne les mette pas en difficulté au regard des lois de leur pays.

Septièmement, elle reconnaît à chacun de ses participants le droit d’exercer, où il le souhaite, les activités de la vie que lui autorise la Loi religieuse, et n’assume la responsabilité d’aucune position politique prise par l’un d’eux.

Huitièmement, elle cherche à rapprocher les gens de l’islam, au niveau de la population comme du gouvernement, et à réduire le fossé entre la population et les gouvernants en donnant corps à l’islam, selon le principe d’un conseil sincère, adressé discrètement à tous.

Il me semble indispensable qu’existe une action auxiliaire et complémentaire réunissant ces conditions : préserver l’existant, le réformer, le développer, rechercher ce qui est nécessaire et manque encore, puis le faire naître ; rapprocher tous les acteurs islamiques et faire avancer tout effort islamique poursuivant un objectif juste. Au XIVe siècle de l’hégire, le mouvement islamique a atteint des positions avancées dans la culture, l’éducation, la prédication, l’action, l’organisation, la pensée, les efforts d’interprétation et les orientations. Il faut une instance qui en rende les acquis théoriques accessibles à chaque musulman, sans reculer sur aucun de ces acquis : que ceux qui sont déjà engagés progressent, et que ceux qui demeurent à l’écart entrent dans l’action. Qui accomplira toutes ces tâches ?

En un mot, ceux qui sont appelés à les accomplir sont les rabbāniyyūn.

Pourquoi les rabbāniyyūn, précisément ?

Seuls les rabbāniyyūn sont aptes à cette mission complexe que je viens d’évoquer, et cela pour plusieurs raisons :

Premièrement, elle exige de la sagesse, et les rabbāniyyūn sont des savants doués de sagesse. On les a décrits comme ceux qui enseignent le savoir progressivement : cette progression témoigne justement de leur sagesse. « Celui à qui la sagesse est donnée a reçu un bien immense. » [Al-Baqara, 2 : 269].

Deuxièmement, cette mission consiste à porter un témoignage équitable sur les hommes, sur la réalité et sur les manquements ; elle implique aussi d’apprécier ce qui existe et ce qui manque. Telle est la mission des rabbāniyyūn. Dieu, Très-Haut, dit : « Nous avons fait descendre la Torah, où se trouvent une direction et une lumière. Par elle jugeaient les prophètes qui s’étaient soumis à Dieu, pour ceux qui professaient le judaïsme, ainsi que les maîtres spirituels et les docteurs de la Loi, parce que la garde du Livre de Dieu leur avait été confiée et qu’ils en étaient les témoins. » [Al-Māʾida, 5 : 44].

Remarquons l’expression : « et qu’ils en étaient les témoins ». Al-Ālūsī explique que les rabbāniyyūn sont les savants versés dans la compréhension de la religion, d’un rang supérieur à celui des docteurs de la Loi. « Témoins » signifie : des gardiens qui préservent le Livre de toute tentative de modification ou d’altération, sous quelque forme que ce soit ; ou des témoins attestant sa vérité ; ou encore ceux qui en éclairent les aspects obscurs. Pour ma part, je dis : ils témoignent aussi qu’il est effectivement mis en œuvre dans la vie des hommes, et ils en témoignent à leur égard.

Troisièmement, cette mission exige le plus haut degré de formation et d’aptitude à enseigner. C’est une qualité des rabbāniyyūn : « Soyez plutôt des hommes voués au Seigneur, par l’enseignement du Livre que vous dispensez et par les études que vous menez. » [Āl ʿImrān, 3 : 79].

Quatrièmement, cette mission exige une connaissance étendue du convenable et du blâmable, la prescription du convenable et l’interdiction du blâmable. Cela comprend la lutte contre le péché et les gains illicites, le soutien à l’opprimé, la réconciliation entre les personnes, l’aide au pauvre et au nécessiteux. Ce devoir incombe aux rabbāniyyūn avant les autres. Dieu, Très-Haut, dit : « Pourquoi les maîtres spirituels et les docteurs de la Loi ne leur interdisent-ils pas de proférer le péché et de manger des gains illicites ? » [Al-Māʾida, 5 : 63].

Cinquièmement, les rabbāniyyūn sont qualifiés pour poursuivre la voie sur laquelle les messagers, que Dieu leur accorde la bénédiction et la paix, ont achevé leur vie. Dans la compréhension des savants, le rabbānī est le ribbī. Or Dieu, Puissant et Majestueux, décrit les ribbiyyūn en ces termes : « Combien de prophètes ont combattu, accompagnés de nombreux hommes voués à Dieu ! Ils ne se sont pas découragés devant ce qui les frappait dans le chemin de Dieu ; ils n’ont ni faibli ni cédé. Dieu aime les endurants. Ils n’eurent d’autre parole que : “Notre Seigneur, pardonne-nous nos péchés et nos excès dans notre conduite, affermis nos pas et donne-nous la victoire sur les gens mécréants.” Dieu leur accorda alors la récompense d’ici-bas et la belle récompense de l’au-delà. Dieu aime ceux qui font le bien. » [Āl ʿImrān, 3 : 146-148]. Mais où sont les rabbāniyyūn ? Comment former des rabbāniyyūn qui occupent le terrain et remplissent toutes les missions attendues d’eux ? Quels moyens sont nécessaires ? Il est certain que, dans la société musulmane actuelle, la perception de leur présence, la confiance en eux et la disposition à se remettre à eux sont faibles. Ils existent pourtant, mais leurs qualités et leurs caractéristiques sont insuffisamment affirmées, et ils sont dispersés.2

Je pense que les rabbāniyyūn de ce siècle doivent remplir les tâches difficiles que nous avons évoquées, et qu’ils ne le pourront qu’en réunissant quatre dimensions :

La culture islamique héritée et contemporaine, une haute moralité islamique, une grande maturité spirituelle, et une compréhension de l’action et de l’organisation adaptée à notre époque et à ses conditions. Sans des rabbāniyyūn qui réunissent tout cela, il manquera toujours l’instance capable de susciter les interactions nécessaires à notre temps et de répondre au niveau nouveau qu’il exige. Nous craignons qu’il n’en résulte recul, érosion ou désespoir. Si l’existence de cette instance est le plus grand besoin de notre époque, c’est bien à cette question que cette épître est consacrée. La cause la plus profonde des insuffisances de l’action islamique au XIVe siècle réside dans le fait de s’être lancé dans la prédication en laissant de côté la maturation dans la rabbāniyya. Il y avait peut-être des raisons et des excuses : les acteurs islamiques étaient placés devant l’alternative de sauver les gens du Feu ou de se consacrer à eux-mêmes. Mais en ce siècle où leur nombre s’est accru, le mouvement islamique doit rattraper ce qui lui a manqué : que des personnes se consacrent à revivifier la rabbāniyya pour que les rabbāniyyūn jouent pleinement leur rôle. À mon sens, une action particulière doit être entièrement consacrée à cette fin. Notre expérience montre que, sans elle, les traits de la rabbāniyya resteront perdus dans les rivalités administratives ou électorales, les propos et les controverses, les affrontements vifs entre orientations salafies et soufies, entre partisans et adversaires de la participation au pouvoir, entre ceux qui entrent dans l’action politique et ceux qui s’en détournent. Tout cela m’a fait ressentir la nécessité d’un mouvement consacré à la revivification de la rabbāniyya. Il est à même de faire naître la condition de réussite de tout groupe islamique, selon la parole de ʿUmar, que Dieu l’agrée : « Celui que les siens placent à leur tête en raison de sa compréhension de la religion sera pour lui-même et pour eux une source de vie ; celui qu’ils placent à leur tête sans cette compréhension sera pour lui-même et pour eux une cause de perte. » Ce mouvement est la condition permettant d’allumer l’étincelle d’une interaction complète avec l’islam, et d’orienter judicieusement l’action islamique grâce à une compréhension religieuse globale et éclairée. Si la rabbāniyya est la solution, que faut-il donc rappeler et souligner de nouveau ?

Ce qu’il faut préciser aujourd’hui, c’est qui est le rabbānī de notre époque.

De quelle culture a-t-il besoin ?

À quelles qualités morales doit-il s’astreindre ?

Quelle doit être son allure et sa conduite ?

Dans quel milieu doit-il être formé ?

La culture nécessaire au rabbānī est plus vaste que celle que l’on rencontre actuellement. La culture héritée ne suffit pas : il faut y ajouter, entre autres, la compréhension de la prédication et des systèmes de l’islam, la connaissance de notre époque et des acquis avancés de l’action islamique contemporaine. Les qualités morales auxquelles il doit s’astreindre sont toutes celles du parti de Dieu : l’amour de Dieu, l’humilité envers les croyants… Son allure et sa conduite doivent être celles de la prophétie, extérieurement et intérieurement. Son milieu est constitué des assemblées de rappel et de science, de l’enseignement reçu auprès des rabbāniyyūn et de son immersion dans la fraternité islamique, particulière et générale. Tout cela doit reposer sur des fondements doctrinaux justes et sur des orientations juridiques reconnues. Il n’y a de rabbāniyya que là où se trouvent les croyances des gens de la Sunna et de la Communauté et les écoles des imams, avec un état du cœur tourné vers Dieu, Puissant et Majestueux. Le Messager, que Dieu le bénisse et lui accorde la paix, nous a légué un savoir, une pratique, un état du cœur et des qualités : celui qui hérite de tout cela est le rabbānī. La complémentarité de l’action islamique requise par ce siècle exige l’existence de rabbāniyyūn qui accomplissent plusieurs de ces opérations, ou les supervisent, en adoptant une position empreinte de sagesse.

La règle est donc de partir de la rabbāniyya pour aller vers le reste. Dans le cas contraire, rechutes et déchirements deviennent la règle. Rappelons encore la parole de ʿUmar, que Dieu l’agrée, telle qu’al-Dārimī la rapporte :

« Tamīm al-Dārī rapporte : les gens rivalisaient dans la hauteur des constructions au temps de ʿUmar. Celui-ci dit : “Ô vous, les Arabes, restez près de la terre, près de la terre ! Il n’y a d’islam qu’avec une communauté, de communauté qu’avec une autorité et d’autorité qu’avec l’obéissance. Celui que les siens placent à leur tête en raison de sa compréhension de la religion sera pour lui-même et pour eux une source de vie ; celui qu’ils placent à leur tête sans cette compréhension sera pour lui-même et pour eux une cause de perte.” »

Comme nous l’avons dit, de nombreux acteurs islamiques ont été présents au siècle dernier :

Les salafis ont cherché à affirmer l’attachement au texte ; les juristes ont vu leur savoir délaissé ; les exhortateurs et prédicateurs s’en sont tenus aux généralités ; les soufis n’ont pu présenter leur apport ni à la lumière des textes ni à la hauteur de l’époque ; les prédicateurs s’adressant au grand public n’ont pas dépassé un certain niveau ; ceux qui s’adressaient aux milieux instruits les ont conduits à un certain niveau ; des groupes islamiques ont agi à l’échelle mondiale et acquis une longue et vaste expérience. Chacun possède quelque chose d’utile. Notre siècle a besoin de personnes qui aient recueilli tout cela. Il nous faut nous tenir aux positions avancées atteintes par chacun et repartir de là. Cela n’est possible que si des individus ont assimilé tous ces apports et forment un courant avancé qui prend chacun par la main sans entrer en conflit avec personne, considère les aspects positifs, traite judicieusement les aspects négatifs et fait avancer l’ensemble ; qui aime tous les autres et leur témoigne de la sollicitude, soutient l’existant et fait naître ce qui manque, ne refuse son conseil à aucun musulman ni son orientation à aucun groupe. Voilà les rabbāniyyūn dont il est question, ceux dont cette étape a besoin : ils ont discerné la situation de leur communauté, compris celle de leur monde, connaissent les moyens qui conduisent aux buts et savent raccourcir le chemin.

La voie pour y parvenir est le rappel de Dieu, le savoir et le milieu de formation.

Il n’y a pas de rabbāniyya sans adoration ; la rabbāniyya est même une marque distinctive de l’adoration. Celle-ci repose sur le rappel de Dieu, et l’abondance du rappel conduit à l’héritage prophétique : « Vous avez dans le Messager de Dieu un excellent modèle, pour celui qui espère en Dieu et au Jour dernier et qui rappelle Dieu abondamment. » [Al-Aḥzāb, 33 : 21]. Il n’y a pas non plus de rabbāniyya sans savoir : « Soyez plutôt des hommes voués au Seigneur, par l’enseignement du Livre que vous dispensez et par les études que vous menez. » [Āl ʿImrān, 3 : 79]. Elle ne peut exister sans un milieu qui éduque au savoir et au rappel, et dans lequel le rabbānī se tourne vers autrui : prescription du convenable, interdiction du blâmable, acquisition et transmission du savoir, conseil sincère et service. Pour former les rabbāniyyūn, il nous faut donc établir des assemblées où l’on s’accoutume au rappel de Dieu et où l’on suit la pratique des invocations quotidiennes et des retraites spirituelles. Il faut également des cercles d’aspirants à la rabbāniyya : l’étudiant y reçoit une formation orientée et concentrée, qui l’incite à compléter sa culture et à agir auprès d’autrui par la prédication, le conseil et le service. Ces deux exigences supposent qu’une instance organise l’ensemble selon une conception intégrée de la culture des rabbāniyyūn et de leur cheminement moral et spirituel, ainsi que selon une conception pratique, naturelle et juste, capable de réaliser tous ces objectifs.

Deuxième partie — La rabbāniyya à notre époque

Pour former un rabbānī, quatre conditions doivent être réunies :

1. Le rappel de Dieu ; 2. le savoir ; 3. un milieu favorable ; 4. l’activité de prédication et d’enseignement.

Le rappel est indispensable pour atteindre les degrés de la certitude : « N’est-ce pas par le rappel de Dieu que les cœurs s’apaisent ? » [Al-Raʿd, 13 : 28], ainsi que pour hériter de l’état prophétique : « Vous avez dans le Messager de Dieu un excellent modèle, pour celui qui espère en Dieu et au Jour dernier et qui rappelle Dieu abondamment. » [Al-Aḥzāb, 33 : 21].

Le savoir est une condition de la rabbāniyya : « Soyez plutôt des hommes voués au Seigneur, par l’enseignement du Livre que vous dispensez et par les études que vous menez. » [Āl ʿImrān, 3 : 79]. Remarquons que l’étude est mentionnée sans restriction : cela indique la multiplicité des études des rabbāniyyūn.8

Un milieu favorable est nécessaire pour que l’aspirant à la rabbāniyya grandisse en savoir, en pratique et en état intérieur. La fréquentation des gens du rappel, des gens de science et des personnes de mérite nourrit en lui le désir d’aboutir. Tant qu’il ne quitte pas les milieux de l’insouciance et de l’ignorance, sa croissance reste faible. Ne voit-on pas, dans le récit de l’homme qui avait tué cent personnes, que le savant lui ordonna de quitter son milieu ? Et ne lit-on pas dans le hadith rapporté par Muslim : « Si vous demeuriez dans l’état où vous êtes auprès de moi et dans le rappel, les anges vous serreraient la main dans vos lits et sur les chemins. Mais il est un temps pour ceci et un temps pour cela… un temps pour ceci et un temps pour cela… un temps pour ceci et un temps pour cela… »

L’activité de prédication et d’enseignement est également une condition. Le rabbānī doit dépasser le cercle de sa propre personne pour œuvrer à la réforme, en enseignant, en appelant à Dieu, en ordonnant le convenable et en interdisant le blâmable, et en organisant ces activités.

Si l’on considère la réalité, on trouve rarement ces conditions pleinement réunies dans un rassemblement ou une institution contemporaine. La formation des rabbāniyyūn nécessaire à notre époque se rencontre rarement dans une institution, un groupe ou un milieu. La pratique du rappel, collectif et individuel, quotidien et annuel, reste en deçà du niveau requis. Le Messager, que Dieu le bénisse et lui accorde la paix, rappelait Dieu en toute circonstance. Avant la prophétie, il avait de longues retraites solitaires ; après celle-ci, de nombreuses adorations. Il observait régulièrement la retraite annuelle ; toute sa vie était rappel et exhortation au rappel. Les milieux favorables sont peu nombreux ; les milieux contraires prédominent. Il est rare d’assister à une assemblée et d’en sortir avec davantage de foi, de certitude, de recueillement et de vigilance.

Rares sont aussi les individus qui pratiquent la prédication et l’enseignement, car ils n’en possèdent généralement pas les moyens. C’est pourquoi nous disons qu’une action doit être spécialement consacrée à revivifier la rabbāniyya, sans entrer en désaccord ni en querelle avec un musulman ou un groupe islamique : ce serait la voie de la perversité et de l’égarement, non celle de la rabbāniyya. Les rabbāniyyūn doivent au contraire entretenir les liens avec les croyants, les aimer, les aider dans le bien et rapprocher les cœurs. Nous estimons donc nécessaire de fonder des assemblées qui suivent la pratique du rappel de leurs membres : quotidien, collectif, hebdomadaire et annuel. Il faut aussi des cercles d’aspirants à la rabbāniyya, qui suivent leur acquisition du savoir, à l’intérieur comme à l’extérieur du cercle, selon un programme déterminé, et les orientent vers la prédication, l’enseignement, le conseil, la prescription du convenable et l’interdiction du blâmable. Pour cela, des institutions doivent suivre ces affaires. Les points les plus décisifs sont la culture du rabbānī et son cheminement spirituel : tous deux doivent être organisés. Le cheminement spirituel se règle par la régularité de ses pratiques quotidiennes et par des retraites mensuelles, annuelles ou accomplies au cours de la vie. Quant à son parcours culturel, il doit se compléter, selon mon appréciation, par l’assimilation de quatorze unités d’étude, qu’elles soient proposées par des institutions d’enseignement, des cercles, des groupes, des associations, des universités ou des maîtres. Leur complémentarité est la condition de la rabbāniyya contemporaine. Quiconque suit cette voie ou se présente pour y guider autrui doit donc mesurer sa culture à cette aune et, en conséquence, compléter ou commencer sa formation.

Première unité — La méthode

l’étude de la méthode, à travers le Livre de Dieu, la Sunna de Son Messager, que Dieu le bénisse et lui accorde la paix, les règles de la connaissance et les critères de la compréhension. Cette étude doit assimiler l’ancien et le nouveau, à la mesure des conditions de l’époque.

Deuxième unité — Les trois fondements

les trois fondements, comprenant la connaissance des preuves de l’existence de Dieu, des preuves de la mission du Messager, et de l’islam dans ses piliers, ses systèmes et ses voies de vie. C’est là que se situe le combat de notre époque.

Troisième unité — Les traits de la rabbāniyya

les traits de la rabbāniyya, sa culture et sa morale, chez les individus comme chez les dirigeants, ainsi que les exigences de clarté et d’explication concernant ce qu’elle doit accomplir. J’ai écrit à ce sujet : « Les soldats de Dieu : culture et morale », « Chapitres sur l’autorité et son détenteur », « Pour un pas en avant » et « Pour ne pas nous éloigner des besoins de notre époque ».

Quatrième unité — Le droit musulman

le droit musulman en général, le droit des écoles en particulier, et la connaissance de la littérature juridique.

Cinquième unité — Les fondements du droit

les fondements du droit musulman et la connaissance de leur littérature.

Sixième unité — Les croyances

les croyances des gens de la Sunna et de la Communauté et la connaissance de la littérature doctrinale.

Septième unité — La purification de l’âme

la purification de l’âme et le cheminement spirituel. J’ai écrit à ce sujet : « Notre éducation spirituelle », « La quintessence de la purification de l’âme » et « Notes sur les demeures des véridiques ».

Huitième unité — La langue arabe

les sciences de la langue arabe et la connaissance de leur littérature.

Neuvième unité — La biographie et l’histoire

la biographie prophétique, un abrégé de l’histoire islamique avec l’analyse de ses événements, et un aperçu de la situation présente du monde musulman.

Dixième unité — Les sciences du Coran

les sciences du Coran, dont la science de sa récitation et celle de son vocabulaire.

Onzième unité — Les sciences du hadith

les sciences du hadith et la connaissance de leur littérature.

Douzième unité — La prédication contemporaine

la compréhension de la prédication contemporaine. Cela comprend les épîtres et les mémoires du professeur al-Bannā, ainsi que les ouvrages « Leçons sur l’action islamique », « Dans les horizons des enseignements », « L’Introduction », « Voici mon expérience et mon témoignage » et « Comprendre la planification, l’organisation et l’exécution ».

Treizième unité — La production islamique contemporaine

suivre la production islamique contemporaine ainsi que les revues et périodiques islamiques. C’est ce qui nous permet de comprendre notre époque et ses nouveautés utiles au musulman. Les auteurs islamiques contemporains présentent leur expérience et leur vision ; attentifs aux besoins de l’action islamique actuelle, ils écrivent à leur sujet. Les revues islamiques suivent les événements et en donnent une représentation et une conscience. Ce que l’on ne peut saisir entièrement ne doit pas être abandonné dans sa plus grande part. Il faut connaître, lire ou revoir les écrits d’auteurs comme al-Mawdūdī, al-Nadwī, le cheikh al-Ghazālī, ʿUmar al-Tilmisānī, Yūsuf al-Qaraḍāwī, le docteur Muṣṭafā al-Sibāʿī, Sayyid Quṭb, Muḥammad Quṭb, Muṣṭafā Mashhūr, Fatḥī Yakan, Yūsuf al-ʿAẓm, Muḥammad Abū Fāris, Aḥmad Muḥammad al-Rāshid, et d’autres auteurs du mouvement islamique contemporain. Il faut suivre régulièrement des revues comme « Al-Mujtamaʿ », « Al-Daʿwa » et « Al-Rāʾid », afin de rester en lien avec son époque et les efforts de réflexion qu’elle suscite. Même un simple feuilletage, même la seule connaissance des idées principales, vaut mieux que rien.

Quatorzième unité — Les sciences contemporaines

se familiariser avec les sciences contemporaines.

On peut démontrer la nécessité de chacune de ces matières pour former un rabbānī accompli. Dieu, Puissant et Majestueux, dit : « Soyez plutôt des hommes voués au Seigneur, par l’enseignement du Livre que vous dispensez et par les études que vous menez. » [Āl ʿImrān, 3 : 79]. Le mot « étude » est laissé sans restriction, car les études nécessaires au rabbānī se renouvellent et ne sont pas enfermées dans un cadre fixe : chaque siècle apporte du nouveau, chaque milieu a ses besoins. C’est un examen d’ensemble qui m’a conduit à la conclusion exposée ici. Les gens de science et les diplômés des instituts et facultés de sciences religieuses sont peut-être les mieux placés pour se consacrer à compléter ce que nous avons évoqué en matière de savoir et de rappel, et pour prendre en charge le passage des musulmans et des musulmanes vers les milieux de la rabbāniyya. Notre époque a connu de nombreuses institutions d’enseignement, mais peu de tentatives pour diffuser auprès du grand public les sciences de la culture islamique. Cet exposé des conditions de la rabbāniyya contemporaine permettra peut-être au lecteur de comprendre pourquoi nous estimons nécessaire que des personnes qualifiées se consacrent spécialement à cette action. Par cet engagement, par la réunion des conditions évoquées et par l’existence des institutions qui y contribuent, la rabbāniyya contemporaine pourra se réaliser, avec la permission de Dieu.

De même que nous voulons former le rabbānī doté d’une culture intégrée, nous devons aussi vouloir former le rabbānī spécialiste. Il faut que certains d’entre eux se spécialisent dans les grandes disciplines des études islamiques, par exemple en se consacrant aux domaines suivants :

1. Les spécialistes du droit musulman, notamment :

Les spécialistes du droit des écoles connues : hanafite, shafiite, malikite, hanbalite, droit des gens du hadith, droit des ẓāhirites, droit de Zayd, droit de Jaʿfar et droit des kharijites.

Les spécialistes d’un ouvrage juridique célèbre : la « Ḥāshiya » d’Ibn ʿĀbidīn, « Al-Mabsūṭ », « Al-Mughnī »…

2. Les spécialistes de la langue arabe :

Grammaire et morphologie, philologie, rhétorique…

Spécialisation dans les grands maîtres de la langue et leurs ouvrages : Ibn Jinnī, al-Fīrūzābādī, al-Khalīl…

3. Les spécialistes de l’exégèse et des sciences du Coran :

Spécialisation dans une exégèse déterminée.

Spécialisation dans les sciences du Coran.

Spécialisation dans l’un des maîtres de ce domaine.

4. Les fondements du droit musulman :

Spécialisation dans les fondements du droit d’une école.

Spécialisation dans un ouvrage de cette discipline.

Spécialisation dans la vie d’un théoricien des fondements du droit.

5. Les sciences du hadith :

Spécialisation dans les sciences du hadith.

Spécialisation dans les recueils de la Sunna.

Spécialisation dans l’étude des transmetteurs.

Spécialisation dans un maître du hadith et ses ouvrages.

6. La logique :

Spécialisation dans la logique inductive moderne.

Spécialisation dans la logique formelle ancienne.

7. Les croyances :

Spécialisation dans les croyances des gens de la Sunna et de la Communauté.

Spécialisation dans les croyances des groupes dissidents.

Spécialisation dans un maître de la doctrine des gens de la Sunna et de la Communauté et dans ses ouvrages.

8. L’histoire :

Spécialisation dans l’histoire générale.

Spécialisation dans l’histoire de chaque siècle.

Spécialisation dans un ouvrage historique.

Spécialisation dans un grand historien.

Spécialisation dans l’histoire de l’islam dans chaque pays.

Il faut également que, parmi les rabbāniyyūn, certains se spécialisent dans les obligations collectives dont dépend l’avenir de l’islam et des musulmans.

⁂

C’est par le savoir que l’islam vit et se perpétue, que l’être humain est préservé des troubles, surtout à une époque comme la nôtre, et que l’islam est accueilli. C’est en répandant le savoir et en le proclamant ouvertement que vient la vie.

ʿUmar ibn ʿAbd al-ʿAzīz a dit : « Le savoir ne périt que lorsqu’il devient secret. »

Il a dit aussi : « Lorsque tu vois des gens se concerter secrètement sur une affaire, à l’écart de l’ensemble des leurs, sache qu’ils sont en train de poser les fondements de l’égarement. » Rapporté par al-Dārimī. Al-Dārimī rapporte également, d’après Abū Umāma, que le Prophète, que Dieu le bénisse et lui accorde la paix, a dit : « Il y aura des troubles au cours desquels l’homme sera croyant le matin et mécréant le soir, sauf celui auquel Dieu aura donné vie par le savoir. » Si tu demandes quelles sont les qualités morales générales des rabbāniyyūn, je réponds : celles des ribbiyyūn et celles du parti de Dieu. Dieu, Très-Haut, dit : « Combien de prophètes ont combattu, accompagnés de nombreux hommes voués à Dieu ! Ils ne se sont pas découragés devant ce qui les frappait dans le chemin de Dieu ; ils n’ont ni faibli ni cédé. Dieu aime les endurants. Ils n’eurent d’autre parole que : “Notre Seigneur, pardonne-nous nos péchés et nos excès dans notre conduite, affermis nos pas et donne-nous la victoire sur les gens mécréants.” Dieu leur accorda alors la récompense d’ici-bas et la belle récompense de l’au-delà. Dieu aime ceux qui font le bien. » [Āl ʿImrān, 3 : 146-148]. Le terme ribbiyya a reçu de nombreuses explications, dont celle qu’Ibn Kathīr rapporte d’al-Ḥasan : « De nombreux ribbiyyūn : de nombreux savants » ; et, selon une autre parole du même : « Des savants endurants, c’est-à-dire des hommes pieux et craignant Dieu. » Quant à la morale du parti de Dieu, elle est définie dans les versets relatifs à l’apostasie : « Ô vous qui croyez, quiconque parmi vous renie sa religion, Dieu fera venir des gens qu’Il aime et qui L’aiment, humbles envers les croyants, fermes envers les mécréants, combattant dans le chemin de Dieu et ne craignant le blâme d’aucun blâmeur. Telle est la grâce de Dieu : Il la donne à qui Il veut. Dieu est immense et savant. Vous n’avez pour alliés que Dieu, Son Messager et les croyants qui accomplissent la prière, acquittent la zakāt et s’inclinent. Quiconque prend pour alliés Dieu, Son Messager et les croyants, c’est assurément le parti de Dieu qui sera victorieux. » [Al-Māʾida, 5 : 54-56].3

Le lecteur se souvient peut-être de notre ouvrage « Les soldats de Dieu : culture et morale ». En méditant ce que nous avons dit ici, il comprendra que nous voulions par ce livre revivifier la rabbāniyya et la ribbiyya : une voie indispensable au renouvellement de l’islam à notre époque. Je propose, pour revivifier la rabbāniyya, de rétablir l’idée de l’ijāza savante selon la méthode des anciens maîtres : quiconque étudie une science reçoit une autorisation attestant sa formation dans celle-ci. Lorsqu’il a étudié toutes les sciences évoquées et que les qualités des ribbiyyūn et des rabbāniyyūn apparaissent en lui, il reçoit l’ijāza de rabbāniyya, ou une ijāza générale. S’il se spécialise dans une branche, il reçoit l’ijāza de maître dans cette spécialité. La création d’une université islamique non étatique consacrée à la revivification de la rabbāniyya pourrait y contribuer. Cette revivification relève des obligations de notre époque, et la rabbāniyya suppose plusieurs éléments :

Une culture islamique contemporaine complète et cohérente.

Une moralité complète et cohérente, réunissant chez celui qui la possède les qualités des rabbāniyyūn et des ribbiyyūn.

Une haute spiritualité réunissant une connaissance de Dieu vécue et goûtée dans le cœur, et l’accomplissement des devoirs de la servitude envers Dieu, Seigneur des mondes.

⁂

L’expérience du XIVe siècle de l’hégire a montré que ceux qui furent formés auprès des rabbāniyyūn et vécurent dans les milieux des mosquées et de la transmission du savoir furent les plus purs, les plus élevés et les plus capables de prêcher. Un savoir qui n’accompagne pas l’action et un cœur qui n’est pas éduqué à la rectitude peuvent devenir une catastrophe pour ceux qui les possèdent et pour les autres. Il faut donc une action ayant notamment cette caractéristique :

Un savoir intégré, orienté vers un but, adapté à l’époque, et des actions éclairées par ce savoir. Revivifier la rabbāniyya et la ribbiyya est une obligation de notre temps, comme l’est la création des cercles et des institutions nécessaires : ce sans quoi une obligation ne peut être accomplie devient lui-même obligatoire. J’estime que les cercles des rabbāniyyūn doivent s’écarter de tout ce qui ne contribue pas directement au savoir, au cheminement, à la morale, à la prédication et au service. Celui de leurs membres qui souhaite entreprendre une action obligatoire ou licite peut le faire de sa propre initiative et sous sa propre responsabilité, sans imputer aux cercles une responsabilité qui les empêcherait d’atteindre leurs objectifs culturels, éducatifs et spirituels. Des doctrines mauvaises se sont répandues, fondées sur les passions, sur les textes équivoques, sur la calomnie et sur le dénigrement injuste et mensonger des personnes. L’audace dans les désobéissances extérieures et intérieures s’est accrue, surtout dans les péchés de la langue et du cœur. Les musulmans ont désormais besoin d’un milieu sain où se développer intellectuellement, spirituellement et moralement, conformément aux écoles des gens de la vérité. Toute défaillance qui fait obstacle à la maturité du savoir et de la spiritualité affecte la prédication, l’éducation et l’enseignement ; elle affaiblit l’imitation des manières prophétiques de conduire les affaires, la diffusion de l’islam et son influence. Il faut remédier à tout cela.

Troisième partie — Exigences et caractéristiques

Dieu, Très-Haut, dit : « Ceux qui obéissent à Dieu et au Messager seront avec ceux que Dieu a comblés de bienfaits : les prophètes, les véridiques, les martyrs et les justes. » [Al-Nisāʾ, 4 : 69]. On comprend de ce verset qu’il existe quatre degrés d’accomplissement dans cette communauté :

Le degré de la prophétie, qui s’est achevé avec la mort du Messager, que Dieu le bénisse et lui accorde la paix.

Il reste donc trois degrés d’accomplissement, qui se perpétuent dans cette communauté : la véridicité accomplie (ṣiddīqiyya), le martyre et la droiture. Plus ces réalités sont fortes dans la communauté, mieux elle se porte ; plus leur présence s’atténue, plus l’islam s’y affaiblit. Considérons l’état de la communauté au regard de ces stations. La droiture demeure, mais affaiblie. Elle repose sur deux piliers : la foi et l’action vertueuse. Dieu, Très-Haut, dit : « Ceux qui croient et accomplissent de bonnes œuvres, Nous les ferons entrer parmi les justes. » [Al-ʿAnkabūt, 29 : 9]. Pour celui qui réunit la foi et l’action vertueuse, on espère donc qu’il atteindra la station de la droiture. La foi et l’action vertueuse existent, sous une forme ou une autre, dans cette communauté. Mais les réalités de la foi demandent à être continuellement renouvelées. On lit dans un hadith qualifié de bon : « La foi s’use à l’intérieur de l’un de vous comme s’use le vêtement. Demandez donc à Dieu de renouveler la foi dans vos cœurs. » Et dans un hadith qualifié d’authentique : « Renouvelez votre foi. » Ils demandèrent : « Comment la renouveler, ô Messager de Dieu ? » Il répondit : « Dites abondamment : il n’est de divinité que Dieu. » Des événements surviennent qui affaiblissent la foi. Il en va de même de l’action vertueuse : elle est exposée à l’admiration de soi, à la présomption, à l’ostentation et à d’autres défauts qui l’altèrent. À notre époque, on est peu attentif à ces questions. Malgré cela, il existe, par la grâce de Dieu, Puissant et Majestueux, une orientation vers la foi et l’action vertueuse.

Le degré du martyre demeure aussi dans cette communauté : des martyrs continuent d’y apparaître. Dieu, Très-Haut, dit : « Et qu’Il prenne parmi vous des martyrs. » [Āl ʿImrān, 3 : 140]. Mais, à l’origine, la résolution de rechercher le martyre doit exister dans le cœur de chaque musulman ; l’intention du jihād doit y être présente. Le Messager de Dieu, que Dieu le bénisse et lui accorde la paix, a dit : « Celui qui meurt sans avoir combattu ni envisagé de combattre meurt sur une branche de l’hypocrisie. » Rapporté par Muslim. Cette disposition est aujourd’hui bien faible, alors que tous les Compagnons partageaient le désir de rencontrer Dieu, Puissant et Majestueux, en martyrs. Le Messager souhaitait être tué, puis revenir à la vie et être tué à nouveau, puis revenir et être encore tué. ʿUmar ibn al-Khaṭṭāb demandait à Dieu de mourir martyr à Médine, la lumineuse, et Dieu le lui accorda. Chaque Compagnon exprimait ce désir. L’essentiel est qu’il existait chez tous les individus de cette génération une aspiration commune au martyre. Le Messager a appris aux musulmans à demander sincèrement le martyre à Dieu : celui qui le demande sincèrement reçoit sa récompense, même s’il meurt dans son lit. Dans notre génération, le martyre n’est plus une aspiration commune à chaque musulman. Nous ne le disons pas par mauvaise opinion des musulmans : il y a en eux bien et bénédiction. Mais la réalité sensible est celle que nous décrivons. Le professeur Ḥasan al-Bannā, que Dieu lui fasse miséricorde, a voulu raviver cette disposition. Parmi les cinq mots d’ordre qu’il donna à ses frères figuraient : « Le jihād est notre voie » et « Mourir dans le chemin de Dieu est notre plus haute aspiration ». Le Messager a expliqué pourquoi les nations se ligueraient contre nous : « Mais vous serez une écume semblable à celle du torrent, et Dieu jettera dans vos cœurs la faiblesse. » Ils demandèrent : « Qu’est-ce que la faiblesse, ô Messager de Dieu ? » Il répondit : « L’amour de ce monde et l’aversion pour la mort. » Rapporté par Aḥmad et Abū Dāwūd. Ḥasan al-Bannā a été bien inspiré de retenir le mot d’ordre : « Mourir dans le chemin de Dieu est notre plus haute aspiration », car les musulmans ne sortiront de cette faiblesse que par cela. Pourtant, lorsque nous mesurons ce désir — le désir de mourir dans le chemin de Dieu — dans les cœurs de tous les musulmans, je veux dire de ce milliard de musulmans, nous voyons combien de distance nous en sépare encore. Ceux qui en ont la vocation la franchiront, par une marche résolue, avec la permission de Dieu.

Quant au troisième degré d’accomplissement, le plus élevé et le plus achevé, celui de la véridicité accomplie, il a subi un affaiblissement plus grand que les deux autres. Le martyre et la droiture sont des degrés pour ainsi dire perceptibles, tandis que la véridicité accomplie est une station cachée, plus proche de la dimension du cœur. Elle a donc subi de nombreuses et grandes atteintes ; elle s’est beaucoup affaiblie et ceux qui la réalisent sont devenus rares. Le verset coranique atteste que ce degré sera moins fréquent chez les générations tardives : « Les devanciers, les devanciers… une multitude parmi les premiers, et peu parmi les derniers. » [Al-Wāqiʿa, 56 : 10, 13-14]. Pour les gens de la droite, il dit en revanche : « Une multitude parmi les premiers, et une multitude parmi les derniers. » [Al-Wāqiʿa, 56 : 39-40]. Si nous considérons que les gens de la droite sont les justes et que les devanciers sont les véridiques accomplis, ceux-ci sont peu nombreux parmi les générations tardives : la véridicité accomplie semble donc s’affaiblir peu à peu dans la communauté. Son affaiblissement entraîne celui des deux autres degrés. C’est pourquoi nous disons :

Autant les prédicateurs s’efforcent de raviver la droiture et les dispositions liées au martyre, autant ils doivent s’efforcer de raviver la véridicité accomplie, dont le commencement est la foi en Dieu, Très-Haut : « Ceux qui croient en Dieu et en Ses messagers, ceux-là sont les véridiques et les témoins auprès de leur Seigneur. » [Al-Ḥadīd, 57 : 19]. Cela signifie que ceux qui réunissent la foi en Dieu et en Son Messager ont vocation à devenir véridiques et martyrs. Tel est le point de départ commun au véridique accompli, au juste et au martyr. Mais la véridicité accomplie comporte des subtilités relatives à la foi et à l’action vertueuse, présentes chez le véridique accompli et absentes chez le simple juste ; de là vient sa supériorité. Pour illustrer la différence entre les stations de la véridicité accomplie et de la droiture, prenons le recueillement du cœur dans la prière. Les cœurs n’y sont pas égaux. Le Messager, qui connaissait Dieu mieux que toute créature, était aussi le plus recueilli. Les Compagnons rapportent même qu’en raison de l’intensité de son recueillement, on entendait de sa poitrine, pendant la prière, un bruit semblable au bouillonnement d’une marmite. On peut donc prendre le recueillement comme mesure d’accomplissement : plus l’homme approche du recueillement parfait, plus il approche de l’accomplissement et, par conséquent, de la véridicité accomplie. Celui qui observe aujourd’hui le recueillement des gens comprend la rareté de ceux qui réalisent cette station. Nous en détaillerons les traits dans notre ouvrage « Notes sur les demeures des véridiques ». Disons ici :

La véridicité accomplie est le degré suprême de la véracité. On lit dans le hadith authentique : « L’homme ne cesse de dire vrai et de rechercher la vérité jusqu’à être inscrit auprès de Dieu parmi les véridiques accomplis. » Si tu médites les textes concernant les véridiques, puis comprends que le ṣiddīq en réalise le sommet, tu connaîtras leur station : « Parmi les croyants, il est des hommes qui ont été fidèles à l’engagement pris envers Dieu. Certains ont accompli leur vœu ; d’autres attendent encore, sans avoir rien changé. » [Al-Aḥzāb, 33 : 23]. « Les croyants sont seulement ceux qui croient en Dieu et en Son Messager, puis ne doutent pas, et luttent de leurs biens et de leurs personnes dans le chemin de Dieu. Ceux-là sont les véridiques. » [Al-Ḥujurāt, 49 : 15]. « La piété ne consiste pas à tourner vos visages vers l’Orient ou l’Occident. La piété est celle de qui croit en Dieu, au Jour dernier, aux anges, au Livre et aux prophètes ; donne de son bien, malgré l’amour qu’il lui porte, aux proches, aux orphelins, aux pauvres, au voyageur, à ceux qui demandent et pour libérer les captifs ; accomplit la prière et acquitte la zakāt. Elle est celle de ceux qui tiennent leurs engagements lorsqu’ils les prennent, et qui endurent dans la misère, l’épreuve et au moment du combat. Ceux-là ont été véridiques ; ceux-là craignent Dieu. » [Al-Baqara, 2 : 177]. « Aux émigrés pauvres qui furent expulsés de leurs demeures et privés de leurs biens, recherchant une grâce et un agrément de Dieu et soutenant Dieu et Son Messager : ceux-là sont les véridiques. » [Al-Ḥashr, 59 : 8].

Celui qui sait que la station de la véridicité accomplie consiste à rechercher la perfection dans la véracité, et qui connaît le contenu de cette véracité dans les versets cités, comprend le sens de la véridicité accomplie. Al-Ghazālī a traité, dans son « Iḥyāʾ », des degrés de la véracité. Il dit notamment :4

« Sache que le mot véracité s’emploie selon six sens : véracité dans la parole, dans l’intention et la volonté, dans la résolution, dans la fidélité à la résolution, dans l’action et dans la réalisation de toutes les stations de la religion. Celui qui possède la véracité dans l’ensemble de ces domaines est un ṣiddīq, car ce terme exprime l’intensité de la véracité. Les hommes de cette catégorie ont eux-mêmes différents degrés. Celui qui possède une part de véracité dans l’un de ces domaines est véridique relativement à ce dans quoi il l’est.

Premier sens : la véracité de la langue. Elle concerne les informations que l’on donne ou les paroles qui les impliquent et les suggèrent. Ces informations portent sur le passé ou sur l’avenir ; le respect ou la violation de la promesse en relève. Tout serviteur doit surveiller ses paroles et ne dire que la vérité. C’est la forme de véracité la plus connue et la plus manifeste. Celui qui préserve sa langue de décrire les choses autrement qu’elles ne sont est véridique. Cette véracité comporte toutefois deux perfections : la première consiste à se garder des formulations à double sens ; la seconde à respecter la vérité des paroles par lesquelles on s’adresse intimement à son Seigneur, comme lorsqu’on dit : “J’ai tourné mon visage vers Celui qui a créé les cieux et la terre.” Si le cœur se détourne de Dieu, Très-Haut, pour s’occuper des espérances et des désirs de ce monde, cette parole est mensongère. Il en va de même de “C’est Toi que nous adorons”, ou de “Je suis le serviteur de Dieu” : si l’on ne réalise pas la vérité de la servitude et si l’on poursuit une fin autre que Dieu, ses paroles ne sont pas confirmées par sa réalité.

Deuxième sens : la véracité de l’intention et de la volonté. Elle revient à la sincérité : n’avoir, dans le mouvement comme dans le repos, d’autre mobile que Dieu, Très-Haut. Si un intérêt de l’ego s’y mêle, la véracité de l’intention est annulée et l’on peut qualifier son auteur de menteur.

Troisième sens : la véracité de la résolution. L’homme peut prendre une résolution avant l’action et se dire : “Si Dieu me donne de l’argent, j’en donnerai la totalité, ou la moitié, en aumône ; si je rencontre un ennemi dans le chemin de Dieu, je combattrai sans me soucier d’être tué ; si Dieu me confie une autorité, je l’exercerai avec justice, sans Lui désobéir par l’injustice ni par le favoritisme envers une créature.” Il peut trouver en lui une résolution ferme et véritable ; mais il peut aussi y subsister une inclination contraire, une hésitation et une faiblesse incompatibles avec sa véracité. La véracité désigne ici, en quelque sorte, la plénitude et la force de la résolution.

Quatrième sens : la fidélité à la résolution. L’âme se montre parfois généreuse dans l’instant où elle se résout, car promettre n’est pas difficile et la résolution coûte peu. Mais lorsque vient l’épreuve des faits, que l’action devient possible et que les désirs s’éveillent, la résolution se défait, les passions l’emportent et l’on ne tient pas son engagement. Cela contredit la véracité.

Cinquième sens : la véracité dans les actes. Il faut s’efforcer de ne pas laisser ses actes extérieurs suggérer un état intérieur que l’on ne possède pas, non pas en abandonnant les actes, mais en amenant l’intérieur à confirmer l’extérieur.

Sixième sens, le plus élevé et le plus rare : la véracité dans les stations de la religion, telles la crainte, l’espérance, la vénération, le détachement, l’agrément, la confiance en Dieu, l’amour et les autres réalités de cet ordre. Dieu, Très-Haut, dit : “Les croyants sont seulement ceux qui croient en Dieu et en Son Messager, puis ne doutent pas”, jusqu’à : “Ceux-là sont les véridiques.” [Al-Ḥujurāt, 49 : 15]. Il dit également : “La piété est celle de qui croit en Dieu et au Jour dernier”, jusqu’à : “Ceux-là ont été véridiques.” [Al-Baqara, 2 : 177]. Celui qui est véridique dans toutes ces stations est rare. Les degrés de la véracité n’ont pas de fin ; le serviteur peut l’atteindre dans certains domaines et non dans d’autres. S’il est véridique dans tous, il est véritablement le ṣiddīq. » Fin des propos d’al-Ghazālī.

Ces précisions sur les sens de la véracité te permettent peut-être de comprendre qui sont ceux dont Dieu, Puissant et Majestueux, t’ordonne de faire partie et que tu dois accompagner : « Ô vous qui croyez, craignez Dieu et soyez avec les véridiques. » [Al-Tawba, 9 : 119]. L’appel à Dieu comporte deux dimensions : le rappel et le renouvellement. De là vient, dans la Loi religieuse, l’idée du rénovateur. À chaque époque, Dieu suscite pour cette communauté quelqu’un qui renouvelle pour elle sa religion. Le hadith dit : « Dieu suscite pour cette communauté, à la tête de chaque siècle, quelqu’un qui renouvelle pour elle sa religion. » La tête du siècle en est le début. L’essentiel est qu’il existe, dans la vie de la communauté musulmane, une réalité appelée renouvellement. Parmi les réalités à renouveler continuellement figurent assurément la droiture, le martyre et la véridicité accomplie. Je ne prétends pas que le renouvellement se limite à elles ; mais ces degrés d’accomplissement doivent sans cesse être ravivés. Quiconque veut s’acquitter du droit de l’appel à Dieu doit donc avoir à l’esprit d’en renouveler la vie et la vitalité. Si nous ne les enracinons pas profondément dans la communauté musulmane, nous n’aurons pas fait grand-chose, quels que soient les épîtres diffusées, les livres écrits, les conférences prononcées, les facultés et les connaissances développées chez les gens, sauf si tout cela les pousse vers la station de la droiture ou leur ouvre la voie de la véridicité accomplie. Le savoir est une condition de tout cela. Si nous ne conduisons pas les gens à ces réalités, notre action demeure limitée et insuffisante. Certes, établir la preuve devant eux est un objectif ; mais le savoir bénéfique est la fin immédiate recherchée à travers lui. On lit dans un hadith qualifié de bon : « Il y a deux sortes de savoir : un savoir dans le cœur, qui est le savoir bénéfique, et un savoir sur la langue, qui est la preuve de Dieu à l’encontre du fils d’Adam. » Dans la Loi islamique, l’obligation est entourée d’une protection : la Sunna et les bonnes convenances. Ainsi nous ont été imposés cinq prières et le jeûne de Ramaḍān ; à ces obligations ont été jointes des pratiques recommandées qui les entourent comme une clôture. Celui qui accomplit la prière obligatoire et ses pratiques recommandées voit son obligation affermie ; celui qui se limite à l’obligation la laisse plus fragile. De même que l’obligation tire sa force des œuvres surérogatoires qui l’entourent, la droiture et le martyre se fortifient par la présence de la véridicité accomplie. Si nous ne cherchons qu’à approfondir la droiture, en appelant à la foi et aux bonnes œuvres sans développer le désir du martyre dans le chemin de Dieu ni éduquer à la véridicité accomplie, la droiture elle-même demeure faible. Mais si nous développons la droiture et cherchons à conduire aux stations du martyre et de la véridicité accomplie, nous verrons alors une société musulmane intégrée et un islam plus profondément enraciné. Autant nous nous efforçons d’approfondir la droiture, autant nous devons approfondir les réalités du martyre et de la véridicité accomplie. La vie de la société musulmane trouve ainsi sa complémentarité, car les véridiques accomplis attirent les gens vers le martyre et la droiture. La véridicité accomplie consiste, d’une part, à approfondir les réalités de la foi et, d’autre part, à discerner les subtilités des actes. La dimension du cœur y prédomine sur l’action extérieure. La raviver exige donc de rechercher les subtilités de la foi et du cœur, telles la sincérité, le détachement, l’amour, la remise à Dieu et l’agrément, ainsi que les subtilités des actes et l’abstention de certains d’entre eux. On lit dans le « Ṣaḥīḥ » de Muslim que notre Messager, sur lui la paix, a dit : « Il ne convient pas à un véridique accompli d’être enclin à maudire. »

Raviver les degrés d’accomplissement évoqués est d’une très grande importance. C’est pourquoi Dieu nous a appris à L’invoquer chaque jour dans nos prières : « Guide-nous sur le chemin droit, le chemin de ceux que Tu as comblés de bienfaits. » [Al-Fātiḥa, 1 : 6-7]. Il s’agit, selon le texte coranique, du chemin des prophètes, des véridiques, des martyrs et des justes : ce sont eux qui constituent les modèles. De même que les prophètes, sur eux la bénédiction et la paix, sont des modèles dans l’appel islamique, les véridiques, les martyrs et les justes le sont également. Dans la mesure où ils existent au sein de la communauté, le modèle est présent dans sa vie actuelle. Pourquoi ces trois degrés — droiture, martyre et véridicité accomplie — se sont-ils affaiblis ? Parce qu’un autre degré s’est affaibli : la rabbāniyya. Les rabbāniyyūn se sont raréfiés, entraînant un affaiblissement général des degrés d’accomplissement. Nous disons donc :

Si nous voulons raviver ou renforcer ces degrés, il faut commencer par raviver la station de la rabbāniyya. Dieu, Très-Haut, dit : « Il n’appartient pas à un être humain auquel Dieu a donné le Livre, le jugement et la prophétie de dire ensuite aux gens : “Soyez mes serviteurs, à l’exclusion de Dieu.” Mais plutôt : “Soyez des hommes voués au Seigneur, par l’enseignement du Livre que vous dispensez et par les études que vous menez.” » [Āl ʿImrān, 3 : 79]. Cette parole, et celle prononcée le jour de la mort d’Ibn ʿAbbās, que Dieu les agrée tous deux — « Aujourd’hui est mort le rabbānī de cette communauté » —, nous permettent de saisir les dimensions perdues de la rabbāniyya. Ibn ʿAbbās en est le modèle par sa connaissance du Livre et de la sagesse, et par sa capacité à les enseigner. Selon le Livre, la rabbāniyya est étude et enseignement du Livre. À l’époque des Compagnons, enseigner le Livre comprenait le fait d’en donner l’intelligence et d’en approfondir rigoureusement la connaissance. Le comportement du Messager était le Coran. L’enseignant qui ne peut éduquer selon lui ni en approfondir la compréhension n’est pas l’enseignant rabbānī ni l’héritier accompli du Messager. Le rabbānī est capable de purifier les âmes et d’élever le musulman aux stations de la véridicité accomplie, du martyre et de la droiture, car sa mission prolonge celle du Messager, sans qu’il reçoive de révélation.

Le verset cité nous fait comprendre qu’un objectif essentiel poursuivi par les messagers est la station de la rabbāniyya : « Il n’appartient pas à un être humain auquel Dieu a donné le Livre… Mais plutôt : soyez des hommes voués au Seigneur. » [Āl ʿImrān, 3 : 79]. Les prophètes veulent principalement qu’il existe des rabbāniyyūn dans la communauté, car tout le reste en dépend. De là vient leur importance dans la société musulmane. Plus la rabbāniyya faiblit, plus l’islam faiblit dans les cœurs et les âmes : c’est la cause profonde de l’affaiblissement des degrés évoqués, surtout de la véridicité accomplie, en nombre, en proportion et en accomplissement. La présence du Messager est la condition de l’existence de la véridicité accomplie, du martyre et de la droiture ; après sa disparition, la présence de l’héritier accompli devient la condition pour y atteindre l’accomplissement. Dieu a placé au sommet de la guidance la présence d’un allié qui guide : « Celui qu’Il égare, tu ne lui trouveras aucun allié pour le guider. » [Al-Kahf, 18 : 17]. La prophétie s’est achevée avec notre Messager : « Mais le Messager de Dieu et le sceau des prophètes. » [Al-Aḥzāb, 33 : 40]. Qui le relaie dans l’enseignement et la purification ? Sans aucun doute ses héritiers, les savants. Mais lesquels ? Les savants rabbāniyyūn. S’ils disparaissent ou se raréfient, l’accomplissement en souffre nécessairement ; s’ils sont nombreux, le bien est davantage à espérer. L’enseignement du rabbānī est rapporté au Livre, tandis que son étude n’est pas restreinte, parce qu’il peut, à travers le Livre, enseigner tout ce dont l’homme a besoin. Le Coran est décrit comme « une explication détaillée de toute chose » [Yūsuf, 12 : 111] ; « Nous avons fait descendre sur toi le Livre comme un éclaircissement de toute chose » [Al-Naḥl, 16 : 89]. Cela exige de l’enseignant du Coran de nombreuses études ; d’où l’absence de restriction : « et par les études que vous menez » [Āl ʿImrān, 3 : 79]. Il doit assimiler des études qui lui permettent d’enrichir les étudiants du Coran en tout temps et en tout lieu. Ces études s’élargissent et se renouvellent avec le temps et l’espace. Le Compagnon qui vivait en milieu arabe au moment de la révélation et entendait directement le hadith, ou le recevait d’un autre Compagnon, n’avait pas besoin d’étudier l’arabe, la terminologie des sciences du hadith ou les transmetteurs. Celui qui vivait une compréhension naturelle du Coran, sans rencontrer de doctrines déviantes, n’avait pas besoin d’étudier une discipline intitulée « Croyances des gens de la Sunna et de la Communauté », ni leurs positions sur les idées d’autres groupes ou des religions avec lesquelles on doit débattre. Il n’avait pas non plus besoin de nombreuses études sur la situation des musulmans : les frontières de la terre d’islam étaient connues. Les rabbāniyyūn des générations suivantes ont besoin de ces études et d’autres encore ; c’est pourquoi le terme « étude » est sans restriction. On comprend ainsi l’ignorance de ceux qui nient la nécessité d’études multiples et renouvelées à chaque nouveauté ou à chaque nouveau siècle. Les responsables des études universitaires, islamiques ou autres, créent d’ailleurs des chaires pour toute science dont ils constatent la nécessité. La rabbāniyya ne signifie pas seulement étudier : elle comprend également le Coran. Enseigner le Coran exige de connaître la Sunna et de pouvoir purifier les âmes. Le rabbānī doit donc réaliser lui-même la droiture, l’aspiration au martyre dans le chemin de Dieu et la véridicité accomplie : on ne donne pas ce que l’on ne possède pas. Sans réalisation personnelle, il ne peut conduire autrui à la réalisation. Pouvons-nous, après cet exposé, préciser quelques traits ? Le mot rabbāniyyūn ne désigne pas n’importe qui : il désigne ceux qui ont la capacité d’enseigner le Livre et possèdent des études. Le contexte indique que ce sont les études qui les qualifient pour comprendre et enseigner le Livre et les aident à le vivre. Si nous expliquons l’insuffisance quantitative et qualitative des degrés d’accomplissement par celle de la rabbāniyya, il nous faut, pour les raviver, faire exister une catégorie que nous pouvons appeler celle des rabbāniyyūn.

Pour que la communauté retrouve ces degrés, il faut des rabbāniyyūn capables de transmettre. Le Coran résume la rabbāniyya en deux expressions, « enseigner le Livre » et « étudier », mais elles comprennent beaucoup de choses : apprendre à réciter le Livre, à le comprendre, à l’appliquer et à réformer la vie sur cette base. Être capable d’enseigner le Livre signifie nécessairement pouvoir enseigner aux gens tout ce dont ils ont besoin pour leur vie présente et future, à la lumière du Livre. L’enseignement comprend donc tout cela, et l’étude comprend tout ce qui y est nécessaire. On ne peut enseigner le Livre sans maîtriser les sciences de l’arabe et l’art de la récitation ; on ne peut le comprendre sans étudier la Sunna. Dieu dit : « Accomplissez la prière », mais c’est la Sunna qui explique comment l’accomplir. Du Livre et de la Sunna découlent des règles couvrant tous les domaines de la vie : il n’est de question pour laquelle l’homme ait besoin d’un jugement sans que Dieu ait un jugement à son sujet. On le connaît par un texte explicite du Coran, par la Sunna authentique, ou par les deux. La déduction des règles possède ses fondements et ses principes. Comprendre le Coran exige de comprendre ces règles de déduction : de là vient la nécessité des fondements du droit, qui doivent donc entrer dans la formation des rabbāniyyūn.

Du Livre et de la Sunna découlent des règles. Ils exposent au musulman sa croyance, la manière de purifier son âme et le jugement de Dieu dans les questions pratiques de sa vie. Les sciences des croyances, du cheminement spirituel et du droit entrent donc dans les études des rabbāniyyūn. On sait que les Compagnons disaient : « Nous recevions la foi avant le Coran. » Cette parole est rapportée de plusieurs d’entre eux. La science de la foi, qui précède celle du Coran, relève donc de la formation du rabbānī. Dieu, Très-Haut, dit : « Tu ne savais ce qu’étaient le Livre ni la foi. » [Al-Shūrā, 42 : 52]. La science de la foi et de la purification de l’âme doit ainsi faire partie de ses études ; sans elle, il ne peut y conduire les gens. Présentons la question autrement : Dieu a comblé cette communauté en lui envoyant un Messager et en le dotant de qualités déterminées : « De même que Nous avons envoyé parmi vous un Messager issu de vous, qui vous récite Nos versets, vous purifie et vous enseigne le Livre et la sagesse. » [Al-Baqara, 2 : 151]. Parmi ses missions figurent donc la récitation des versets, l’enseignement du Livre et de la sagesse, et la purification de l’âme. Dire que le rabbānī hérite du Messager signifie que purifier les âmes compte parmi ses missions. Comment le pourrait-il s’il n’en possédait pas le savoir ? Répétons-le : une large catégorie de rabbāniyyūn dans la communauté est le point de départ pour approfondir les degrés d’accomplissement et faire naître des véridiques, des martyrs et des justes. À mon sens, il faut donc que les cœurs d’une très large partie des musulmans se tournent précisément vers cette question. Plus seront nombreux ceux qui se consacrent à la rabbāniyya et savent conduire la communauté vers ses traits, plus nous marcherons sur les traces des prophètes. J’adresse un appel général à tous ceux que ces propos convainquent : qu’ils en prennent l’intention et commencent le chemin. À celui qui réunit intention et aspiration résolue, Dieu donne ; en tout état de cause, il est récompensé. Selon le hadith authentique rapporté par Muslim : « Si la foi était aux Pléiades, un homme — ou des hommes — parmi les fils de la Perse l’atteindrait. »

Nous nous plaignons aujourd’hui de la faiblesse des degrés d’accomplissement parmi nous et constatons que nos milieux ne sont pas pleinement favorables. Le mouvement islamique en souffre depuis longtemps, au point que ses membres répètent : « Nous avons une insuffisance spirituelle, éducative, culturelle. » Il me semble qu’ils continueront de le dire tant qu’une large catégorie de personnes n’aura pas réalisé la rabbāniyya. Jusque-là, nous continuerons à souffrir et à nous plaindre. Ce qui pouvait autrefois constituer une excuse n’en est plus une aujourd’hui. Autrefois, les sciences héritées se trouvaient généralement chez des maîtres dont beaucoup ne comprenaient pas les besoins de leur temps. Lorsque les jeunes les approchaient, ils cherchaient à les détourner de la vérité à laquelle ils avaient cru. L’appel islamique avait attiré des jeunes, comme le veut la voie de l’appel des prophètes : « Ne crut en Moïse qu’une descendance de son peuple, dans la crainte de Pharaon et de leurs notables. » [Yūnus, 10 : 83]. Ces jeunes étaient éloignés de la culture islamique héritée ; le prédicateur était absorbé par le travail de fondation et ses priorités, ainsi que par la confrontation au colonialisme et ses exigences. Ces facteurs réels nous permettaient d’excuser certaines insuffisances. Mais aujourd’hui, il n’y a plus d’excuse : il faut relever tous les aspects de cette communauté. Il n’y a de relèvement qu’avec des rabbāniyyūn, ni de rabbāniyya sans études orientées et enseignement du Coran. Si nous n’y réussissons pas, il n’y aura pas de réussite. Nous sommes engagés, de fait, dans une lutte inégale avec des puissances matérielles ; nous n’en possédons pas les moyens matériels. Si les ressorts de la foi nous manquent aussi, notre lutte est perdue.

Quatrième partie — Arguments de confirmation

Le Coran parle des enfants d’Israël. Lorsqu’il évoque les juifs, il emploie les termes aḥbār et rabbāniyyūn. Le ḥabr est le savant ; le rabbānī est le savant adorateur et détaché de ce monde : « Nous avons fait descendre la Torah, où se trouvent une direction et une lumière. Par elle jugeaient les prophètes qui s’étaient soumis à Dieu, pour ceux qui professaient le judaïsme, ainsi que les maîtres spirituels et les docteurs de la Loi, parce que la garde du Livre de Dieu leur avait été confiée et qu’ils en étaient les témoins. » [Al-Māʾida, 5 : 44]. « Pourquoi les maîtres spirituels et les docteurs de la Loi ne leur interdisent-ils pas de proférer le péché et de manger des gains illicites ? » [Al-Māʾida, 5 : 63]. Il y a donc le terme rabbānī et le terme ḥabr. Dans notre Loi, la règle est que le rabbānī soit le ḥabr et réciproquement, qu’il soit le ribbī et réciproquement, car c’est ce qu’exige l’héritage du Messager auquel le musulman est appelé : « Vous avez dans le Messager de Dieu un excellent modèle, pour celui qui espère en Dieu et au Jour dernier et qui rappelle Dieu abondamment. » [Al-Aḥzāb, 33 : 21]. « Les savants sont les héritiers des prophètes. » Rapporté par Abū Dāwūd, al-Tirmidhī, Ibn Mājah et Ibn Ḥibbān. « Soyez plutôt des hommes voués au Seigneur, par l’enseignement du Livre que vous dispensez et par les études que vous menez. » [Āl ʿImrān, 3 : 79]. « Combien de prophètes ont combattu, accompagnés de nombreux ribbiyyūn ! » [Āl ʿImrān, 3 : 146]. Ceux-ci ont été expliqués comme étant les savants. Chez nous, à l’origine, les degrés du ribbī, du rabbānī et du savant ne font qu’un. C’est ce dont notre époque a besoin, ce qu’il faut y revivifier. L’une des situations les plus dangereuses pour la communauté est que la foi reste limitée aux gorges. Dans le hadith authentique, l’imam ʿAlī, que Dieu l’agrée, rapporte :

« J’ai entendu le Prophète, que Dieu le bénisse et lui accorde la paix, dire : “À la fin des temps apparaîtront des gens jeunes d’âge, faibles d’esprit, qui reprendront les paroles du meilleur des êtres et réciteront le Coran. Leur foi ne dépassera pas leurs gorges. Ils sortiront de la religion comme la flèche traverse le gibier. Où que vous les rencontriez, tuez-les ; celui qui les tuera en recevra une récompense auprès de Dieu au Jour de la résurrection.” » Rapporté par al-Bukhārī, Muslim et Abū Dāwūd. Voilà des gens dont la foi ne dépasse pas les gorges, bien que leurs paroles comptent parmi les meilleures. Le Coran nous parle du cœur sain et la Sunna de la rectitude du cœur. La purification des âmes faisait partie des missions du Messager définies par le Coran : « De même que Nous avons envoyé parmi vous un Messager issu de vous, qui vous récite Nos versets, vous purifie, vous enseigne le Livre et la sagesse, et vous enseigne ce que vous ne saviez pas. » [Al-Baqara, 2 : 151]. Sans éducateur qui purifie et enseigne, nous n’atteignons ni l’âme purifiée ni le cœur sain. Seuls les savants rabbāniyyūn en sont capables.

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Existe-t-il, en islam, des questions plus importantes que ces trois-ci ?

Les deux premières sont la crainte révérencielle de Dieu et l’adoration, qui sont inséparables.

La troisième est l’obéissance.

C’est pourquoi les principaux ordres adressés par les messagers à leurs peuples étaient :

« Craignez donc Dieu et obéissez-moi. » [Al-Shuʿarāʾ, 26 : 108]. « Adorez Dieu, craignez-Le et obéissez-moi. » [Nūḥ, 71 : 3]. Comprendre l’adoration, la crainte de Dieu et l’obéissance compte donc parmi les connaissances essentielles de la religion. Comment adorons-nous Dieu, par quoi L’adorons-nous, quel est le contenu de la crainte révérencielle, comment la réalisons-nous et à qui accordons-nous notre obéissance ? À Dieu et au Messager, cela est clair. L’obéissance aux détenteurs de l’autorité, lorsqu’ils sont dans la rectitude et la bonne voie, est claire elle aussi, lorsqu’il existe un califat bien guidé, voire un califat injuste qui reconnaît néanmoins à Dieu la souveraineté et met en œuvre Son Livre malgré sa faiblesse ou son injustice. Mais lorsqu’il n’existe ni califat bien guidé ni califat injuste, à qui accordons-nous l’obéissance ?

Lorsque le régime est mécréant, à qui accordons-nous l’obéissance ?

Il y a l’obéissance imposée par l’autorité de la loi et du régime : elle s’impose au musulman par la force de la loi et n’est pas notre sujet. Notre question est : à qui accorde-t-il librement son obéissance ? Lorsqu’il vit sous un régime de mécréance, son obéissance à ce régime n’entre pas dans la parole de Dieu : « et ceux d’entre vous qui détiennent l’autorité » [Al-Nisāʾ, 4 : 59]. L’avis que nous pouvons donner est que l’obéissance volontaire revient alors aux savants rabbāniyyūn, héritiers de la prophétie. C’est dans ce sens que l’on peut directement comprendre l’explication d’Ibn ʿAbbās : les détenteurs de l’autorité sont les savants versés dans la religion. Certaines versions du hadith de Ḥudhayfa l’appuient : « Les gens interrogeaient le Messager de Dieu sur le bien, et moi je l’interrogeais sur le mal, de crainte qu’il ne m’atteigne. » Ce hadith est un fondement majeur pour répondre aux situations postérieures au Messager. Dans certaines versions d’Abū Dāwūd : « Je demandai : “Ô Messager de Dieu, et ensuite ?” Il répondit : “S’il existe sur terre un calife de Dieu, obéis-lui, même s’il frappe ton dos et prend ton bien ; sinon, meurs en mordant un tronc d’arbre.” » Dans une autre version, le Messager répétait trois fois, après chaque question : « Apprends le Livre de Dieu et suis ce qu’il contient. » Cela renvoie à l’apprentissage auprès des rabbāniyyūn : « Soyez plutôt des hommes voués au Seigneur, par l’enseignement du Livre que vous dispensez et par les études que vous menez. » [Āl ʿImrān, 3 : 79]. Apprendre le Livre suppose de le recevoir d’eux. Le hadith semble donc indiquer ce que nous avons dit : en l’absence de califat, l’obéissance volontaire revient aux héritiers des prophètes. Comme nous l’avons précisé, nous ne parlons pas de l’obéissance imposée par l’autorité du régime et de la loi.5

Les rabbāniyyūn, héritiers des prophètes, sont qualifiés pour conduire l’homme à la crainte de Dieu, dans son cœur et sa conduite, ainsi qu’à l’adoration accomplie, en l’amenant à la station de l’excellence : « Que tu adores Dieu comme si tu Le voyais ; car si tu ne Le vois pas, Lui te voit. » Ils méritent l’obéissance volontaire dans les conditions de notre époque. L’existence du degré de rabbāniyya est donc l’une des questions les plus importantes de notre temps.

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Revenons à quelques textes : « Par elle jugeaient les prophètes qui s’étaient soumis à Dieu, pour ceux qui professaient le judaïsme, ainsi que les maîtres spirituels et les docteurs de la Loi, parce que la garde du Livre de Dieu leur avait été confiée et qu’ils en étaient les témoins. Ne craignez donc pas les hommes, mais craignez-Moi ; ne vendez pas Mes versets à vil prix. » [Al-Māʾida, 5 : 44]. « Pourquoi les maîtres spirituels et les docteurs de la Loi ne leur interdisent-ils pas de proférer le péché et de manger des gains illicites… » [Al-Māʾida, 5 : 63]. Ces deux versets montrent qu’il existait chez les enfants d’Israël deux catégories appelées à remplir deux fonctions principales : faire régir leur société par le Livre de Dieu, et interdire le blâmable. Une troisième fonction des rabbāniyyūn est indiquée par le verset : « Soyez plutôt des hommes voués au Seigneur, par l’enseignement du Livre que vous dispensez et par les études que vous menez. » [Āl ʿImrān, 3 : 79]. Dans notre Loi, le rabbānī doit être le ḥabr, comme chez Ibn ʿAbbās, appelé à la fois le grand docteur et le rabbānī de cette communauté. Mais les degrés de rabbāniyya et de science se sont souvent séparés : on a eu, d’un côté, ceux qu’on appelle les savants, et de l’autre ceux qu’on appelle les soufis. Certains ont donné aux imams du soufisme le nom de rabbāniyyūn, d’où l’expression « l’imam rabbānī ». Sans entrer dans ces discussions, deux catégories devaient, dans la société musulmane, s’acquitter des droits de Dieu et interdire le blâmable. Or, pour une raison ou une autre, elles n’ont pas pleinement rempli ces missions au XIVe siècle de l’hégire, si bien que l’appel à Dieu a été le plus souvent porté par des jeunes enthousiastes, que Dieu les récompense. Mais leur absence du terrain a laissé un vide. En principe, les musulmans attendent de leurs savants la parole qui tranche, et c’est par eux qu’ils accordent ou refusent leur confiance. Dans les affaires de l’islam et des musulmans, les savants devraient être les guides et les responsables, auxquels on revient dans toute difficulté. Cette place est restée vacante. Les Frères musulmans ont constitué un courant mondial, que Dieu les récompense ; le mouvement du Tablīgh également, que Dieu le récompense. Mais les juristes et les rabbāniyyūn, bien que nombreux dans la communauté, ont gardé une influence locale et une organisation faible.

⁂

La maturité savante acquise dans un groupe consacré à la prédication, tel le Tablīgh, a ses limites ; ses membres soulignent eux-mêmes la nécessité d’apprendre auprès des savants. De même, la maturité savante et spirituelle acquise dans un groupe axé sur la conscience et l’action, tels les Frères musulmans, a ses limites. Le professeur al-Bannā permettait donc à ses frères de se former auprès de quiconque pouvait leur être utile, sous certaines conditions. Jeunes, nous ressentions cette insuffisance et nous nous tournions vers les savants et les rabbāniyyūn pour recevoir savoir et spiritualité. Dieu nous accorda des savants rabbāniyyūn qui aimaient les prédicateurs et les acteurs engagés : leur présence complétait leurs œuvres. Mais leur présence et leur influence se sont mises à diminuer devant les activités d’organisation, de prédication et de mobilisation qui attirent les nouvelles générations, alors que subsiste la lacune de la maturité spirituelle et savante. Les circonstances maintiennent des milieux peu propices à cette maturation, qui exige patience et conditions adaptées. Souvent, lorsqu’un juriste ou un rabbānī veut agir, sa voix se perd : l’action et la prédication ne laissent pas à leurs acteurs le temps de s’arrêter. Il faut combler cette lacune par une action réunissant compréhension religieuse et maturité spirituelle, avec amour et affection pour tous ceux qui servent l’islam. Il est clair que notre communauté a besoin, en ce siècle, d’une action complémentaire qui soutienne l’existant au lieu de l’annuler, fasse naître ce qui manque et remédie aux insuffisances, dans un horizon assez vaste pour dépasser les petites choses au profit des grandes. L’action islamique a besoin de maturité savante et spirituelle ; les gouvernements du monde musulman ont généralement besoin d’un conseiller bienveillant ; les acteurs islamiques ont besoin de quelqu’un qui suscite une étincelle d’interaction. Ce siècle a ses caractéristiques, dont celle-ci :

Il ne laisse généralement de place qu’au changement progressif.

Cette caractéristique fait un devoir à certains acteurs islamiques de travailler dans un cadre accepté et transparent, en construisant progressivement, dans ce monde et pour ce monde, en recevant et en donnant.

Cinquième partie — Règles proposées pour encadrer le cheminement

Au siècle dernier, la rabbāniyya, dans ses dimensions culturelle, morale et spirituelle, a été laissée à la spontanéité : elle n’a pas constitué le courant mondial qu’elle aurait dû devenir. Faut-il encore la laisser à la spontanéité en ce siècle, ou cela n’est-il plus possible ? En réalité, cela ne l’est plus. Transmettre à chaque musulman la formation qui lui est obligatoire exige une organisation ; faire naître une réalité morale exige un milieu et une organisation ; développer une vie spirituelle active exige une organisation ; le service, le conseil et les obligations collectives l’exigent également. Il faut aussi régler le cheminement pour l’éloigner du danger et du dommage ; échanger les expériences, établir des ponts de coopération et approfondir la fraternité islamique sur cette vaste terre et parmi ce très grand nombre de musulmans. Établir les règles du cheminement, les préciser et souligner ce qui doit l’être exige également une organisation. Voici quelques propositions.

Première règle

On ne sépare personne d’un maître de droit ou de cheminement spirituel, ni d’une action islamique utile, sauf en cas de déviation doctrinale qu’aucun avis d’un imam mujtahid n’autorise. Le mouvement de revivification de la rabbāniyya complète sans détruire ; il soutient l’existant, fait naître ce qui manque, profite à tous et renforce la fraternité islamique.

Deuxième règle

Le cheminement repose sur le savoir et le rappel : « Ce monde est maudit, et ce qu’il contient l’est aussi, sauf le rappel de Dieu et ce qui s’y rattache, ainsi que le savant et celui qui apprend. » Sans rappel, pas de cheminement ; celui qui ne progresse pas dans la science religieuse manque à son devoir. Il faut donc le rappel, la récitation du Coran et la fréquentation des assemblées de rappel ; il faut aussi des lectures utiles dans un ouvrage fiable et la fréquentation des assemblées de science. Sinon, il n’y a pas de cheminement.

Troisième règle

L’essentiel est que le cheminant ait une pratique quotidienne régulière. S’il la reçoit d’un maître, nul grief ; sinon, il adopte les pratiques reconnues par le mouvement, ou réunit les deux. Le minimum est : cent demandes de pardon ; cent prières sur le Messager ; cent fois « Il n’est de divinité que Dieu » ; trois récitations de la sourate Al-Ikhlāṣ ; la récitation ou l’écoute quotidienne d’au moins trois quarts de juzʾ du Coran ; et environ une heure de lecture d’un ouvrage relevant des quatorze unités d’étude.

Quatrième règle

C’est le contenu qui compte. Les cercles d’aspirants à la rabbāniyya peuvent prendre toute dénomination, par exemple :

Ligue des aspirants à la rabbāniyya.

Cercles des aspirants à la rabbāniyya.

Associations de revivification de la rabbāniyya.

Assemblées de rappel et de science des aspirants à la rabbāniyya.

Ligue des étudiants en sciences religieuses.

Association des savants.

Ou tout autre nom qui ne soit interdit ni par la Loi religieuse ni par le droit du pays.

Cinquième règle

Pour que cette action prenne toute son ampleur, il faut respecter la loi et l’ordre public dans chaque pays. Le mouvement, les institutions et les services doivent se développer selon les possibilités offertes. Si un pays permet de créer des assemblées de rappel, des cercles d’aspirants à la rabbāniyya, un fonds d’entraide et d’emploi, des conseils de service, des groupes de prédication, des conseils de spécialisation, des clubs sportifs et de scoutisme et des écoles islamiques, c’est la forme accomplie. Sinon, on se limite à ce qui est possible et disponible dans le cadre légal. Les responsables cherchent à s’adapter aux régimes de leurs pays, dans les limites de ce que permet la Loi religieuse.

Sixième règle

Les rabbāniyyūn cherchent à réaliser les devoirs islamiques de l’individu par des tâches personnelles et par l’action collective, en visant l’accomplissement des obligations individuelles et collectives dans les limites du possible.

Septième règle

Parmi les objectifs du mouvement figure la création d’une université islamique non étatique et d’écoles qui lui seraient rattachées. Cette université, si elle voit le jour, s’inspirera de l’expérience, des programmes et des méthodes des universités islamiques officielles.

Huitième règle

L’existence des services suivants contribue à réaliser concrètement la rabbāniyya :

a. Un service des ijāzas savantes, éducatives et spirituelles, délivrées par l’université, les écoles ou les maîtres.

b. Un service chargé de faire vivre les mosquées et de revivifier leur mission.

c. Un service des activités d’intérêt général.

d. Un service de mise en œuvre des obligations individuelles et collectives.

e. Un service de la prédication, des bibliothèques, de la traduction et de l’édition.

f. Un service financier de l’entraide et de l’emploi.

g. Un service de supervision des assemblées de rappel, des cercles et des associations de revivification de la rabbāniyya.

h. Un service de formation des maîtres de récitation et des interprètes de chants spirituels.

i. Un service de supervision des retraites spirituelles.

j. Un service chargé des spécialisations.

k. Un service d’amélioration des relations entre musulmans.

Neuvième règle

Le cercle des aspirants à la rabbāniyya est l’unité pratique dans laquelle le musulman reçoit une formation et échange sur les savoirs. Il organise l’accomplissement des devoirs, le service, la cotisation financière, les spécialisations, la prédication et le reste.

Dixième règle

Nous ne considérons pas ce mouvement comme la communauté des musulmans à laquelle celui qui n’adhère pas mourrait d’une mort de l’ignorance antéislamique. C’est un ensemble de musulmans liés par un engagement à réaliser entre eux des obligations individuelles et à accomplir des obligations collectives, conformément à la parole de Dieu : « Entraidez-vous dans la bonté et la crainte de Dieu, et ne vous entraidez pas dans le péché et l’agression. » [Al-Māʾida, 5 : 2]. Nous espérons néanmoins qu’il appartienne au groupe bénéficiant du secours divin.

Onzième règle

L’université de revivification de la rabbāniyya délivre les ijāzas suivantes :

1. Une ijāza dans le Coran, ses sciences et sa récitation.

2. Une ijāza dans le hadith, ses sciences et certains de ses recueils.

3. Une ijāza dans la langue arabe et ses sciences.

4. Une ijāza dans les fondements du droit musulman.

5. Une ijāza dans la compréhension de la rabbāniyya.

6. Une ijāza dans les trois fondements.

7. Une ijāza dans le droit musulman.

8. Une ijāza dans la compréhension de la prédication.

9. Une ijāza dans l’unicité divine et les croyances.

10. Une ijāza dans l’histoire islamique et l’analyse de ses événements.

11. Une ijāza dans la méthode.

12. Une ijāza dans la science de la purification de l’âme.

13. Une ijāza dans les études islamiques modernes.

14. Une ijāza dans les sciences contemporaines.

Douzième règle

Parmi les objectifs des rabbāniyyūn figurent :

Développer les quartiers et les villages par des projets utiles.

Rapprocher les peuples musulmans et leurs gouvernements sur la base de l’islam.

Adresser à tous un conseil désintéressé.

Rapprocher les gouvernements du monde musulman.

Treizième règle

Lorsqu’une personne adhère sereinement à un jugement de la Loi religieuse, elle n’est tenue que par lui, sauf s’il contredit un consensus.

Quatorzième règle

Parmi les objectifs des rabbāniyyūn figurent :

Mettre en évidence l’excès et montrer l’erreur de ceux qui le commettent.

Rectifier l’interprétation fondée sur l’ignorance.

Résoudre les difficultés, réconcilier les personnes et réparer les injustices.

Quinzième règle

Toute réunion nécessite une préparation préalable. Il ne convient pas de tenir une réunion sans l’avoir préparée.

Seizième règle

Toute tâche confiée à une personne non qualifiée risque d’échouer. Les rabbāniyyūn doivent donc adopter le principe de qualification et de spécialisation.

Dix-septième règle

Lorsque des spécialistes sont disponibles pour combler les postes de l’enseignement islamique, on peut créer des établissements spécialisés pour chaque domaine de la culture islamique :

1. Maison du Coran ; 2. maison du hadith ; 3. maison de la langue arabe ; 4. maison du droit et de ses fondements ; 5. maison des croyances ; 6. maison de la prédication et de sa compréhension…

Dix-huitième règle

Les sessions de formation constituent une part essentielle de l’action des rabbāniyyūn. On peut organiser des sessions intensives dans les sciences, puis demander à l’étudiant d’en étudier les ouvrages et de passer ensuite un examen.

Dix-neuvième règle

Les rabbāniyyūn se tiennent à l’écart de toute rivalité administrative. Le lien qui les unit est tourné vers l’au-delà. Tous se soumettent au jugement faisant consensus ; celui qui suit une école s’y tient. Dans les questions d’intérêt commun, tous cherchent à délaisser leur opinion personnelle au profit de l’avis issu de la consultation.

Vingtième règle

Les étapes du cheminement sont l’affiliation, l’aspiration à la rabbāniyya, puis l’aspiration à la maîtrise.

Vingt et unième règle

La revivification de la rabbāniyya doit avancer à l’écart des batailles politiques et des situations de confrontation, sauf dans un pays soumis à des circonstances exceptionnelles et contraignantes. La confrontation ou l’action politique restent l’affaire de ceux qui s’y consacrent. Cette action-ci doit bénéficier de sécurité et de sérénité, afin que l’injustice de celui qui s’y oppose apparaisse clairement : « Qui est plus injuste que celui qui empêche que le nom de Dieu soit rappelé dans Ses mosquées et s’efforce de les ruiner ? Ceux-là ne devraient y entrer qu’avec crainte. » [Al-Baqara, 2 : 114].

Vingt-deuxième règle

Lorsque les cercles se développent en association, chaque association dispose d’un référent, son naqīb, d’un secrétaire, d’un responsable financier, d’un responsable pédagogique et d’autres responsables couvrant ses activités. Les responsabilités sont définies en fonction du travail. Le guide général, puis le référent, ont le dernier mot en toute chose. Le secrétaire organise, ordonne et assure le suivi selon les directives du guide général ou du référent. Le responsable financier organise la collecte des cotisations et des dons ; les dépenses se font selon les ordres du guide général ou du référent. Le responsable pédagogique suit le parcours culturel de chaque individu.

Vingt-troisième règle

Le mouvement se détourne des titres, des complications administratives et des rivalités autour des dénominations et des postes. Il emploie des appellations modestes, comme « étudiant ». Il n’accorde un titre que lorsqu’il n’y a pas de climat de rivalité ou d’envie, lorsqu’il est indispensable ou lorsqu’il permet de revivifier une pratique de la Sunna.

Vingt-quatrième règle

Les spécialisations sont réparties entre les membres de l’association, et une personne peut cumuler plusieurs responsabilités. Il y a le référent, qui préside l’association ; les responsables d’une ou de plusieurs sciences religieuses ; celui qui sert les gens du rappel ; le responsable de la prédication, du conseil, de la prescription du convenable et de l’interdiction du blâmable ; le responsable des services : visite au malade, préparation des funérailles, secours à la personne en détresse, satisfaction d’un besoin, soulagement d’une peine, aide à celui qui a faim ou qui est dans le besoin ; et le responsable du fonds d’entraide et d’emploi. Si un pays connaît des situations particulières, chacune peut avoir son responsable dans l’association. Tout cela tient compte des devoirs du musulman envers lui-même — savoir, rappel et réunion — et envers autrui : enseignement, prédication, conseil, rétablissement du droit, rejet du faux et revivification des obligations individuelles et collectives. Voici un modèle de répartition couvrant ces domaines, chaque responsabilité pouvant être partagée par plusieurs membres :

1. Le référent de l’association.

2. Le secrétaire.

3. Le responsable du rappel.

4. Le responsable de la science des fondements de la rabbāniyya et de la compréhension de la prédication.

5. Le responsable des trois fondements, des sciences du Coran, de sa récitation et de son vocabulaire.

6. Le responsable des fondements du droit et du droit musulman.

7. Le responsable des sciences de la langue arabe.

8. Le responsable des périodiques et des études islamiques modernes.

9. Le responsable de la biographie prophétique, de l’histoire islamique et de la situation présente du monde musulman.

10. Le responsable des sciences du hadith.

11. Le responsable de la compréhension de la méthode.

12. Le responsable de la science du cheminement vers Dieu, Puissant et Majestueux.

13. Le responsable de la science des croyances.

14. Le responsable de la prédication, du conseil, de la prescription du convenable et de l’interdiction du blâmable.

15. Le responsable de l’établissement de bonnes relations.

16. Le responsable des services.

17. Le responsable des conseils de service spécialisés.

18. Le responsable des obligations collectives.

19. Le responsable des obligations individuelles.

Ce n’est qu’un modèle : plusieurs tâches peuvent être réunies, comme certaines peuvent être réparties. C’est l’expérience, attachée aux principes et à la disposition naturelle, qui permet de mettre chaque chose à sa place.

Vingt-cinquième règle

Il arrive qu’une personne reçoive une mission pour laquelle elle n’est pas qualifiée : elle doit alors se former. Si, par exemple, elle est chargée de diffuser la science des fondements du droit, elle commence à lire et à étudier, puis constitue un cercle où elle étudie cette science avec ceux qui répondent à son appel. Nos savants avaient notamment pour habitude de lire certains ouvrages d’un trait, sans s’arrêter sur chaque expression, puis de les relire pour les comprendre. La personne chargée d’une mission cherche quelqu’un à qui se référer ; elle et ses frères peuvent demander à des spécialistes de leur donner des cours dans leur discipline.

Vingt-sixième règle

Les cercles d’aspirants à la rabbāniyya peuvent exister à plusieurs niveaux : école, université, quartier ou secteur d’une mosquée. Ils ne se contredisent pas. Tant que l’objectif est de transmettre le rappel et le savoir, de revivifier les devoirs de prédication, de conseil et de service, ainsi que les obligations individuelles et collectives, leur multiplication ne pose aucun problème. On peut appartenir à plusieurs associations ou cercles si l’on dispose du temps nécessaire et peut remplir ses devoirs.

Vingt-septième règle

Les cercles de revivification de la rabbāniyya cherchent à ne pas présenter un extérieur contraire à leur réalité intérieure, afin de ne pas tromper leurs membres et leur causer du tort.

Vingt-huitième règle

N’importe quel groupe peut commencer par créer un cercle d’aspirants à la rabbāniyya : la revivification aura alors commencé. Mais répondre aux besoins de toute la communauté musulmane, ou de l’un de ses pays, peut exiger des institutions et des dispositions indispensables.

Vingt-neuvième règle

Le mouvement aspire à la participation de tout musulman. Mais le bon commencement est l’adhésion à l’idée, l’engagement à la suivre et la formation commune par le rappel et le savoir selon la voie fixée. Si ces conditions ne sont pas réunies, les aspirants restent vigilants face à toute tentative de détourner le mouvement de son parcours défini.

Trentième règle

Pour se diffuser à l’échelle nationale et mondiale, le mouvement a besoin d’institutions, ce qui exige la coopération des personnes de mérite et une certaine organisation. Les dispositions retenues doivent être aussi souples et naturelles que possible. Cela suppose des arrangements administratifs, par exemple une instance fondatrice et un secrétariat général à l’échelle mondiale.

Trente et unième règle

Le mouvement vise à former le rabbānī et à le voir accomplir son devoir. Les cercles et les assemblées de rappel doivent créer le climat favorable à cette fin. Des repères importants guident le mouvement partout, mais chaque pays conserve ses particularités et impose certaines limites. Les rabbāniyyūn doivent les comprendre pour régler leur action sans dépasser le domaine du possible ni les limites de la sécurité.

Trente-deuxième règle

Ceux qui se consacrent au cheminement vers la rabbāniyya en en assumant les exigences rejoignent les cercles d’aspirants. Ces cercles doivent relier chaque musulman aux assemblées de rappel et aux cercles coraniques qui assurent la récitation, l’enseignement du vocabulaire et la mémorisation du Coran. De là, on conduit la personne vers les cercles d’aspirants à la rabbāniyya. Il existe aussi des cercles secondaires de sciences islamiques établis par les aspirants ; ils peuvent être ouverts à ceux qui souhaitent en profiter. Par eux également, on peut conduire les personnes vers les assemblées de rappel, les cercles coraniques et les cercles d’aspirants.

Trente-troisième règle

L’affiliation à ces cercles implique l’engagement à une pratique quotidienne de rappel, de récitation du Coran et de lecture orientée vers l’acquisition de la culture des rabbāniyyūn. Cela comprend aussi la présence aux réunions et la participation aux retraites spirituelles.

Trente-quatrième règle

Le cheminant a besoin de retraites entièrement consacrées à l’adoration. Si l’on peut les organiser chaque année dans une mosquée durant dix jours de Ramaḍān, c’est la Sunna et la forme la plus accomplie. Sinon, qu’il fasse selon ses possibilités, au moment où il le peut. Si la retraite dans une mosquée est impossible, qu’il se retire chez lui, en cherchant à ne pas manquer la prière collective à la mosquée ; sinon, qu’il prie chez lui. Durant sa retraite, qu’il cherche à lire intégralement le Coran une fois et à rappeler Dieu de toutes les manières connues : demande de pardon, prière sur le Messager ; qu’il multiplie les formules « Gloire à Dieu », « Louange à Dieu », « Il n’est de divinité que Dieu », « Dieu est le plus grand », « Gloire et louange à Dieu », « Gloire à Dieu l’Immense », « Il n’est de force ni de puissance qu’en Dieu » ; qu’il pratique la prière nocturne, la prière du matin avancé, les prières surérogatoires régulières, la prière des glorifications et les autres prières volontaires qu’il peut accomplir.

Trente-cinquième règle

Les anciens savants disaient : « À l’homme perspicace, le livre suffit pour progresser ; mais il ne le préserve pas des emportements de son âme. » Nous demandons donc à l’aspirant de fournir des efforts personnels pour acquérir les unités d’étude, tout en s’attachant aux cercles et en vivant en bonne entente avec ses frères, afin de réaliser l’exhortation mutuelle à la vérité et à la patience, ainsi que la fraternité islamique générale et particulière.

Trente-sixième règle

L’unité principale de la revivification de la rabbāniyya et de ses activités est le cercle des aspirants : dès qu’il existe, le bien existe, avec la permission de Dieu. Il peut se développer ou développer son action. Ses membres constitueront-ils ensuite une association ou un conseil à l’échelle d’un quartier ou d’une province, en obtenant une autorisation ? Dans certains pays, n’en auront-ils pas besoin ? Leur consultation répond à ces questions. Mais la fraternité, le lien spirituel, l’affection et le conseil doivent embrasser tous les acteurs du mouvement. Si un bureau national de coordination ou d’orientation voit le jour, par entente et dans l’affection, le lien doit rester un lien d’amitié, d’amour, de compréhension, de conviction et d’adhésion. Le mouvement ne s’engage ni dans la querelle ni dans la division : l’amour unit tous les membres et les anime. Si quelqu’un ne trouve plus en lui d’amour pour ses frères ou perd sa conviction dans ce cheminement, il ne commet aucun tort en cherchant sa réalisation dans une autre action islamique.

Chapitre — Les instances de l’association

Chaque association comporte trois instances :

1. Le conseil des administrateurs, composé des frères fondateurs jusqu’à concurrence de quarante membres ; il tient lieu de conseil consultatif.

2. Le conseil des rabbāniyyūn, réunissant tous ceux qui ont reçu l’ijāza de rabbāniyya ; il tient lieu de conseil de consultation de l’association.

3. Le conseil islamique général de l’association, qui tient lieu de congrès de l’association.

Chapitre — La division de l’association

Lorsque les membres d’une association deviennent nombreux, le guide général, s’il existe, ou son naqīb décide de la diviser. Il veille à conserver un effectif suffisant dans l’association mère, à ce que la nouvelle soit capable de remplir ses missions et à ce qu’elle couvre une région, un quartier, un village ou un domaine d’activité. Dans la mesure du possible, il est préférable que chaque mosquée ait un cercle portant son nom : « Cercle de la mosquée de… pour la revivification de la rabbāniyya ».

Chapitre — Les activités de l’association

1. Tenir des assemblées de rappel.

2. Constituer des cercles d’aspirants pour étudier les quatorze unités.

3. Créer un fonds d’entraide et d’emploi.

4. Encourager le membre, seul ou avec un groupe, à appeler à Dieu, à inviter aux assemblées de rappel et de science et aux cercles coraniques, à conseiller, à réconcilier, à ordonner le convenable et à interdire le blâmable.

5. Orienter les membres vers l’accomplissement des obligations collectives négligées.

6. Organiser le service d’intérêt général pour les membres en particulier, puis pour les musulmans en général, puis pour tous les hommes.

7. Organiser des sessions d’étude ou créer des écoles de sciences religieuses.

8. Résoudre les difficultés, réparer les injustices et réconcilier les personnes.

Orientations pratiques

Première orientation

Toute œuvre qui n’est pas entretenue par des personnes qui en constituent les piliers finit par dépérir et mourir. Il faut donc affecter à chaque activité un certain nombre de personnes qui la considèrent comme leur mission principale : qu’elle les caractérise et qu’ils en soient les figures reconnues. Cela vaut pour toutes les activités que l’association entend établir.

Deuxième orientation

Le pilier de l’assemblée de rappel est un maître qui dirige la séance. Il faut veiller à ce qu’elle ne contienne rien de répréhensible, qu’il s’agisse des formules ou d’autre chose. Al-Bukhārī et Muslim rapportent une description de l’assemblée de rappel comprenant la glorification de Dieu, la proclamation de Son unicité et de Sa grandeur, Sa louange et l’invocation. Les textes mentionnent aussi la réunion autour du Livre de Dieu et du savoir. Il serait donc bon que la séance prenne la forme suivante :

1. Elle commence par la lecture de deux pages du Coran, sans exégèse.

2. Les présents prient silencieusement sur le Messager de Dieu pendant environ une demi-heure.

3. Ils disent cent fois : « Gloire à Dieu, louange à Dieu, il n’est de divinité que Dieu, Dieu est le plus grand. »

4. Il n’y a pas de mal à interpréter des chants dont les paroles sont choisies et dont les significations enracinent la rabbāniyya dans les âmes.

5. On lit deux pages des « Jardins des vertueux », sans commentaire ni explication.

6. La séance s’achève par l’invocation.

Tout cela se fait assis. Si un savant est présent, il peut prononcer quelques paroles utiles. On veille à ne pas trop prolonger la séance et à choisir un moment approprié.

Troisième orientation

Les cercles d’aspirants accompagnent leurs membres selon les programmes d’étude. La forme idéale consiste en une réunion périodique : le superviseur présente la synthèse d’un ouvrage au programme, ou d’une partie de celui-ci, puis demande à chacun de le lire entre les deux réunions, avec un délai suffisant pour se préparer. Si une difficulté se présente, l’étudiant consulte le superviseur, ses frères ou une personne capable de l’éclairer. La réunion suivante comprend un échange sur l’ouvrage, puis la présentation du résumé d’un autre, et ainsi de suite. Ces cercles doivent prévoir de transmettre à leurs membres les treize unités d’étude dans leur ensemble. L’ensemble des ijāzas devrait équivaloir à un diplôme des universités islamiques, voire le dépasser. Si possible, chaque cercle aura un superviseur et chaque science un référent. Le naqīb peut remplir les deux fonctions. Le membre doit recevoir une ijāza générale dans toutes ces sciences. Qu’on se garde d’accorder une ijāza à qui ne la mérite pas : la confiance accordée à celle de l’association doit devenir plus forte que celle accordée à toute autre.6

Quatrième orientation

1. Le fonds d’entraide doit veiller à ce qu’aucun membre ne soit abandonné et ouvrir à chacun la voie d’un travail qui lui convienne.

2. L’affilié verse la cotisation qu’il détermine, si modeste soit-elle, et verse la zakāt de ses biens au fonds de l’association, sauf s’il existe un bénéficiaire plus prioritaire selon la Loi religieuse.

3. Le fonds comprend trois caisses :

a. La caisse des cotisations et des dons.

b. La caisse des zakāts.

c. La caisse du prêt gracieux : celui qui dispose d’une somme excédant ses besoins peut la verser au fonds ; l’association garantit de lui restituer le montant prêté lorsqu’il le souhaite.

4. Chaque affilié place chez lui une caisse appelée « caisse de la prédication », qui ne s’ouvre que sur décision du guide général.

Cinquième orientation

Le cercle d’étude organise l’appel à Dieu de sorte que chaque membre ait une mission : inviter aux assemblées de rappel, aux cercles et aux ouvrages de référence de l’association ; exhorter sa famille et son entourage ; créer un cercle coranique.

Sixième orientation

L’association recherche les obligations collectives négligées dans son secteur ou ailleurs, recueille les propositions, les étudie et les transforme en projets pratiques et réalistes. Elle pousse chaque membre à se spécialiser dans une obligation collective, religieuse ou relevant de la vie courante. Le naqīb choisit un membre pour suivre cette mission et en assure lui-même la supervision centrale. Parmi les tâches importantes figurent la création de bibliothèques et de maisons d’édition.

Septième orientation

L’association dispose d’un responsable du service d’intérêt général, assisté de collaborateurs. Tout membre auquel est demandé un service permis par la Loi religieuse et à sa portée doit l’accomplir.

Huitième orientation

Chaque association cherche à disposer d’une école non étatique de sciences religieuses dont les cours se tiennent le soir, afin de permettre à ceux qui le souhaitent d’atteindre l’accomplissement dans le savoir.

Chapitre — L’adhésion

Les degrés d’adhésion à l’association sont les suivants :

1. Affilié, puis étudiant, puis membre, puis spécialiste.

2. L’affilié est celui qui s’engage à accomplir les obligations, à délaisser les interdits, à observer une pratique régulière de rappel et de lecture du Coran, à faire des lectures utiles, de l’exercice physique quotidien, à fréquenter les assemblées de rappel et de science, et à aimer les savants et les croyants. Celui qui tient cet engagement est l’affilié.

3. L’étudiant est celui qui s’engage, en plus de ce qui précède, à étudier les quatorze unités de l’association. Une fois cette formation achevée, il devient membre.

4. Le membre est celui qui a obtenu l’ijāza dans les quatorze sciences.

5. Le spécialiste est celui qui a reçu une ijāza de spécialisation dans une obligation collective.

Ce qui compte dans l’adhésion est la réalisation effective des qualités requises, indépendamment de la méthode. On peut les acquérir par l’étude, le travail, l’engagement et la correspondance ; par un lien personnel avec le naqīb ou le guide général ; par un lien avec l’un des membres ; ou par l’ensemble de ces voies, en fréquentant les cercles, écoles et assemblées de l’association. Lorsque des personnes se réunissent et conviennent de fonder une association selon cette méthode, elles choisissent parmi elles un naqīb. Lui et les fondateurs constituent le conseil des administrateurs, qui possède toutes les compétences jusqu’à la mise en place effective des degrés d’adhésion.

Chapitre — Le bureau de coordination

Chaque pays dispose d’un bureau de coordination rattaché au secrétariat général du mouvement. Il suit le déploiement des associations dans le pays et coordonne leurs activités entre elles et avec les autres activités islamiques.

Chapitre — L’instance fondatrice et le secrétariat général

Le mouvement dispose d’une instance fondatrice mondiale et d’un secrétariat général qui travaille à créer une université, à organiser l’action et à diffuser les orientations du mouvement.

Conclusion et récapitulation

La rabbāniyya est culture, morale, spiritualité et action. Elle a besoin d’être revivifiée ; l’avenir de l’islam en dépend. Sa revivification exige rappel, savoir, coopération et organisation. La réussite du mouvement dépend de sa transmission à chaque musulman et musulmane et de sa capacité à les atteindre. Chacun est appelé à la rabbāniyya. Dieu, Très-Haut, dit : « Qu’il y ait parmi vous une communauté qui appelle au bien, ordonne le convenable et interdit le blâmable. Ceux-là sont ceux qui réussissent. » [Āl ʿImrān, 3 : 104]. Il dit aussi : « Il ne convient pas que tous les croyants partent ensemble. Pourquoi un groupe de chaque fraction d’entre eux ne partirait-il pas acquérir une compréhension profonde de la religion, afin d’avertir les leurs à leur retour, peut-être prendront-ils garde ? » [Al-Tawba, 9 : 122]. Si tu recherches ceux qui sont qualifiés pour ce rôle, tu trouves les rabbāniyyūn : « Pourquoi les maîtres spirituels et les docteurs de la Loi ne leur interdisent-ils pas de proférer le péché et de manger des gains illicites ? » [Al-Māʾida, 5 : 63]. « Soyez plutôt des hommes voués au Seigneur, par l’enseignement du Livre que vous dispensez et par les études que vous menez. » [Āl ʿImrān, 3 : 79]. Il faut donc nécessairement revivifier le degré de rabbāniyya.

Il n’y a de rabbāniyya que par le savoir : « par l’enseignement du Livre que vous dispensez et par les études que vous menez » ; que par le rappel : « Vous avez dans le Messager de Dieu un excellent modèle, pour celui qui espère en Dieu et au Jour dernier et qui rappelle Dieu abondamment » [Al-Aḥzāb, 33 : 21] ; que par le conseil : « Qu’il y ait parmi vous une communauté qui appelle au bien, ordonne le convenable et interdit le blâmable. Ceux-là sont ceux qui réussissent » ; que par le service : « humbles envers les croyants » [Al-Māʾida, 5 : 54] ; et que par l’accomplissement des obligations individuelles et collectives : « Combien de prophètes ont combattu, accompagnés de nombreux hommes voués à Dieu ! » [Āl ʿImrān, 3 : 146]. « Nous t’avons envoyé comme témoin, annonciateur et avertisseur, afin que vous croyiez en Dieu et en Son Messager, que vous le souteniez et le vénériez. » [Al-Fatḥ, 48 : 8-9].7

Nous voulons donc un cheminement rabbānī dans lequel le musulman s’engage dans le savoir, le rappel, le conseil, le service et l’accomplissement des obligations individuelles et collectives. Nous voulons des cercles qui coopèrent avec le cheminement individuel pour réaliser ces cinq dimensions, et des associations qui mettent en place tout ce qui est nécessaire à leur diffusion et à leur mise en œuvre. Pour le rappel, nous voulons revivifier les assemblées, la constance des pratiques quotidiennes d’invocation, la récitation et la mémorisation du Coran, les cercles coraniques, les retraites et ce qu’elles nécessitent. Pour le savoir, nous voulons des cercles, des cercles coraniques, des écoles et des universités qui forment un musulman ayant assimilé la culture des rabbāniyyūn et s’étant spécialisé dans une obligation collective. Pour le conseil, il faut raviver la prédication individuelle et collective, la prescription du convenable et l’interdiction du blâmable. Pour le service, il faut raviver la visite aux malades, le secours aux personnes en détresse, la joie apportée aux cœurs des musulmans et la satisfaction de leurs besoins. Quant aux obligations individuelles et collectives, il faut les recenser, désigner ceux qui les assument et créer les institutions et les conseils qui les accomplissent.

⁂

Tu as peut-être compris que revivifier la rabbāniyya est l’obligation de notre époque, et que vivre avec les rabbāniyyūn et apprendre auprès d’eux relève des obligations de Dieu : « Ô vous qui croyez, craignez Dieu et soyez avec les véridiques. » [Al-Tawba, 9 : 119]. Les véridiques sont les héritiers de la prophétie dans le savoir et le jihād. Cela exige de toi intention, résolution et engagement à suivre la voie de la rabbāniyya, à créer des cercles d’aspirants et à diffuser leur culture, leur morale et leurs orientations en vue de faire vivre l’islam. Ce qui t’est demandé est le suivant :

Pour le rappel : t’engager chaque jour dans une pratique régulière d’invocations, de récitation et de mémorisation du Coran ; assister chaque semaine à une assemblée de rappel fondée sur les traditions transmises ; chercher à observer la Sunna de la retraite spirituelle.

Pour le savoir : progresser vers l’assimilation de la culture islamique intégrée que nous avons définie en quatorze unités, chercher à te spécialiser dans une obligation collective et t’engager à apprendre auprès des savants.

Pour le conseil : conseiller ta famille, tes voisins, ceux avec qui tu es en relation, les dirigeants des musulmans et l’ensemble d’entre eux.

Pour le service : servir ta famille, tes voisins et les musulmans.

Pour les obligations individuelles et collectives : t’efforcer de réaliser en toi ce que tu peux en accomplir et agir également auprès d’autrui dans tous ces domaines.

Dieu est Celui qui accorde la réussite. Nous Lui demandons protection et sauvegarde.

Rabīʿ al-thānī 1404 de l’hégire.

Janvier 1984 de l’ère chrétienne.

Notes éditoriales

Ces observations concernent le document fourni ou les choix de traduction. Elles se distinguent du texte de Saïd Hawwa.

  1. La traduction est établie sur le document Word fourni. Il contient le titre إحياء الربانية et le nom سعيد حوى, ainsi qu’un crédit au site www.daawa-info.net. Aucun éditeur imprimé ni ISBN n’y est attesté ; le document n’est pas assimilé à l’ouvrage تربيتنا الروحية.
  2. L’auteur rapproche rabbānī et ribbī, puis rabbāniyyūn et ribbiyyūn. La traduction conserve les deux termes et restitue son raisonnement sans les déclarer interchangeables hors de ce contexte.↩
  3. Le document porte ينتجون, suivi de l’explication أي يتسارون (« c’est-à-dire qu’ils se parlent en secret »). La traduction suit cette explication explicitement donnée par la source.↩
  4. Ṣiddīqiyya désigne ici le degré du ṣiddīq, le véridique accompli. Le passage d’al-Ghazālī qui suit étend le ṣidq aux paroles, à l’intention, à la résolution, à sa réalisation, aux actes et aux stations intérieures. Il ne se réduit donc ni à l’absence de mensonge ni au seul ikhlāṣ.↩
  5. L’image arabe est littéralement celle de « mordre un tronc d’arbre ». La traduction en conserve l’image plutôt que de lui substituer une explication. Le propos est cité par l’auteur dans son développement sur l’obéissance.↩
  6. Le document indique ici « treize unités », alors qu’il en énumère quatorze dans la deuxième partie et reprend le nombre quatorze ailleurs. La leçon du document est conservée dans ce passage ; l’incohérence n’est pas corrigée silencieusement.↩
  7. Le document rattache l’ensemble de cette citation au seul verset 8 d’Al-Fatḥ. Le passage cité comprend également le début du verset 9 ; la référence française est donc donnée sous la forme 48 : 8-9.↩
  8. Dans le verset 3 : 79, l’auteur souligne que le verbe تدرسون (« vous étudiez ») ne porte pas de complément explicitement restrictif. « Par les études que vous menez » préserve cette ouverture, importante pour son argument sur le renouvellement des disciplines nécessaires au rabbānī.↩

Lexique des termes de la traduction

Repères éditoriaux pour les principaux termes employés dans ce livre.

Rabbāniyya — الربانية

Vie vouée au Seigneur. Chez l’auteur, elle unit culture religieuse, éducation du cœur, conduite morale, enseignement, conseil et service. Le titre français en propose une explicitation.

Rabbānī et rabbāniyyūn — رباني، ربانيون

Singulier et pluriel désignant, dans ce livre, des personnes formées à cette vie en Dieu et capables d’enseigner et d’éduquer autrui.

Ṣidq et ṣiddīqiyya — الصدق، الصديقية

La véracité et son accomplissement : accord profond des paroles, des intentions, des résolutions, des actes et des états intérieurs avec la vérité.

Dhikr — الذكر

Rappel de Dieu, qui comprend ici les invocations, les formules de louange et les pratiques de remémoration, individuelles ou collectives.

Obligation individuelle et collective — فرض عين، فرض كفاية

La première incombe personnellement à chacun de ceux auxquels elle s’applique ; la seconde incombe à la communauté et doit être suffisamment prise en charge en son sein.

Ijāza — الإجازة

Autorisation ou attestation de transmission et de formation délivrée par un maître. Dans le projet de l’auteur, elle atteste également l’acquisition de matières ou de compétences définies.

Naqīb — النقيب

Responsable et référent local de l’association dans le dispositif proposé par l’auteur.

Parti de Dieu — حزب الله

Expression coranique employée ici dans les citations de la sourate Al-Māʾida et le commentaire qu’en donne l’auteur.

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